Les petits ruisseaux font les grandes fontaines : Charles Fontaine et sa muse marchande

Charles Fontaine est un étonnant poète. On trouve à le relire un singulier plaisir, fondé sur un irrésistible mélange de sympathie et d’amusement. Son sens de la formule concrète suscite en particulier une réelle jubilation chez le lecteur : ses meilleurs vers ne sont pas ceux qui cherchent les éthers, mais plutôt ceux qui retrouvent la terre. Il est à cet égard frappant de voir la place considérable que tiennent les questions matérielles, et spécifiquement celle de l’argent, dans des œuvres telles que les Ruisseaux de Fontaine (1555), les Odes, énigmes et épigrammes (1557) ou encore le recueil d’extraits traduits que Fontaine publie, en 1554, sous le titre des Antiques merveilles, autrement les fleurs du livre de Assé[1].

Dans ces textes, l’argent circule mais les petits ruisseaux d’or ne sont pas tous convergents. Ils posent problème et l’on peut se demander ce qui se cache sous cette envahissante obsession.

Il semble bien que, concernant le rapport à l’argent, Fontaine soit pris dans une tension entre des logiques concurrentes dont les équilibres sont en train de changer[2]. Partagé entre deux positions, l’une traditionnelle, l’autre plus moderne, Fontaine hésite. Il tourne et retourne la question, cent fois sur le métier remettant le fil de l’or. Ainsi, il adopte parfois une posture de rejet où seul le rapport sacré et symbolique entretenu par le poète et son mécène, dans la logique du don et du contredon[3], permet de faire une place à l’argent. Toutefois, sa condition de dépourvu et ses obligations familiales se rappellent concrètement à lui, et il se met alors à compter, à chiffrer – faisant de sa Muse une marchande.

Un ethos traditionnel : le mépris de l’argent

C’est surtout dans ses textes les plus anciens que Fontaine semble considérer l’argent avec suspicion. Dans le droit fil des traditions platonicienne et chrétienne, il fait sien un système de valeurs spirituelles et morales dans lequel la richesse est non seulement vaine mais dangereuse. L’argent, associé à la vénalité, constitue une menace. Cette position de principe s’exprime le plus souvent dans des formules sentencieuses qui rappellent notamment le caractère transitoire, muable et fragile de la richesse, auquel s’oppose l’immortalité de la vertu et de la poésie. Ainsi, « Les mines d’or, apres qui tant on sue, / Cedent aux vers de loz immortel pleins[4] ».

Le poète actualise par ailleurs cette posture dans des vers plus personnels, où il tente de se forger un ethos de sage détaché des contingences de ce monde. Ainsi affirme-t-il dans les Ruisseaux :

Des biens mondains avoir ne puis souci,
Mon esprit sent quelque cas de plus hault
Que s’abaisser à cette terre cy :
Du ciel il vient : là retourner luy fault[5].

Dans une épître à Lyon Jamet, Fontaine se représente même refusant un don. Il s’interroge certes sur l’opportunité de ce refus – est-ce sagesse ? ou sottise ? – mais ce geste de désintéressement auréole en quelque sorte le poète d’une vertu sublime, à la mesure du geste libéral de Jamet[6].

De façon très significative, c’est surtout dans les épîtres du jeune Fontaine à son oncle Dugué que le poète exprime avec le plus de panache son mépris des biens de ce monde, tout tourné qu’il est vers des sphères plus nobles et plus hautes :

[…] j’ayme mieux mon esprit estoffer
De la richesse, & tresor de science,
Et vivre povre en paix, & patience,
[…]
Qu’estre en un bruit, qu’estre tresbien vestu,
Et robbe avoir qui contre froit m’eschauffe,
Que luyre en or, & n’estre Philosophe[7].

Pour soutenir cet enthousiasme de jeunesse, Fontaine ne manque pas d’invoquer les grands exemples de l’Antiquité : Ovide et Properce, qui résistèrent à la pression paternelle et se refusèrent à « advocasser[8] »,  préférant le savoir au gain, Homère, qui « n’a laissé ne croix, ne pile[9] » et Platon lui-même, qui « requerroit […] plus / Livres qu’argent[10] ».

Toutefois, plus que par une revendication directe de cette position héritée de la philosophie antique, c’est par l’opposition à des postures contemporaines que Fontaine marque sa condamnation d’un monde où l’argent primerait sur des valeurs plus nobles. Dans une « Épître au Roy » des Ruisseaux, il blâme les « gens ignorans » qui perdent de vue que « […] le meilleur tresor / Point ne consiste en argent, & en or » et qui ne sentent

le bien, & la richesse,
L’honneur, le fruict, la joye, & la liesse
[…d’] un Poëtic esprit[11].

De façon plus spécifique, Fontaine s’en prend au type du « riche glorieux, qui preposoit l’avoir au savoir[12] » ou encore « À l’ami qui ne prestoit que sur bon gage, ou sur hypothecque, mesme à ses plus grans amis[13] » et qui sera puni, en une sorte de juste retour des choses, de son usure. Ces deux figures contemporaines malmenées par le poète contrastent avec les modèles hérités de l’Antiquité, et c’est avec une certaine amertume que Fontaine prend acte de ce changement des temps, par exemple dans « Diversité, du temps passé, & du temps présent », qui oppose un âge d’or où l’on reconnaissait et honorait les poètes à l’époque contemporaine où « nous courons apres / L’or & l’argent[14] ». Dans une autre épigramme – « L’auteur donne conseil selon le temps, par ironie toutefois » – c’est le recours moqueur à l’antiphrase qui permet de dénoncer la vénalité de l’époque :

L’argent fait les gens savans, pource
Qu’aujourdhuy l’homme est fort savant
Qui sait force escus en sa bourse[15].

Cette critique fait écho à celle de la Contr’amye de court qui s’émeut que l’on puisse préférer le profit à l’amour. Une ode fait du « riche indigne » le seul exemple, amplement développé, de ceux à qui « L’honneur n’est point deu[16] ». Ces quelques textes, et bien d’autres non moins convenus, tendent à diviser le monde de façon schématique, ce que résument deux vers d’une ode adressée aux magistrats lyonnais : « Trop mieux vault l’homme sans argent, / Que ne fait pas l’argent sans l’homme[17] ». Certes. Mais qu’en est-il de l’homme avec l’argent ? Est-il impossible que la vertu se concilie, sinon avec la richesse, tout au moins avec une forme de confort matériel ? Y a-t-il un moyen de sortir de cette radicale partition entre le poète – vertueux et donc pauvre – et l’ignorant – riche et donc vicieux ?

La solution du mécénat, elle aussi traditionnelle, semble permettre de se dégager de cette logique morale qui stigmatise les dangers du profit. En effet, lorsque l’on reçoit un don du protecteur auquel on a offert son poème, d’autres fils se nouent dans la relation à l’argent, qui dégagent celui-ci de la tourbe de l’intérêt matériel et de l’avarice dans la mesure où il n’est plus considéré comme un but en soi mais comme un moyen d’expression de l’alliance renouvelée entre protecteur et protégé. Là où le poète offre du langage, le mécène répond par un autre bien. Significativement, la somme exacte du contredon est passée sous silence puisque ce qui importe, dans cette logique, c’est le geste-même, et la circulation qu’il engendre. La valeur de l’argent s’extrait alors de sa signification strictement matérielle et comptable, pour devenir symbolique. C’est seulement de façon indirecte que l’argent est évoqué. Dans les Ruisseaux, François Ier est ainsi présenté comme « […] le Roy Franc, qui tint la bourse / Ouverte aux Muses & aux ars[18] ». Le mois de janvier, auquel le poète adresse une ode vient à lui « les mains pleines[19] ». Fontaine s’engage à accepter le don puis à y répondre en retour. Le cycle du don et de la reconnaissance s’installe, qui confère une dimension cosmique et sacrée à l’échange dont les objets du don, poèmes comme écus, ne sont que des traces. C’est pourquoi l’argent du don n’est jamais compté, jamais directement nommé. Il est en quelque sorte pris dans un halo qui en estompe, voire en supprime, la grossièreté et la trivialité. Il subit la métamorphose de l’alliance sacrée en se faisant par exemple « étrennes », ou simplement « bien ». La perspective n’est ici ni morale, ni économique. L’argent se dépouille de sa valeur fiduciaire pour se faire signe d’un don de soi. Le déséquilibre de l’échange – des mots contre des écus, de grands protecteurs contre une « petite Fontaine » – n’est qu’apparent puisque le poète donne « son eau sienne » et que les « Dieux reçoivent des offrans / Les dons autant petis que grans[20] ». La valeur du don se mesure à l’aune du sacrifice, au sens plein du terme, qu’il représente.

À charge pour les nouveaux mécènes d’entretenir le mouvement de l’échange et de prendre acte de cette signification. À cet égard, outre François Ier, font figure de modèles Madame de Lignières, nouvelle protectrice d’un ami pour lequel Fontaine se réjouit car « Un Mecenas fait bien un bon Vergile[21] » ou encore Jean Brinon, auquel le poète dédie plusieurs œuvres. Sur le berceau de ce mécène se sont penchées les Muses, lui offrant leur « bien », et il a su ne pas se montrer ingrat, continuant ce mouvement initié dans les cieux en rendant bien pour bien :

Depuis luy devenu en aage,
Ce bien a si bien recongnu,
Qui leur donne en propre heritage
Son propre bien, & revenu[22].

Marguerite, sœur du roi, est quant à elle reconnue par Fontaine comme « la vraye seure Mecenate[23] ». La reine est aussi un de ces parfaits rouages du cercle vertueux du don : elle a « le bon heur du bon heur, / Et les grans dons du grand donneur[24] ».

Dans cette mesure, un échange plein peut avoir lieu entre la parole poétique et l’argent, échange marqué par une forte contamination lexicale des deux domaines. Deux odes des Ruisseaux en témoignent. Dans l’une, la «coupe tant riche» de la Muse du poète est « luysante / En pierrerie, & en or[25] », tandis qu’une « odelette » offre à Flora des vers non moins précieux :

Je t’ay donné de ma richesse,
Richesse qui ne se consume :
Ce sont les tresors de ma plume[26].

Dans une épître « À son ami-ennemi », Fontaine se plaint de la jalousie de son destinataire et se réjouit de voir le ciel punir l’envieux en ruinant son « blé en herbe[27] ». Mais que jalousait l’ami-ennemi : sont-ce les avantages matériels obtenus par Fontaine ? Sont-ce ses talents poétiques ? Le lexique vague permet d’hésiter. Tout se passe alors comme si l’opération métaphorique confondait les deux formes de don, poétique et pécuniaire.

Aussi ne faut-il pas s’étonner de certaines énumérations qui, en une sorte de ronde harmonieuse, associent des termes à première vue aussi disparates que ceux qui se rattachent aux trois biens que sont l’amitié, la richesse et la poésie. C’est que, considéré sous cet angle, l’argent, comme le langage et comme l’amour ou l’amitié, a valeur de lien entre les hommes. Mieux encore, langage et argent ont en commun leur plasticité et leur capacité à traduire. Ainsi l’échange entre le poème et l’argent n’est-il, si on se maintient au plan symbolique, ni indigne ni pervers.

Sur ce mode, il serait sans doute possible de se consacrer aux hautes sphères de cette « ardante & saincte phrenesie[28] » qu’est la poésie, de ne pas s’avilir dans une recherche de profit et, pourtant, de sacrifier aux besoins de l’existence matérielle – le poète, malgré qu’il en ait, n’étant pas un pur esprit et l’argent, tout symbolique qu’il soit, pouvant s’échanger contre des biens matériels. Mais encore faudrait-il que le circuit du don ne se grippe pas et que les destinataires du don du poète répondent par un contredon, sans qu’il soit besoin de réclamer. Le poète, en effet « demand[e] sans demander[29] » », selon la juste formule de Fontaine. Or, précisément, l’obtention d’un contredon n’est pas aussi facile qu’elle devrait l’être. Le cercle fluide en principe de l’alliance sociale se heurte à des résistances et à des obstacles, que Fontaine tâche de vaincre par l’argumentation d’une part et par des appels du pied plus pressants et explicites d’autre part. Ainsi, s’adressant « Aus tresillustres Princes & Princesses de France[30] », Fontaine, jouant comme souvent avec son propre nom, a recours à la parabole du pauvre homme offrant de l’eau au Prince pour convaincre ses destinataires de la nécessité de l’échange avant d’achever sa démonstration par cette conclusion limpide :

Recevez donques cette eau mienne,
[…] presentee par la Muse
Qui chanter vos noms ne refuse :
Mais qu’aussi vous ne refusez
Luy changer ses habits usez.

Le poète ne manque pas de rappeler avec force que le lien engage les deux parties de l’échange et leur crée des obligations, car les dures réalités de l’existence frappent à sa porte et le malmènent.

Nécessité fait loi

Sur ce point, Fontaine s’inscrit dans une autre tradition, médiévale et marotique, celle du dépourvu. Avec la même légèreté plaisante que ses devanciers, le poète aborde la pauvreté inhérente à son état non plus sous l’angle moral et philosophique mais de façon plus concrète. Il en coûte d’écrire et cela ne rapporte rien, ou fort peu. La « necessité / Du bien mondain qui tost s’envole[31] » se fait parfois ressentir et le poète prend acte, avec un certain humour, de cette fuite constante de l’argent, personnifié sous les traits d’un fugueur : malgré les efforts de Fontaine, ses « deniers vont en poste[32]« . Dans une épigramme adressée à un batteur d’or, il constate plaisamment :

Quand j’ay de l’or je le caresse :
Et nonobstant tost il me laisse :
Et toy qui de grans coups luy donne,
Il te suit & ne t’abandonne[33].

Fontaine se plaint ailleurs de ne pouvoir « par faulte de monnoye, / Livres avoir, soit en prose, ou en vers[34] ». En somme « Poesie [est] affamee, & en friche », et ne fait pas une « maison riche[35] ». L’état de poète, au rebours de tout autre, ne tend pas à l’accroissement de la richesse, bien au contraire. Tel cet ami de Fontaine « qui portoit ceste devise, Toujours joyeux, & leger d’argent[36] », le dépourvu semble considérer d’un œil amusé son infortune constitutive, encore qu’il cherche des moyens, provisoires, de la pallier. L’amitié permet notamment au poète de se défendre « Contre fortune, & sa malignité / Qui tant souvent, & trop [l]’a molesté[37] ». On voit ainsi se dessiner dans différentes pièces courtes tout un petit monde d’amis craignant de « tomb[er] en necessité » avec « femme & enfans[38] », empruntant à un proche « sous sedules, & sans sedules[39] », c’est-à-dire notification juridique, partageant des idées plus ou moins propres à les renflouer, comme celle de cet ami qui propose au poète une « affaire, / Ou lon peult gaingner un milier / De bons escus ». Et Fontaine de commenter, avec une certaine gourmandise : « C’est profit faire[40] ». Malheureusement il n’est pas armé pour cette bataille :

Mais aussi tu n’as voulu taire
Qu’il se faudroit trouver en place
Armé de ruse, & de fallace,
Et d’escus en bource à largesse :
Que dyable veux-tu que j’y face ?
Je n’ay finance, ne finesse[41].

Même si l’argent reste lié à l’idée de circulation, dans cette alliance de l’amitié des dépourvus, « gens qui sont d’un mesme estat[42] », on compte : Fontaine prête à un ami « deux ou trois cens francs[43] » ; de « sept ou huit cens » la fortune d’un autre passe à « quatorze cens[44] ». Les écus reprennent corps et s’écoulent, tels de petits ruisseaux fuyants mais palpables, entre les doigts des personnages. Et ils s’inscrivent dans les vers.

Si Fontaine adopte un ton léger pour évoquer ses problèmes d’argent dans certains poèmes, il n’en va pas toujours ainsi et l’on perçoit assez nettement une évolution entre des textes de jeunesse – comme les épîtres adressées à Dugué – et d’autres, de la maturité. C’est que la misère use même les plus déterminés. Un procès de neuf ans, lié à la mort de sa première épouse, Marguerite, l’entraîne dans des voyages épuisants et coûteux. Or

Voyager loing belle chose est ce,
Quand on revient tel comme on part,
Mais un grant argent s’y depart[45].

Pire encore, l’usure de la misère a une incidence désastreuse sur la muse elle-même. Fontaine, au début des Ruisseaux, le constate d’abord de façon générale : le « plaisir de sonner la musette » ne résiste pas à « l’aage, & la disette » qui

Surprennent tost le Poëte estonné,
Alors s’en va son chant mal entonné,
Diminuant tout petit à petit,
Car de sonner il perd tout appetit :
Alors il hayt sa Musette, & sa Muse :
Si elle s’offre, il la jette, & refuse :
Le seul Poëte en ce point esperdu,
Demeure là esgaré, & perdu[46].

Fontaine ne manque pas de renforcer ce constat en s’offrant en exemple : la « chaleur » et la joie de son jeune temps ont laissé place à une « froideur[47] » mortifère.

Ainsi se dessine une évolution dans le rapport du poète à l’argent : du refus de la vénalité, au nom de la pureté de l’art poétique, on passe à l’évocation d’autres périls, non moins terribles. Le ruisseau peut se tarir s’il n’est pas suffisamment alimenté par la source argentine…

Cet écueil nouveau est renforcé par les responsabilités que doit affronter le père de famille aux valeurs bourgeoises qu’est aussi Fontaine. On constate qu’il réserve une place importante dans ses vers à sa seconde épouse, la vertueuse Flora, caractérisée par son « bon sens », sa « prudence », son « prevoir[48] » comme à ses enfants, qui l’emplissent autant de joie que d’inquiétude. Le poète n’est pas seul, il a charge d’âme[49]. Et son entourage le lui fait bien sentir, qui lui reproche de n’avoir pas opté pour un état plus lucratif. Fontaine appartient à une famille d’avocats. Il est entouré de médecins. Voici des gens qui ont su monnayer leur savoir. Il fait face à des détracteurs qui le « vont blasmant, pource  / Que [son art lui] garnit petitement la bource[50] », qui mettent en doute les qualités de sa Muse « Puis que ne s’est peu faire riche » et que son « bien paternel elle prit, / Qu’elle mit en partie en friche[51] ». Fontaine, pour se défendre, répète à l’envi que son état est, dans l’absolu, bien supérieur à tout autre puisqu’il confère l’immortalité au poète comme à ceux qu’il loue. Il affirme par ailleurs son excellence : est-ce vraiment « grand honte » s’il n’est « Medecin ou Advocat[52] » ?

Vault il pas mieux le Poëte cinqieme
Estre en degré, en eur, & en honneur,
Que Medecin, ou Advocat centieme[53] ?

Il doit aussi rassurer – ou consoler ? – sa chère Flora elle-même : certes elle ne peut rivaliser avec les épouses d’avocats ou de médecins sur le plan financier, mais il ne faut pas qu’elle perde de vue

[…] que plusieurs haultes dames de nom
Voudroyent avoir mari qui eust puissance
De leur donner par ses euvres renom[54].

À « Zoïle detracteur[55] », Fontaine agacé va jusqu’à affirmer que ses talents de poète sont la preuve qu’il aurait pu exceller, s’il l’avait voulu, dans cet art de « la terrienne escole » qui consiste à « amasser » une richesse conséquente.

Pourtant, même s’il défend ses choix avec énergie, l’on sent poindre, ici ou là, sinon des regrets, tout au moins une réévaluation des engagements téméraires de sa jeunesse. En témoigne par exemple la composition du Passetemps des amis. Fontaine y rassemble notamment deux séries d’épîtres qui ouvrent et ferment la section. La première est composée de textes du poète et du jeune Guillaume Des Autels (sous le pseudonyme de G. Teshault) qui envisage d’embrasser la carrière poétique au lieu de faire son droit. La seconde concerne l’échange du jeune Fontaine avec son oncle et tuteur, Jean Dugué, avocat parisien. Même si ces épîtres ne sont pas datées, il apparaît clairement que le poète inverse la chronologie. Or les conseils de prudence qu’il adresse à son jeune ami s’apparentent beaucoup à ceux qu’il a lui-même reçus en son temps de son oncle, et qu’il avait dédaignés. Aux principes de la philosophie antique qui dirigeaient sa propre jeunesse, il semble substituer une forme de sagesse pragmatique et bourgeoise. Pour engager à la prudence Des Autels, il fait retour sur lui-même : voici alors que la pratique du droit se trouve parée de vertus inattendues puisqu’elle devient « plus honorable, / Plus necessaire » que l’art poétique. Pareille réévaluation s’explique sans doute par cette ultime caractérisation : elle est « plus profitable ». Et Fontaine de convenir : « Si je povois jeune encor devenir, / Je voudrois bien le train des loix tenir[56] ».

À la lumière de ces déclarations, on porte un regard neuf sur la maxime terre à terre de Jean Dugué à son neveu, « […] mieux vault gaing que de philosopher / A gens qui ont leur mesnage à conduire[57] ». Le refus flamboyant du jeune poète, son insolence à l’égard de l’avocat occupé à ses gains et profits qui n’a que peu de temps à consacrer à la poésie, font alors figure non plus d’engagement courageux mais de sottise juvénile.

Au fil des textes, l’angoisse de manquer, non seulement pour lui, mais pour ses enfants, se transforme en une obsession que traduit par exemple cette étrange célébration de la naissance de son fils Jean. Partagé, au sens propre du terme, entre la joie d’être père et la crainte des ennuis financiers induits par cette charge nouvelle, il alterne strophes euphoriques et strophes épouvantées où, avec son déconcertant sens pratique, il déplore le dénuement dans lequel ce fils lui arrive :

Petit enfant peux-tu le bien venu
Estre sur terre, où tu n’apportes rien ?
Mais où tu viens comme un petit vers nu ?
Tu n’as ne drap, ne linge qui soit tien,
Or, ny argent, n’aucun bien terrien :
A pere & mere apportes seulement
Peine & souci : & voila tout ton bien.
Petit enfant tu viens bien povrement[58].

En bon père de famille, il se montre préoccupé par le coût de la vie, qui semble d’ailleurs moins favorable à Lyon qu’à Paris. Il donne par exemple ce conseil aux magistrats lyonnais : « Mettez à raisonnable pris / Le vivre le plus necessaire[59] » ou encore ouvre le quatrain offert en guise d’étrennes à l’un de ses imprimeurs, Payan, par cette injonction, « Vends mes vers[60] ». En effet, Fontaine qui est lui-même éditeur se montre particulièrement conscient de la valeur marchande du livre[61]. Le voici encore en voyage, à la Cour cette fois, et expliquant les raisons de sa démarche : sa Muse devient mère d’oisillons[62] cherchant de quoi nourrir les cinq enfants du poète en attendant que, devenus grands, ceux-ci puissent voler de leurs propres ailes. Le ton est pathétique. La crispation est nette. Le poète, malgré ses beaux principes philosophiques, se trouve au pied du mur de l’existence dans toute sa trivialité. Et contre ce mur, il se cogne, traversé qu’il est par des influences sans doute inconciliables : lecteur des philosophes antiques, il ne peut pourtant pas assumer leur dédain des biens matériels, si séduisant sur le principe ; issu d’un milieu bourgeois qui l’enjoint à penser à sa fortune, il ne sait comment s’y prendre pour être un bon père de famille, ce qu’il souhaite, tout en restant poète. Aussi remet-il sans relâche la question de l’argent en jeu, cherchant la voie étroite qui lui permettrait d’attirer à lui, sans s’aliéner, les ruisseaux de la richesse.

Évaluer, chiffrer, compter: une logique marchande

L’étrange opuscule intitulé les Antiques merveilles en donne un saisissant exemple. Avec cette anthologie de la traduction que Budé avait donnée en 1522 du De Asse, Fontaine produit une œuvre à la fois oppressante et fascinante qui confère une valeur incantatoire aux chiffres. Certes des anecdotes où il est question d’argent sont rapportées, mais c’est bel et bien la conversion financière qui est au cœur du texte : que valent la monnaie grecque, la monnaie latine, la monnaie française ? Y a-t-il une « traduction » possible de ces valeurs ? Au fond, que vaut l’argent ? En de longues énumérations – où l’imprimeur lui-même s’épuise, abrégeant de plus en plus les mots répétés indéfiniment et cumulant les erreurs de composition – Fontaine, malgré son souci affirmé de résumer plutôt que de traduire le texte original, présente des listes interminables de multiplications où la ronde des dénombrements fait perdre pied au lecteur. Ainsi, au hasard du texte,

Cent talens val. soixante mil escuz couronne.
Deux cens talens val. six vingtz mil escuz couronne.
Quatre cens talens val. douze vingts mil escuz couronne.
Cinq cens talens val. trois cens mil escuz couronne.
Mille talens val. six cens mil escuz cour.
Deux mil talens douze cens mil escuz couronne.
Quatre mil talens valent deux millions quatre cens mil es. cour.
Six mil talens valent trois millions six cens mil escuz cour.
Dix mil talens val. six millions d’escuz couronne[63], etc.

Il semble qu’il y ait une forme de magie et, de ce fait, quelque chose d’envoûtant pour Fontaine, dans la découverte toujours renouvelée de la conversion des monnaies mais aussi dans la puissance de l’opération arithmétique, et de l’accroissement des sommes en même temps que du texte.

Si cette œuvre en prose représente une sorte de cas limite, ses caractéristiques se retrouvent pourtant, sur un mode mineur, dans les vers des Ruisseaux ou des Odes, énigmes et épigrammes. Ici comme là, Fontaine compte, chiffre, calcule. Peut-être est-ce d’ailleurs l’une de ses originalités que de faire entrer en poésie la mesure de la monnaie. Ses vers ? Ils valent plus de « cent mil escus[64] ». C’est à la même aune qu’il évalue un de ses amis : « Tu vaux plus de cent mil escus[65] ». Tout peut, finalement, se convertir en argent. Pour preuve, deux poèmes de ton sensiblement différent où l’amitié se fait or. Certes, il l’a affirmé ailleurs, métaphoriquement l’amitié vaut de l’or. Mais pourquoi ne pas quitter le champ de l’image et tirer un profit bien réel de cette découverte ? C’est d’abord sur un mode plaisant que, dénombrant ses amis – selon une estimation excessive qui participe aussi à la légèreté du texte – il découvre « À Monsieur Angelus » une idée qui rend « l’amitié utile » et est susceptible de renflouer sa bourse : il suffit que chacun de ses « deux ou trois cens amis » lui donne en étrenne « Un bel escu d’or, croix & pille » pour qu’il ait « deux ou trois mille[66] » écus. Simple pochade sans conséquence, dira-t-on. Mais alors, comment comprendre le retour, sur un mode plus sombre, plus aigre aussi, de la comptabilité en matière d’amitié dans « l’Odelette » qui achève la section des Epigrammes? Le poète s’indigne que ses amis dépensent leurs biens en « menus plaisirs & delices » alors qu’ils pourraient bien plutôt l’entretenir :

Trente amis trente blocs d’escus
Raclans de leur extr’ordinaire,
Feroient revivre leurs vertus
Ayans Poete debonnaire[67].

Finalement cette amitié de boutique est peut-être à prendre au sérieux. Et d’ailleurs Fontaine va plus loin encore, inventant en quelque sorte la lettre de change des étrennes poétiques dans le poème explicitement intitulé « L’auteur estreine quatre cens amis par ce quatrain » :

Mes quatre cens amis j’estreine
De mes vers pleins d’un bon vouloir :
N’est-ce pas une riche estreine ?
Tant qu’on veult on la fait valoir[68].

Ce dernier vers, malgré sa joyeuse légèreté, ouvre des horizons nouveaux: à la logique du don-contredon se superpose celle de la marchandise, qui n’est finalement pas étrangère à notre poète, quoi qu’il en dise. Il faut en effet le lire, lorsqu’il répond en éditeur à un poète se plaignant des frais qu’il a dû engager pour venir se faire publier à Lyon. Sur un ton sec et d’une précision toute commerciale, Fontaine manie avec une dextérité sans égale la monnaie. Il fait état de ses propres frais, « cinq cens escuz » et met en doute la parole de son interlocuteur qui déclarait avoir perdu « six-vingtz[69] » écus. Le noyant de chiffres et de calculs, il lui propose enfin une somme six fois inférieure à celle demandée, tout en paraissant rendre un service inespéré au malheureux requérant. Fontaine le philosophe, Fontaine le poète, Fontaine le dépourvu est un redoutable marchand et un comptable qui a la tête sur les épaules.

Apportons-en une dernière preuve, à la cour cette fois. La concurrence est rude et il faut jouer des coudes pour s’attirer la faveur royale. Fontaine relègue ainsi au second plan, au début des Odes, Enigmes et épigrammes[70], son argumentaire noble sur la valeur spirituelle du savoir et de la poésie. Pour convaincre le roi de préférer celle-ci à la peinture, il procède à une étude comparative des deux arts sur le plan de ce qu’on pourrait appeler, sans forcer le texte, leur rapport qualité-prix. Fontaine part d’exemples concrets, et toujours chiffrés : voici d’abord un cas d’école, celui d’un seigneur, « qui donra mil escus contant / Pour acquérir tant peu d’honneur[71] » en commandant son portrait. L’honneur se trouve d’emblée mis à prix. Mais, surtout, nous dit Fontaine, pareille décision procède d’une terrible erreur de jugement économique puisque « peu de gens, & pour peu de temps / verront »  le tableau, qui « Par cas de feu, de pluye, ou vents / Sera consumé, ou deffait » alors que la poésie, tout au contraire, « Se fait bien voir par l’Univers » et « Tousjours dure[72] ». Fontaine en appelle ensuite à l’Histoire, celle du « premier Cesar » et celle de la « seur du Cesar second ». Celui-là

[…] acheta
Deus tableaus, & les achetant
Un chacun d’iceus lui couta
Plus de dix mil escus contant.
Que sont ces tableaus devenus
Qui couterent un si grand pris ?
Et qui furent si chers tenus ?
Comme leur maistre ils sont péris[73].

La seconde, plus avisée,

Desboursa moins, & si fit plus,
Quand pour dixhuit vers, qui seront
Stables, paya cinq mil escus[74].

Ainsi, déboursant quatre fois moins, elle obtient, neuf fois plus d’unités comptables, puisqu’aux deux tableaux répondent dix-huit vers. Et c’est bien ainsi que Fontaine nous incite à raisonner, en chiffrant lui-même le bénéfice par vers qu’en retire le poète, en l’occurrence Virgile, tous frais déduits :

[…] Deus cens escus pour chacun vers,
Sans avoir peine aucunement
A troter & courir devers
Le payeur de tel payement[75].

Le poème remporte donc sans ambiguïté la palme puisqu’il est certes plus émouvant mais surtout moins cher et plus durable que le tableau. Les commanditaires feront une bonne affaire en investissant en poésie : le souligner, c’est les inciter à mesurer leur chance et à ne pas différer cette si raisonnable rétribution de l’artiste.

Par ailleurs, Fontaine s’attarde, dans un autre poème liminaire, celui des Ruisseaux, sur les conditions matérielles propres à favoriser le travail du poète. C’est encore sur l’exemple de Virgile qu’il s’appuie, mais cette fois en nous le donnant à imaginer dans son foyer.

Tel noble esprit occupé à l’estude,
Pour un chaslit ne se doit travailler,
Ny pour avoir un linge, ou oreiller.
Car si Vergile est en grande souffrette,
S’il n’a ne lict, ne tect, ne maisonnette,
Ne serviteur, ne pecune moyenne,
Escrira il de la guerre Troyenne[76] ?

Derrière le chef-d’œuvre poétique, il y a le confort d’une maison, derrière le poète un homme. L’argent est nécessaire à l’expression du génie en ce qu’il offre la « grand liberté[77] » indispensable au travail serein de l’esprit. Il n’est plus le dangereux signe d’une aliénation, d’un savoir qui s’avilit en se vendant, mais le moyen permettant au poète de se consacrer aux hautes sphères sans se préoccuper des triviales conditions de sa subsistance. Il ne s’agit pas alors d’accumuler la richesse et d’en faire l’unique objet de ses préoccupations, mais simplement de viser une « pecune moyenne ».

Enfin, Fontaine envisage également la question de l’économie poétique sous l’angle de l’intérêt de l’État. Il développe, dans la même longue épître, un argumentaire qui s’apparente à la logique de l’offre et de la demande appliquée à la poésie, en prenant cette fois en exemple des poètes marotiques tels que Saint-Gelais ou Héroët :

Il est bien vray (Sire) que povreté
Maint hault esprit a tout court arresté :
Tel n’est le mien qui tous les jours aprend,
Mais tous les jours je say comme il m’en prend.
Le riche avare est tout accoustumé,
Louer de bouche un œuvre bien limé
Et puis c’est tout: l’autheur demeure là :
Et, tout comté, ce seul salaire il a.
Si Heroët est loué jusqu’au bout,
Et Sangelais, qu’est-ce si c’est le tout ?
Que si au moins en fin la recompense
Correspondoit au labeur, & despence,
Mille espritz bons, pour un apparoistroient
En vostre France, & tous les jours croistroient :
Mais povreté qui les garde de croistre,
Pareillement les garde d’apparoistre.
Car povreté avec son obscur voile
Obscurciroit la plus luisante estoille[78].

En substance, son argument est donc le suivant : si on ne paie pas les poètes, il n’y en aura plus. En revanche, si le roi prend la peine de rétribuer correctement ces serviteurs, de nouveaux talents vont surgir, qui illustreront la grandeur de la France. Il plaide finalement pour une politique culturelle non plus seulement fondée sur la logique du don-contredon, trop souvent décevante – « le riche avare » ne se sentant pas tenu d’y sacrifier – mais sur une forme nouvelle d’échange qui n’est pas sans rappeler la rationalité économique qui apparaît à la Renaissance[79], et spécifiquement à Lyon, sa patrie d’adoption. Dans cette perspective, le mécénat n’est plus considéré comme un échange entre individus, fondé sur la grâce mutuelle. Il semble devenu une affaire d’État. Et c’est sans doute pourquoi ce sont les épîtres adressées à Henri II, au seuil des deux recueils de 1555 et de 1557, qui développent cet argumentaire pragmatique.


L’importance du thème de l’argent dans les œuvres de Fontaine n’est finalement pas en soi très surprenante. La condamnation gnomique de l’avidité, comme les plaintes du poète dépourvu mal récompensé de ses efforts sont traditionnelles dans la poésie française. Chez Marot déjà, quoique de façon beaucoup plus discrète, et plus tard chez Baïf ou Ronsard pour ne citer qu’eux, l’ambivalence à l’égard de l’argent se fait sentir et s’exprime en des termes souvent comparables.

Peut-on cependant tenter de dégager une spécificité du discours pécuniaire chez Fontaine ? Sa fascination pour le chiffrage, le comptage, et plus généralement l’opération arithmétique le distingue sans doute, tout comme la façon dont il fait également entrer dans ses vers sa femme Flora, ses cinq enfants et, à leur suite, les difficultés concrètes auxquelles un père de famille bourgeois est confronté. La chronologie des textes, lorsqu’on peut la reconstituer, semble d’ailleurs indiquer une évolution : le jeune poète célibataire tend à repousser l’argent tandis que l’homme mûr portant le poids de responsabilités familiales le recherche plus explicitement, et ce changement d’ethos conduit Fontaine à une réflexion plus large sur les conditions de la rétribution des poètes. Il n’en demeure pas moins que des positions apparemment antagonistes coexistent au sein de mêmes recueils – dédain et attrait, logique du don et logique commerciale. Et il est bien possible que cette tension, que Fontaine ne dénoue pas, soit le symptôme d’un changement social et culturel en train de se faire.


Notes

[1] Les citations sont tirées des éditions suivantes : Les Ruisseaux de Fontaine, chez Thibauld Payan, Lyon, 1555 (Ruis.), Odes, énigmes et épigrammes, chez Jean Citoys, 1557 (Od.), Les Antiques merveilles, autrement les fleurs du livre de Assé : qui est un petit recueil & brief sommaire de plusieurs belles antiquitez contenant une partie de l’excellence & magnificence des richesses, triomphes & largesses des anciens, & principalement des Rommains, dans Les Nouvelles et antiques merveilles, chez Guillaume Le Noir, Paris, 1554 (Merv.).

[2] Cf. Henri Weber, La Création poétique au XVIe siècle en France, Paris, Nizet, (1955), 1994, en particulier le chapitre II, consacré à « La condition sociale des poètes et l’influence de la vie de cour », p. 63-106.

[3] Sur ces questions, on se reportera bien sûr à l’Essai sur le don de Marcel Mauss, mais aussi à l’éclairant ouvrage de Marcel Hénaff, Le Prix de la véritéLe don, l’argent, la philosophie, Seuil, coll. La couleur des idées, 2002 et à la stimulante étude historique de Natalie Zemon Davis intitulée Essai sur le don dans la France du XVIe siècle, trad. Denis Trierweiler (2000), Seuil, 2003.

[4] Ruis., p. 3.

[5] Ruis., Épigrammes , « L’auteur, à sa Flora », p. 69.

[6] Ruis., Épigrammes, « À Lyon Jamet, seigneur de Chambrun, secretaire de Madame Renee de France, Duchesse de Ferrare », p. 112-113 :

Quand la bourse me presentas,
Et vuidant d’escus un grand tas,
Tu me dis qu’à mon gré j’en prinsse,
Foy d’homme, c’estoit fait en Prince :
Mais quand alors je n’en prins point,
Je te pry respond moy d’un point,
Ami, exemple de tout aage,
Fus-je sot, ou si je fus sage ?

[7] Ruis., Le Passetemps des amis, « Response par Charles Fontaine, à sondict oncle Dugué », p. 311.

[8] Ruis.,Le Passetemps des amis, « Charles Fontaine à son oncle Maistre Jean Dugué, Advocat en Parlement à Paris »,  p. 296.

[9] Ibid.

[10] Ruis., Le Passetemps des amis, « Response par Charles Fontaine audit Tamot », p. 275.

[11] Ruis., « Epitre au Roy, à qui l’Auteur adressoit une sienne traduction », p. 9.

[12] Ruis., Épigrammes, p. 117 :

Tu as argent, & heritage,
Certes par trop au pris de moy,
En cela tu as l’avantage,
Je le confesse, & si le voy,
Et si n’ay envie sus toy :
Mais ce que suis tu ne peux estre :
Et chacun peult tresbien congnoistre
Que le plus povre qui n’a rien,
Peult comme toy en grans biens croistre,
Si la fortune luy dit bien.

[13] Ruis., Épigrammes, p. 77 :

Quand Guy demande argent pour prest,
Tu dis, que sa vigne en responde :
S’elle en respond, tu es bien prest
De luy prester la somme ronde.
Ton espoir donc se fie, & fonde,
Et ton amour prent son appuy
Plus sur sa vigne que sur luy.
Or maladie non petite
Te tient au lict, & en ennuy,
Dy que sa vigne te visite.

[14] Ruis., Épigrammes, p. 125 :

Le temps passé lon souloit recongnoistre,
Et honorer ceux qui par leurs escrits
Faisoyent le bruit, & l’honneur des gens croistre,
Et occupoyent leur Muse, & leurs esprits
Pour à vertu donner son loz & pris :
Mais à present que nous courons apres
L’or & l’argent, pour qui, soit loing, soit pres,
A tous travaux nous sommes trop vouez,
Laissans pour l’or les faits de loz expres,
Ne tenons compte aussi d’estre louez.

[15] Ruis.Épigrammes, p. 108 :

En tout honneur, & excellence
Quiconque veult aller avant,
Quiere l’argent, non la science,
Les lettres n’aille poursuyvant,
Mais l’argent noble aille suyvant :
L’argent fait les gens savans, pource
Qu’aujourdhuy l’homme est fort savant
Qui sait force escus en sa bourse.

[16] Od., « A Monseigneur Durfé, Chevalier de L’ordre, & Gouverneur de Monseigneur le Dauphin », Ode VIII, « Du vray honneur », p. 23-26. Cf. en particulier p. 24-25 :

L’honneur n’est point deu vrayement
Au riche indigne (dit le Sage : )
Riche, qui n’est riche autrement
Que du vil terrestre avantage : […]
Maint riche quiert estre honnoré
En sa grand’ pompe, & braverie,
En habit, ou palais doré.
En trionfe, & en mommerie :
En braves chevaus & harnois,
En spadassins, & satellites,
Dont l’honneur ne donne trois noix,
Ny de tous ces fausses merites :
Ains l’honneur les fuit & fuira
D’une perpetuelle fuite:
Et arriere eus sans cesse ira,
Tousjours-tousjours, bien loing-bien vite.

[17] Od., « Exhortation à Messieurs de la Justice, & du Consulat de la ville de Lion, pour le bien & honneur, augmentation, & conservation d’icelle. Ode », p. 110.

[18] Ruis., Épigrammes, « L’auteur escrit de sa naissance, & sous quelz Roys il a vescu », p. 82.

[19] Ruis., Livre d’épigrammes, pour estreines de ceste annee 1555, « Au premier moys de l’an », p. 186, v. 3-7 :

Janvier joyeux pour tes estreines,
Si tu viens vers moy les mains pleines,
Je ne te veux pas renier,
Ains veux armer mes Muses saines
Pour te deffendre de Febvrier.

[20] Od., Epigrammes, pour estreines de ceste annee 1555, « Aus tresillustres Princes & Princesses de France », p. 62-63 :

Si mes dons & petis presens,
Que vous voyez ici presens,
Se presenter pour vos etreines,
Ne sont point d’etoffes hauteines
Ornez, enrichis, phalerez,
Diaprez, dorez, colorez :
Les Dieux reçoivent des offrans
Les dons autant petis que grans :
Et parfois ont plus agreables
Les offrandes moins ostensables,
Venans d’un cœur devot & dous.
Aussi d’un povre homme à genous
Un grand Prince reçut de l’eau,
De l’eau, pour present bien nouveau,
De l’eau qu’il portoit en sa main,
Tant fut ce noble Prince humain :
Et l’eau du donneur n’estoit sienne.
Recevez donques cette eau mienne,
Eau de ma fonteine Francique,
Ressentant de la Thessalique,
Et presentee par la Muse
Qui chanter vos noms ne refuse :
Mais qu’aussi vous ne refusez
Luy changer ses habits usez.

[21] Ruis., Épîtres, « C. Fontaine, à N. le Jouvre », p. 26.

[22] Ruis., Odes, « À Jean Brinon », p. 129.

[23] Od., Ode III, « A Madame Marguerite, Duchesse de Berri, seur du Roy », p. 16.

[24] Od., Epigrammes, pour estreines de ceste annee 1555, « Etreines aux princesses de France, et premierement à la Royne », p. 57.

[25] Ruis., Ode XI, « A sa Muse, & en faveur de sa Flora », p. 146.

[26] Ruis., Odes, « Odelette à sa Flora », p. 160.

[27] Ruis., Épigrammes, « À son ami-ennemi », p. 79 :

Ce que le ciel a ordonné
Tu veux donc m’empecher d’avoir ?
Mais en fin il le m’a donné
Malgré toy à male heure né,
Avec tout ton damnable avoir.
Du bien tu m’as veu recevoir,
Qui fut à moy seul destiné,
Tu peus (miserable) ja voir,
(Sans mon attente decevoir)
Le beau fruict de graces orné,
Fruict durable, & non terminé :
Mais le ciel fait en toy devoir,
Quand il te fait apercevoir
Ton blé en herbe ruiné.

[28] Ruis., « Epitre au Roy, à qui l’Auteur adressoit une sienne traduction », p. 8.

[29] Ruis.,  Épigrammes, « À Monsieur Saliat », p. 73.

[30] Cf. note 19.

[31] Od., Épigrammes, « L’Auteur à Antoine Perard, & à tous ses meilleurs amis », p. 102.

[32] Ruis., « Epigramme, pour recreation, à l’escuyer Caterin Jean, lors que ses gens demandoient les estreines à l’auteur, pour leur maistre, comme la raison, & l’honneste coustume le requiert », p. 109.

[33] Ruis., Épigrammes, pour estreines de ceste annee 1555, « A Benoist Montaudouyn, Bateur d’or », p. 183.

[34] Ruis., Épigrammes, « À Monsieur le Baron de l’Espinasse », p. 72.

[35] Ruis., Le Passetemps des amis, « Response par Charles Fontaine audit Tamot », p. 273.

[36] Ruis., p. 84.

[37] Ruis., Le Passetemps des amis, « Responce par Charles Fontaine à F.P. »,  p. 283.

[38] Ruis., Épigrammes, « À E.M. », p. 78.

[39] Ruis., Épigrammes, « À un ami », p. 77.

[40] Ruis., Épigrammes, «À un amy», p. 101.

[41] Ibid.

[42] Ruis., « Epigramme, pour recreation, à l’escuyer Caterin Jean, lors que ses gens demandoient les estreines à l’auteur, pour leur maistre, comme la raison, & l’honneste coustume le requiert », p. 109.

[43] Ruis., Épigrammes, « À un ami », p. 77.

[44] Ruis., Épigrammes, « À E.M. », p. 78.

[45] Ruis., Épigrammes, « Audit Saliat », p. 93.

[46] Ruis., »Epitre au Roy, à qui l’Auteur adressoit une sienne traduction », p. 11-12.

[47] Ruis., « Responce par Charles Fontaine » (à E.H.), p. 21 :

J’ay veu que jeune en chaleur je rimoye,
Mais l’aage meur en mit tant bas la joye,
Qu’il a beaucoup mes Muses refroidies,
Et par froideur rendues moins hardies.

[48] Ruis., Épigrammes, « L’auteur, à sa Flora », p. 85.

[49] Il s’agit là sinon d’une exception – Marot a lui aussi des enfants, ses « petits maroteaux », qu’il invoque par exemple pour infléchir François Ier lorsqu’il cherche à revenir d’exil en 1536 – tout au moins d’une particularité. En effet, la plupart des poètes de l’époque sont tonsurés et n’ont donc ni femme ni enfants légitimes. Par ailleurs la poésie familière de Fontaine n’hésite pas à mettre en scène, de façon originale, la vie maritale et familiale. Elle nous donne en tout cas un témoignage, rare chez les poètes du milieu du XVIsiècle, des préoccupations, notamment matérielles, d’un père de famille bourgeois.

[50] Ruis., « Epitre au Roy, à qui l’Auteur adressoit une sienne traduction », p. 9.

[5] Ruis., Épigrammes, « L’auteur à son detracteur », p. 80.

[52] Ruis., Épigrammes, « À un mesdisant », p. 104.

[53] Ibid., p. 105.

[54] Ruis., Épigrammes, « L’auteur, à sa Flora », p. 105.

[55] Ruis.Épigrammes, « Autre, audit Zoïle detracteur », p. 81 :

Si j’ay eu l’esprit de dresser,
De grace, & audace non molle,
Batiment plus hault qu’un Mausole
Que lon vit au ciel se haulser :
N’eusse-je pas peu amasser,
D’une invention non frivole,
Le tresor mondain qui s’envole
Avec noz ans qu’on voit passer ?
Je povois tant te surpasser
En cette terrienne escole,
Que toute en fin or mon idole
T’eust peu par son lustre effacer,
Et par sa pesanteur presser.

[56] Ruis., Le Passetemps des amis, « Responce de Charles Fontaine » (à G. Teshault alias Des Autels), p. 236.

[57] Ruis., Le Passetemps des amis, « Response par maistre Jean Dugué, à son nepveu Charles Fontaine », p. 301.

[58] Ruis., Chants divers, « Chant sur la naissance de Jan, second filz de l’auteur », p. 57.

[59] Od., « Exhortation à Messieurs de la Justice, & du Consulat de la ville de Lion, pour le bien & honneur, augmentation, & conservation d’icelle. Ode », p. 111.

[60] Ruis., Épigrammes, pour estreines de ceste annee 1555, « A son compere Thibault Payen, Libraire, chez qui se vend le present livre », p. 184.

[61] On peut à cet égard se souvenir du « Huictain à la louange des Œuvres de Clement Marot » que Fontaine donne pour l’édition Rouillé de 1550 : dans cette pièce encomiastique, il met en avant le « profit » que l’on tire de cette lecture alors même que l’ « œuvre entier […] tant petit […] couste » (cf. Marot, Œuvres poétiques, éd. G. Defaux, Classiques Garnier, 1993, t. II, p. 13). Pour le poète-éditeur, la valeur artistique n’est jamais très loin de la valeur marchande.

[62] Od., Épigrammes, « Raison de son voyage à la Court », p. 68-69 :

Si les meres des oisillons
Par les buissons & les sillons
S’en vont là bechee chercher,
Pour l’aporter à leur fruit cher :
Qui est ce qui blamer pourra
Ma Muse, quand elle courra
Vers celle grand’ Court honorable,
Des Muses l’honneur & la table ?
Pour y rechercher cinq miettes,
Sauvans mes cinq de grans disettes ?
Mes cinq petis, à brief parler,
Qui ne peuvent encor’ voler ?
Mais quand, par temps, voler pourront,
Eux mesmes ils en chercheront.

[63] Merv., f. Ej.

[64] Ruis., Odes, « Odelette à sa Flora », p. 160.

[65] Ruis., Épigrammes, pour estreines des cette annee 1555, « A Bonaventure du Tronchet », p. 207.

[66] Ruis., Épigrammes, « À Monsieur Angelus », p. 72-73 :

J’ay bien deux ou trois cens amis,
Mais voire bien deux ou trois mille :
Si donc chacun d’eux avoit mis
Pour petite estreine gentille
Un bel escu d’or, croix & pille,
En ma bourse, voire & non plus,
Lors par leur amitié utile
J’aurois deux ou trois mille escus.

[67] Od., Odelette, p. 104.

[68] Ruis., Épigrammes, pour estreines de cette annee 1555, p. 209.

[69] Ruis., Épîtres, « Responce par Charles Fontaine » (à E.H), p. 23-24.

[70] Od., « Au treschrestien Roy de France Henry second de ce Nom », p. 5 à 14.

[71] Ibid., p. 5.

[72] Ibid., p. 6.

[73] Ibid., p. 8.

[74] Ibid., p. 9.

[75] Ibid.

[76] Ruis., « Epitre au Roy, à qui l’Auteur adressoit une sienne traduction », p. 11.

[77] Ibid.

[78] Idem, p. 10-11.

[79] Cf. sur ce point Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Flammarion, Champs classiques, 2002.


 

Pour citer cet article : 

Claire Sicard, « Les petits ruisseaux font les grandes fontaines : Charles Fontaine et sa muse marchande », article republié sur clairesicard.com le 5 août 2019 : https://wp.me/p3kyvL-2or

Ce texte est initialement paru dans Charles Fontaine, un humaniste parisien à Lyon, dir. Élise Rajchenbach-Teller et Guillaume De Sauza, Genève, Droz, 2014, p. 201-218.

Image à la Une : Bois illustrant le chapitre « Des bains et fontaines de Chauldaigues » dans Le Catalogue des antiques erections des Villes & Citez, assises es trois Gaules, Paris, Groulleau pour Corrozet, 1551 (source : CESR – Digibook – 2008).