Folie furieuse dans un monde sens dessus dessous

Ronsard a tardé à prendre parti dans les débats religieux qui secouent son époque. Mais au début des années 1560, plus que jamais la guerre civile menace. Un poète de premier plan à la cour, revendiquant une noblesse tant poétique que sociale, se doit d’entrer en lice et de combattre avec ses propres armes, « une plume de fer sur un papier d’acier[1] ». En 1562 et 1563, Ronsard publie donc une série de plaquettes polémiques[2]. Il se range clairement du côté des catholiques et de l’ordre établi.

Quoi de plus simple, pour abaisser et écraser l’adversaire huguenot, que de le traiter de fou ? Ronsard ne s’en prive pas : les réformés sont furieux, insensés, ignorants. Leur folie est un aveuglement, une erreur, le fruit d’une déviation de l’imagination. Ils ont abdiqué leur faculté de juger sainement et ont « sans dessus-dessoubs la France renversée[3] ». Malades sans le savoir, ils doivent être soignés. Plaisamment, le poète propose même son concours à la cure. Il constate d’abord la profondeur du mal : « luy sond[ant] le nez d’une esprouvelle[4] », il découvre que la tête du réformé qu’il examine est pleine de vent. Le diagnostic s’en trouve confirmé, puisque le fou est, étymologiquement, une outre emplie d’air. Ronsard prescrit alors de s’abstenir de lire et de croire les œuvres de Calvin pendant neuf jours. Lorsque le patient aura enfin « Abjur[é] son erreur fauce & pernicieuse […] / Sa premiere santé luy rentr’a dans le corps[5] ». Ailleurs, le poète-médecin espère les effets d’une saignée ou d’une potion à base de lapis lazuli, réputée améliorer la vue et la clairvoyance.

Sans la moindre ambiguïté, la folie des réformés paraît donc mauvaise ; et ce mal dangereux, car contagieux. Mais le diagnostic est réversible : chaque camp peut dénoncer la folie pathologique de l’autre.

« Tu penses que c’est moy, je pense que c’est toy ![6] »

En effet, le propre du fou est de se croire sage. Et les mêmes mots, en une parfaite symétrie, se trouvent sous la plume de chacun des adversaires. Les détracteurs de Ronsard le considèrent aussi comme un malade. Ils lui ont d’ailleurs envoyé trois pamphlets pour le soigner – sans succès malgré la bonne volonté joyeuse du patient : « de gayeté de cueur, & sans froncer le sourcy, j’ay gobbé & avallé les troys pillules que de vostre grace m’avez ordonnées : lesquelles toutesfoys n’ont fait en mon cerveau l’entiere operation que desiriez […] : Je vous prie que […] vous preniez aussi joyeusement cette medecine que je vous envoye, suppliant le Seigneur qu’elle vous puisse garir plus perfettement que la mienne ne m’a fait[7] ». À une prescription répond une autre, les médecins deviennent des patients, en même temps que les auteurs des lecteurs. Comment distinguer, dans ce jeu de rôles interchangeables, le fou du sage ? On pourrait penser trouver une réponse dans l’efficacité du traitement. Mais il n’a eu aucun effet sur Ronsard. Quant aux réformés, leur guérison n’est guère plus qu’hypothétique.

Ainsi, rien ne permet vraiment de sortir de l’affrontement, et surtout pas la raison. Peut-on réellement « par livres […] confondre » l’ennemi qui « par livres a séduict / Le peuple dévoyé qui faucement le suit[8] » ? La parole, qui se retourne comme un gant, peut-elle remettre de l’ordre dans le monde ? L’effet de miroir ne rend-il pas impossible la détermination de la vérité ? Il faudrait une tierce instance pour sortir de la stérilité du reflet accusateur. Or ce juge, pour Ronsard comme pour les réformés, ne saurait être que divin et se trouve donc hors de portée de la raison humaine. On ne peut alors que s’en remettre à ce que l’on croit, sans assurance de ne pas s’égarer.

« Je suis fol, Predicant, quand j’ay la plume en main,
Mais quand je n’escri plus, j’ay le cerveau bien sain[9] »

Si la raison n’offre aucune issue, peut-être faut-il en chercher une du côté de la folie elle-même. Car toute folie n’est pas nécessairement mauvaise. Il en existe aussi une saine, celle que les néo-platoniciens appellent furor. Souffle inspirateur, divin enthousiasme, le furor emporte celui qui l’éprouve et le guide vers le beau, le vrai et l’unité de l’âme qui s’était perdue en descendant dans le corps. Le bon poète sait se livrer à l’imagination qui le transcende, sans toutefois abdiquer jugement et art qui encadrent ce transport.

Or, pas plus qu’ils ne saisissent l’ordre du monde qu’ils bouleversent, les adversaires de Ronsard n’ont accès à celui de la poésie. Le poète souligne qu’avec leur application d’écoliers obtus, ils ne comprennent rien à la belle folie des Muses. Ce sont tout au plus des versificateurs dépourvus de souffle poétique. Mauvais hommes, ils sont mauvais écrivains. Car il ne suffit pas d’imiter des vers de Ronsard pour s’emparer de son art. Et ce qui distingue le prince des poètes de ces poétastres, c’est – précisément – le furor.

Quelles en sont les marques ? Ronsard nous l’explique, en une belle leçon. La poésie vise au plaisir du lecteur. Le poète inspiré n’est pas un philosophe et ne prétend pas l’être. Aussi son écriture peut-elle sembler brusque. Elle est en fait caractérisée par une variété et une discontinuité agréables qui s’inscrivent dans un ordre plus vaste sans le mettre en péril. Quand la déraison des réformés les pousse à renverser le monde, la fureur poétique n’exerce sa libre fantaisie qu’au sein des vers. Le poète est pareil au vanneur qui jette en l’air le froment fraichement moissonné, au feu follet bondissant, ou à l’abeille qui butine. Sa discontinuité n’est pas dérèglement : le geste du vanneur sépare le bon grain de l’ivraie, les feux follets éclairent la nuit et l’abeille « enrichist sa maison[10] ». Finalement, cet élan apparemment sans ordre engendre de beaux fruits. Le furor, soutenu par le travail raisonné du poète, ouvre alors un possible accès au vrai.

« Je luy seray le Tan qui le fera moucher[11] »

De fait, la fureur poétique sait, plus efficacement sans doute que la raison, débusquer la folie des réformés. Avec l’énergie et la « gaillardise » qui la caractérise, elle accule l’ennemi et met en lumière le mal qui le ronge. Ronsard furieux (mais d’un divin furor) agace son adversaire – au sens propre comme au sens figuré – jusqu’à le révéler furieux (mais d’une malsaine folie). Ce puissant effet est mis au compte de la vérité enclose dans les images suscitées par le furor. Il est, plus profondément encore, lié à une imagination conçue comme médiation entre le céleste et le terrestre. En se faisant aiguillon de la conscience troublée de son adversaire, Ronsard se donne le rôle d’un de ces démons envoyés aux hommes par Dieu. La pensée réformée refusait de telles figures de médiation, jugées irrationnelles. Ronsard, dans ses vers, les impose. Avec une délectation non dissimulée, le poète use de sa folie « gaillarde » pour faire enrager les réformés et souligner l’erreur qu’il décèle chez eux.

Le furor devient alors une arme acérée, la meilleure des « plumes de fer » pour mettre au jour la folie de l’autre. Énergie savamment orchestrée, à l’unisson de l’harmonie universelle, la fureur poétique ne produit aucun désordre mais s’emploie au contraire à remettre la déraison huguenote à sa juste place. Car, nous dit Ronsard, ce n’est qu’en respectant l’ordre du monde que l’on peut espérer cette grâce divine qui accorde à ses élus une bonne raison, comme une bonne folie.


Notes

[1] Continuation du Discours des Misères de ce Temps, p. 35, v. 6.

[2] C’est surtout à la Responce de P. Ronsard Gentilhomme Vandomois aux injures et calomnies, de je ne sçay quels Predicans, et Ministres de Geneve(1563) que nous nous intéressons ici. Toutes les citations sont faites d’après l’édition de Paul Laumonier, Œuvres complètes, tome XI, STFM, 2009 (1940).

[3] Resp., p. 134, v. 324.

[4] Resp., p. 127, v. 196.

[5] Resp., p. 128, v. 207 et 210.

[6] Resp., p. 149, v. 641.

[7] Resp., « Aux bons & Fidelles Medecins Predicans, sur la prise des trois pillules, qu’ils m’ont envoyées », p. 176-177.

[8] « Elégie à Guillaume Des Autels », p. 16, v. 19-21.

[9] Resp., v. 905-906.

[10]Resp., p. 161, v. 882.

[11]Resp., p. 119, v. 46.


Pour citer cet article : 

Claire Sicard, « Folie furieuse dans un monde sens dessus dessous », article republié sur clairesicard.com le 7 août 2019 : https://wp.me/p3kyvL-2qx

Ce texte est initialement paru dans Les Impensables du Magazine littéraire | Ce que la littérature sait de la folie, oct. 2012, p. 56.

Image à la Une : Hans HOLBEIN le Jeune, Illustration marginale de l’Éloge de la folie d’Erasme, 1515, Bâle, Kupferstichkabinett, Öffentliche Kunstsammlung, Base (source : Web Gallery of Arts).