Annamaria Di Leo (Sorbonne-nouvelle), « Ronsard, Aubigné et Montaigne et l’écriture de l’Histoire »

Sujet de dissertation (L3) : Selon Frank Lestringant, « l’Historien est un œil qui écrit ». Dans quelle mesure cette définition vous paraît-elle rendre compte des témoignages sur les guerres civiles du XVIe siècle qu’offrent Ronsard, Aubigné et Montaigne dans les œuvres au programme ?


Déchirée par des conflits intestins entre protestants et catholiques, la France connaît au XVIe siècle une période trouble de son histoire. En ce moment de grande incertitude, l’écrivain est appelé à témoigner des malheurs de sa nation, dévorée par les guerres de Religion. Par son rôle de témoin, il s’apparente à l’historien, définit par le critique Lestringant comme « un œil qui écrit ». De fait, la pratique de l’écriture historique a subi d’importantes modifications au fil du temps, se rapprochant de plus en plus de la méthode scientifique et rationnelle des autres disciplines. Si à l’époque contemporaine l’historien suit une méthode de recherche et documentation rigoureuse avant de rapporter par écrit les résultats de son enquête sur le passé, il n’en est pas de même pour l’historiographie antique. Hérodote, le premier grand historien occidental, pour écrire ses Histoires recourt surtout au regard. Ce dernier prime, d’après Aristote, sur l’ouïe dire. C’est seulement au IIIe siècle avant notre ère que l’historiographie ancienne commence à recourir aux sources écrites (Encyclopædia Universalis). À l’instar d’un historien de l’Antiquité, Ronsard, Aubigné et Montaigne témoignent des événements les plus marquants des guerres de religion au XVIe siècle. Dans les Discours, les Tragiques et les Essais on peut effectivement lire en filigrane l’histoire d’une époque ; dans un certain sens, leur œuvre partage des traits communs avec l’écriture historique. Néanmoins, étant le témoin privilégié, il faudrait se demander si l’écrivain qui s’intéresse à l’Histoire contemporaine est en mesure d’assurer une perspective objective et véridique des faits relatés. Si d’une part il assume la posture d’historien impassible, d’autre part son seul témoignage oculaire risque de trahir la réalité historique. Quelle vision de l’Histoire résulte-t-il du récit des misères de la France chez nos trois auteurs ? En dépit de son approche historiographique, l’écrivain procède à une ré-élaboration littéraire des faits ; finalement nous analyserons quelles raisons sont à la base d’un tel remaniement de la réalité historique.


Le choc des guerres civiles marque tout particulièrement l’écriture de Ronsard, Aubigné et de Montaigne. Aussi bien la  »grande » Histoire que les faits mineurs et les anecdotes sont évoqués pour rendre compte au mieux de la crise sociale et politique que traverse la France au XVIe siècle. Dans l’Élégie sur les troubles d’Amboise Ronsard fait allusion au premier épisode marquant le début des conflits civils, la conjuration d’Amboise en 1560. Néanmoins, exception faite du titre, nulle part dans le poème, le poète n’évoque explicitement l’événement et la répression qui s’ensuit : on trouve une seule périphrase se rapportant aux conflits religieux au v. 4, où il est question du « temps orageux qui par l’Europe court ». Dans la même élégie, Ronsard évoque les acteurs principaux de l’histoire récente de la Réforme : « Zwingle », « Calvin », « Luther » (v.68 et 76). Dans le « Discours à la Royne » il apostrophe également les Grands du temps. Dans le goût des compilations antiques, Ronsard reproduit la dynastie des rois de France, depuis le mythique Faramond, premier roi franc, jusqu’au jeune roi Charle IX : « Pharamond », « Clodion », « Clovis », « nos Pepins », « nos Martels », « nos Charles », « nos Loys ». Le poète-historien, par la mise par écrit des faits remarquables dont il a été témoin, rend service à la communauté entière et, surtout, aux Institutions. En soulignant la valeur de son témoignage, Ronsard s’adresse à l’historien en ces termes :

Toy Paschal, qui as fait un œuvre si divin,
Ne le veux tu point mettre en évidence, à fin
Que le peuple le voye, et l’appreigne, et le lise,
A l’honneur de ton Prince, et de toute l’Église ? (Rem, v. 533-536)

Montaigne, pour sa part, passe sous silence les grands événements des guerres civiles, notamment le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Au chapitre 12 du livre III, il évoque les ravages de la guerre civile en Guyenne en 1585 et 1586 : « J’écrivais ceci environ le temps, qui une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois, de tout son poids, droit sur moi. J’avais d’une part les ennemis à ma porte, d’autre part les picoreurs […] Monstrueuse guerre : les autres agissent au dehors : cette-ci encore contre soi, se ronge et se défait par son propre venin »; ici l’écrivain souligne le paradoxe des guerres civiles : des concitoyens se font la guerre, en condamnant la nation à l’autodestruction. Dans son troisième essai, on trouve également des références plus explicites à l’actualité, par exemple la référence à l’assassinat des Guises sur l’ordre d’Henri III (III, 28/791).
Dans leur démarche historiographique, Ronsard, Aubigné et Montaigne puisent dans différentes sources historiques, notamment dans des témoignages écrits. Aubigné se documente auprès de nombreuses chroniques contemporaines et rédigées par des auteurs protestants. L’Histoire memorable du siege de Sancerre, publiée en 1574 par le pasteur Jean de Léry, inspire au poète l’image de la mère dévorant son enfant (« Misères », vers 495 à 562). Le chroniqueur protestant relate un épisode de cannibalisme qui eut lieu le 21 juillet 1573, un an après le massacre de la Saint-Barthélemy : les parents Potard se nourrissent des cadavres de leurs fils, «la teste, la cervelle, le foye et la fressure d’une de leur fille aagée d’environ trois ans, morte toutesfois de faim et en langueur » (Jean de Léry, Histoire mémorable du siège de Sancerre (1573), édité par Géralde Nakam sous le titre, Au lendemain de la Saint-Barthélemy, guerre civile et famine, Paris, Anthropos, 1975, p. 291). On pourrait par ailleurs remonter à une source plus ancienne, la Guerre des Juifs de l’historien Flavius Josèphe qui relate un autre fameux épisode de cannibalisme. Aubigné consulte des compilations, L’histoire des martyres de Jean Crespin et d’autres témoignages écrits sur les persécutions contre les protestants.  Il s’inspire également d’œuvres latines pseudo-historiques, surtout de Lucain. Les sources antiques permettent à nos écrivains d’établir des rapprochements avec l’histoire ancienne, en particulier avec les guerres civiles de la Rome républicaine. Ainsi l’ouverture des « Misères » évoque, sous les traits de l’allégorie, le franchissement du Rubicon par César :

Il vit Rome tremblante, affreuse, échevelée,
Qui en pleurs, en sanglots, mi-morte, désolée,
Tordants ses doigts, fermait, défendait de ses mains
A César le chemin au sangs des germains. (I, v 9-12)

Ces vers sont inspirés d’un célèbre passage de La Pharsale de Lucain (I, 185-189). En dépit du vaste travail de recherche sur des témoignages écrits, le regard de l’écrivain témoin de son temps prime sur les sources historiques secondes.
L’écrivain en posture d’historien est avant tout un témoin véridique. Son regard est la source première de l’énonciation et il a la primauté sur les autres types de témoignages. L’auteur des Discours pose le regard sur le monde et sur les acteurs de l’histoire afin de dresser un tableau complet et fidèle de son époque. Dans l’ Elégie à Lois de Masures le poète compare son œuvre à une fenêtre ouverte sur le monde ; en se penchant sur celle-ci, le lecteur peut pénétrer, d’un seul regard, le monde environnant :

Comme celuy qui voit du haut d’une fenetre
Alentour de ses yeux un paisage champetre,
D’assiette different, de forme et de façon (v.1-4)
[…]
ainsi celuy qui list les vers que j’ay portraicts icy
Regarde d’un traict d’oeil meinte diverse chose,
Qui bonne et mauvaise entre en mon papier enclose (v. 12-14)

L’importance du regard est ici soulignée par les verbes de perception « voit » et « regarde » et par l’emploi des pronoms et des adverbes déictiques « je », « icy », « mon » se rapportant au contexte d’énonciation. Ronsard, Aubigné et Montaigne se présentent tous les trois comme des témoins impassibles, capables de prendre du recul par rapport au temps présent pour avoir une vision d’ensemble des faits. Tel le voyageur contemplant du rivage le naufrage d’un navire, ils assurent un regard attentif sur la France des guerres de Religion, dont ils s’engagent à rendre un témoignage véridique et exhaustif :

Je m’échapé du presche, ainsi que du naufrage
S’eschape le marchant qui du bord du rivage
Regarde seurement la tempeste et les vens,
Et les grands flots bossus, escumans, et bruyans :
Non pas qu’il soit joyeux dequoy la vague perse
Porte ses compaignons noyés à la reverse,
Ou de voir le butin, ou les fresles morceaux
Du bateu tournoyer sur l’echine des eaux,
Mais dedans son courage une joye il sent naistre,
Voyant du bord prochain le danger sans y estre (Rép., v. 731-749)

En prenant de la distance, hors de la mêlée, l’écrivain peut analyser lucidement son époque, sans craindre d’être aveuglé par des passions partisanes. L’emploi récurrent d’images et de métaphores répond à l’exigence d’évoquer in absentia les faits dont l’écrivain a été le témoin privilégié. Le texte donne ainsi une illusion d’immédiateté aux choses représentées dans le but de movere. Même Aubigné se préoccupe d’attester la véridicité du tableau historique des Tragiques. Ses écrits relèveraient de « l’œil de la vérité » (« Princes », v. 451) ne craignant guère de témoigner des crimes des Grands par souci de vérité. L’œil est par ailleurs un vrai protagoniste dans l’histoire des Tragiques. Il agit, il est la source du discours historique (« noz regards parlerons », IV, v. 507) et le trait principal des allégories de « la Chambre dorée » (« la taciturne, froide, et lâche Trahison, / de qui l’œil égaré à l’autre ne s’affronte », v. 464-465).  Cet « œil de la vérité » est tourné en même temps vers le poète source de l’énonciation. Le texte met donc en avant l’importance de la perception personnelle dans l’écriture de l’histoire. Le point de vue de l’auteur prime sur la vision objective des faits.

L’écrivain témoin de son temps, en mettant par écrit des faits historiques, procède à une ré-élaboration du matériau de l’histoire, des modifications qui répondent à sa propre interprétation  des événements. Il nous livre une narration subjective de l’histoire présente, contrairement à l’historien moderne relatant de façon impersonnelle les faits de l’Histoire. Dans les trois œuvres,  on entend à des degrés divers la voix d’un « je » qui s’exprime, tandis que tout récit historique se caractérise, d’après la définition de Benveniste, par l’absence des marques de personne. La dimension autobiographique a valeur d’attestation mais aussi de justification du récit des guerres de religion. Parfois l’auteur évoque des épisodes de sa vie pour répondre à ses détracteurs et pour défendre sa position de supériorité par rapport au récepteur. Ainsi l’évocation de la « pompe du bouc » (Rép., v 479-488) sert de réfutation des accusations de paganisme dont il a été victime. Montaigne se défend, de son coté, de ne pas être en mesure d’écrire une vraie et impartiale chronique des guerres civiles, étant engagé dans les affaires publiques : « aucuns me convient d’escrire les affaires de mon temps, estimants que je les voy d’une veue moins blessée de passion qu’un autre, et de plus près, pour l’accez que fortune m’a donné aux chefs de divers partis » (Essais I, 21). Aubigné combine à l’histoire de la nation l’histoire personnelle de sa vocation : échappé au massacre de la Saint-Barthélemy, touché par la violence des combats, le poète protestant se sent obligé de témoigner  en faveur de ses coreligionnaires massacrés. Le prologue de « Vengeances » évoque la conversion du jeune Aubigné après avoir été grièvement blessé lors de la bataille de Casteljaloux. Sincèrement repenti des trois années de débauche passées à la cours de Henri de Navarre, le poète aurait commencé à écrire les Tragiques en 1577, voulant sceller sa conversion par la composition d’un ouvrage à la louange de Dieu : « Je me suis plu au fer, David m’est un exemple / Que qui verse le sang ne bastit pas le temple » (v.121-122).
L’expérience personnelle du poète, d’ordre métaphysique et spirituelle, est profitable aux autres hommes. Ayant fait l’expérience de la mort, tel le prophète Jonas évoqué au début de « Vengeances », Aubigné assume une double perspective sur l’histoire. Il voit de plus haut, pouvant ainsi replacer les événements dramatiques des guerres civiles dans un ordre temporel supérieur, dirigé par une volonté providentielle. Comme « Coligny riait de la foule / Qui de son tronc roulé se jouait de la foule » (« Princes », v. 1431-1432), le poète perçoit l’histoire contemporaine depuis une position privilégiée.
L’écrivain se trouve alors dans une posture de supériorité sur ses contemporains. Il n’est pas seulement un témoin oculaire, mais aussi un interprète de l’Histoire, dont il tire des leçons à l’exemple des historiographes-moralistes latins. Dans leur analyse du contexte des guerres civiles, les trois auteurs adoptent une perspective à la fois proleptique et analeptique, c’est-à-dire que leur regard est en même temps rétrospectif et tourné vers les générations futures. Ronsard met par écrit  son expérience des guerres de religion « afin que nos nepveux  puissent un jour congnoistre/ Que l’homme est malheureux qui se prend à son maitre » (Continuation, v. 443-444). Montaigne apprend de l’histoire que tout est relatif et que les actions humaines ont un caractère répétitif. Ces répétitions justifient le fait que l’on puisse tirer des leçons de l’Histoire, surtout en politique et en morale. Pareillement Ronsard, dans une perspective militante, procède à une reformulation et à une interprétation de l’histoire, en particulier par le procédé rhétorique de l’amplification. Son but étant de toucher les sentiments du récepteur, Ronsard amplifie les « misères » de la France, comme dans le Discours à la Royne, où il est question d’une « extrême malice »(v.3) et d’un « extrême malheur » (v.4) de la nation. Aussi bien chez Ronsard que chez Aubigné on relève, en outre, une dimension prophétique, expression de la supériorité morale du poète et d’une « vision » autrement entendue. Pour donner un exemple, dans le Discours des misères de ce temps Ronsard paraphrase une prophétie de Nostradamus et en confirme l’accomplissement :

Dés long temps les escrits des antiques prophetes,
Les songes menaçans, les hideuses comettes,
Nous avoient bien predit que l’an soixante et deux
Rendroit de tous  costés les François malheureux,
Tués, assassinés : mais pour n’estre pas sages,
Nous n’avons jamais creu à si divins presages (v. 95-100)

Des termes affectifs sont ici employés, exprimant des sentiments de terreur et d’angoisse : « menaçants », « hideux », « malheureux ». L’emploi du futur et l’allusion aux signes prophétiques inscrivent ce passage dans la tradition biblique des prophètes de l’Ancien Testament. De même, dans les Tragiques on constate une progression dans la narration historique : alors que les cinq premiers livres sont plus ancrés dans l’histoire contemporaine, les deux derniers marquent un retour au plan intemporel de l’Écriture Sainte.
L’histoire des guerres civiles est narrativisée, le récit étant proche de l’épopée. La mise en récit des faits historiques comporte une littérarisation du discours de l’historien. Chez Ronsard, le style sec de la narration historique est anobli par un travail poétique aussi bien au niveau formel qu’au niveau de l’expression, ornée de maintes images et allégories fortement évocatrices. On peut songer à l’image de l’apiculteur représentant la Régente (Discours des misères de ce temps v.197-212) ou bien à la représentation de la France sous les traits d’un marchand agressé par des brigands :

Elle semble au marchant, hélas ! Qui par malheur
En faisant son chemin rencontre le volleur,
Qui contre l’estomaq luy tend la main armée
D’avarice cruelle et de sang affamée (Continuation du discours des misères v.9-12)

Ces vers frappent par la violence des actions évoquées ; l’exclamation traduit la stupeur du marchand se voyant soudainement agressé. Par rapport analogique (« notre France […], semble au marchand ») la cruauté de la scène évoque avec efficacité les massacres des guerres civiles. En considération de leur valeur exemplaire, les images viennent rendre intelligible la réflexion sur l’histoire qui fait l’objet de nos œuvres. À maints égards, les Discours de Ronsard et les Tragiques d’Aubigné s’apparentent à la tragédie. En effet, ces deux œuvres mettent en scène l’histoire tragique des Grands par un style élevé, en l’occurrence l’alexandrin. Toutefois, ces événements violents engagent toute une collectivité . C’est pourquoi on devrait plutôt rapprocher les Discours et les Tragiques du genre épique. Chez les anciens, le poème épique, qui est du coté de la tragédie et du poème lyrique, s’oppose à l’histoire (de histor, témoin). Selon la poétique d’Aristote, l’épopée est une « imitation narrative », semblable à la tragédie au niveau de l’intrigue (par la présence de péripéties et par l’unité d’action), en vers héroïques, avec une forme travaillée sans être trop ornée et des interventions du narrateur qui pourtant s’efface la plupart du temps pour laisser la parole à ses personnages. Elle inclut des éléments du merveilleux et doit préférer la vraisemblance à la vérité (Dictionnaire du littéraire). L’histoire des guerres de religion constitue le contexte référentiel de nos trois œuvres, même si elle transfigurée par la mise en récit. Il en résulte un tableau mythique de l’époque des guerres civiles. Le mythe est d’ailleurs une constante du récit historique chez les trois auteurs ; des mythes anciens, des histoires bibliques et légendaires s’entremêlent avec l’histoire présente, souvent pour en éclaircir les causes. Le mythe a également une fonction prescriptive, la valeur exemplaire de son contenu étant mise au profit de la communauté entière dont le poète se fait le porte-parole.

L’écrivain, témoin des conflits civils au XVIe siècle, met en avant sa vision personnelle des faits dans une perspective d’engagement. C’est pourquoi l’anecdote historique l’emporte souvent sur les grands faits de l’histoire. Dans la Continuation du discours des misères de ce temps, Ronsard relate la rencontre avec De Bèze qui, entre 1561-1562, prêchait à Paris le nouveau credo protestant « pour renseigner le peuple devoyé », disent ses confrères (v. 154). On relève, dans ce passage, de nombreuses marques du récit : le locuteur rapporte l’anecdote à la troisième personne et toute l’action s’inscrit dans le passé ; des marques typographiques signalent les passages de parole entre les personnages. Toutefois, vers la fin il y a un changement temporel, signalé par le passage du passé simple au présent de vérité générale. Pareillement, on relève une énallage de personnes : le poète reprend ici la parole pour prononcer son discours de blâme contre ses adversaires et, en même temps, pour donner un avertissement. L’anecdote a donc une visée exemplaire. L’écrivain vient aussi élucider les faits de l’histoire en dressant des parallèles, souvent arbitraires, entre l’histoire présente et passée. La comparaison avec l’histoire ancienne sert à susciter une prise de conscience chez le récepteur. Ce va-et-vient entre les époques est courant chez Montaigne, en raison de son amour pour toutes sortes de lectures historiques. Sa méditation sur l’histoire concerne autant l’histoire passée, qu’il a lue, que l’histoire contemporaine des guerres civiles. Le parallèle avec l’histoire de Rome pourrait également inciter ses contemporains à endurer les violences des conflits civils tout en gardant l’espoir d’une  cessation des hostilités : « Qui se doit désespérer de sa condition, voyant les secousses et mouvement dequoy celuy-là fut aagité et qu’il supporta ? » (Essais III, 9). Cette réflexion sur l’histoire oriente Montaigne vers une philosophie modérée et partisane de l’ordre. Souvent le témoignage historique acquiert une valeur prescriptive. Aubigné assimile les personnalités politiques de son temps à des caractères ; ainsi il oppose à la figure du tyran celle du bon roi, en faisant abstraction des référents réels des termes « tyran » et « Rois » :

On peut connaître à l’œil le tyran et le Roi :
L’un débrise les murs et les lois de ses villes,
Et l’autre à conquérir met les armes civiles ;
l’un cruel, l’autre doux gouvernent leur sujets
En valets par la guerre, en enfants par la paix (« Princes », v 488-492).

Le portrait du bon roi (qui est par ailleurs inspiré de l’ouvrage de l’historien Du Haillan) s’achève sur une séries de propositions exhortatives, signalées par l’anaphore « qu’il » suivie du subjonctif d’exhortation :

Qu’il ait le cœur dompté, que sa main blanche et pure
Soit nette de l’autrui, sa langue de l’injure ;
Son esprit à bien faire emploie ses plaisirs,
Qu’il arrête son œil de semer des désirs ;
Debteur au vertueux, persécuteur du vice,
Juste dans sa pitié, clément en sa justice (v. 517-524).

Le témoin résulte de la volonté de dénoncer les crimes de la guerre. Montaigne évoque à maintes reprises les horreurs des conflits, tout en exprimant un fort mépris de la violence : « Je hais […] cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extreme de tous les vices » (II 129/449). Bien que les Essais ne soient pas un livre d’histoire, ils font écho aux grandes questions politiques du temps : la violence des guerres de Religion, l’usage de la torture, la séparation du religieux et du politique. À ce propos nous signalons le commentaire de G. Nakam (Les Essais de Montaigne, miroir et procès de leur temps) :

« Montaigne n’évoque pas en détail les massacres des guerres de Religion. On s’est parfois étonné qu’il ne dénonce pas explicitement les grands massacres de la Saint-Barthélemy (1572). Il souhaitait sans doute vouer à l’oubli cet événement funeste […]. La Saint-Barthélemy est pourtant présente à chaque page des Essais, en filigrane, à travers la dénonciation constante des violences, qui passe souvent par des références aux massacres de l’histoire ancienne ».

L’auteur des Essais témoigne du traumatisme des guerres civiles, qui différent des guerres classiques en ce qu’elles sont fratricides et touchent toute la population, y compris les femmes et les enfants. Le témoignage  d’Aubigné a pour but de défendre la mémoire des protestants massacrés dont aucune archive ou bien aucun document juridique n’atteste le sacrifice, contrairement au martyrs. De fait, les persécutés qui ont subi un procès régulier et ont été condamnés pour leur foi sont déclarés martyrs, tandis que les autres, morts sans procès individuel, reçoivent l’appellation de « fidèles persécutés », d’après la distinction juridique faite par les auteurs de l’Histoire des Martyrs :

« une estrange ruse du diable, qui ne pouvant esteindre cette grande lumière qui apparoissoit en la constance des Martyrs exécutez par les sentences des juges […] a taché de l’obscurcir les faisant saccager par le bras furieux de la guerre et d’une populace mutinée »  (Histoire des martyrs).

C’est pour rendre justice à cette foule anonyme de persécutés qu’Aubigné compose les « Fers » rassemblant « la pathétique cohue des « fidèles persécutés », dont la mort n’acquiert de sens que transposée sur le théâtre céleste où se voit à nu le combat du Bien et du Mal » (Frank Lestringant, Lire Les Tragiques, éd. Classiques Garnier, p. 42).
L’écriture rapporte non seulement des actions, mais elle est action : l’écrivain ne se limite nullement au rôle de témoin passif, mais il poursuit son combat d’idées par écrit, tandis que ses compatriotes se massacrent sur les camps de batailles. En particulier, si Montaigne prône sans cesse la tolérance et la modération, Ronsard et Aubigné pratiquent une écriture partisane. Même s’ils combattent dans des champs opposés, l’un catholique l’autre protestant, tous les deux donnent une nette orientation politique à leur témoignage. Nos hommes de lettres, en définitive, préfèrent aux armes réelles la « plume de fer » et du « papier d’acier » (Continuation du Discours des Misères de ce Temps), pour atteindre une victoire définitive et durable sur l’adversaire. La métaphore du combat littéraire est récurrente chez Ronsard :

Ainsi que l’ennemy par le livre seduict
Le peuple devoyé qui faucement le suit,
Il faut en disputant par livre le confondre,
Par armes l’assaillir, par armes luy respondre,
Sans monstrer au besoin nos courages faillis,
Mais plus fort resister plus seront assaillis (Des Autels, v.19-24).

Comme il existe une propagande protestante, il faut que les catholiques s’arment et répondent par « le livre » aux thèses des réformés. Le livre possède ici une force double, à la fois persuasive et offensive. C’est en ceci que le poète est supérieur à l’historien. S’il partage avec l’historien un même amour pour la vérité, le poète, par la mise en récit des faits, s’oppose aux dérives de l’Histoire.  C’est pourquoi on peut parler, à propos de nos œuvres, de performativité du texte : par leur témoignage, Ronsard, Aubigné et Montaigne s’insurgent contre le drame social et politique des guerres fratricides ; il s’agit bien d’un acte de révolte contre le cours de l’Histoire et la déraison des hommes.


En définitive Ronsard, Aubigné et Montaigne témoignent des guerres civiles en suivant la pratique de l’historiographie antique. Néanmoins, contrairement à l’historien, l’artiste  transfigure les données de l’Histoire pour des exigences à la fois esthétiques et idéologiques. En particulier, Ronsard et Aubigné nous restituent une vision mythifiée de l’Histoire de sorte à movere l’auditoire en suscitant son adhésion, alors que Montaigne, sans nécessairement prendre parti pour l’une des factions adversaires, n’hésite pas pour autant à dénoncer la violence outrée de son époque.


Bibliographie des articles et des ouvrages cités

[Remarque – Ces indications bibliographiques ne figureraient évidemment pas dans une dissertation composée en temps limité].

– Olivier Lévy-Dumoulin, « HISTOIRE (Histoire et historiens) – – Sources et méthodes de l’histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne]
– Frank Lestringant, Lire Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, Paris, Classiques Garnier, 2013
Histoire des martyrs persecutez et mis à mort pour la vérité de l’Evangile depuis le temps des Apotres jusques à présent, Jean Crespin et Simon Goulart, Genève, éd. de 1582, cité dans l’ouvrage Lire Les Tragiques.
– Guy Desgranges, Montaigne et l’histoire, The French Review, disponible en format numérique sur le site http://www.jstor.org
– Alexandre Tarrete, Les  » Essais » de Montaigne, Paris, Gallimard, 2007.
– Véronique Duché-Gavet, Ronsard, poète militant : « Discours des misères de ce temps« , Vanves Paris, CNED Presses universitaires de France, 2009.
– Nicolas Lombart, Mathilde Thorel & Anne-Pascale Pouey-Mounou, Ronsard, Discours des misères de ce temps, Neuilly-sur-Seine, Atlande, coll. « Clefs concours », 2009.
Le Dictionnaire du littéraire, éd. Puf.


Références du document :

Dissertation d’Annamaria Di Léo composée dans le cadre du cours de L3 « Une écriture à vif : témoigner des guerres de religion » donné par Claire Sicard à l’Université Paris-Sorbonne nouvelle.

Cette dissertation a initialement été publiée (2nd semestre 2014) dans le carnet d’accompagnement de ce cours, aujourd’hui fermé. Document republié sur clairesicard.com le 11 juin 2015 : https://wp.me/p3kyvL-Fc

Image à la Une : Léonard de Vinci,« Observateur regardant à travers un modèle transparent de l’œil humain », 1508-09, détail, Manuscrit D, Institut de France, Paris (source : Carnet « Dessin dans un champ élargi »).