Picrochole au miroir de Charles Quint

Le Gargantua est parfois présenté comme l’œuvre la plus accessible de Rabelais, ce qui ne signifie nullement qu’elle soit facile. Celui qui s’en tiendrait à un sens littéral, sans casser l’os et goûter la substantifique moëlle, risquerait fort de demeurer interdit devant ce récit libre, étonnant, à maints égards provocateur voire insaisissable. Il ne le pénètrerait pas plus que les énigmes qui l’encadrent.

Mais celui qui lit « à plus haut sens » en cherchant à toute force à faire entrer les chroniques rabelaisiennes dans un système cohérent et rigide – en un mot univoque – risque tout autant de se heurter aux limites de son propre montage. Rabelais joue avec nous, nous invite au jeu qui se nomme littérature et qui est tout entier feuilletage de niveaux de lecture, plaisir, surprise et parfois déception, manipulation ludique du langage et du récit.

Ce préalable est nécessaire, pour qu’on ne se méprenne pas sur le projet de cet article. Il ne s’agit pas de montrer ici que le Gargantua, sous couvert de la chronique des rois géants située dans un XVe siècle de fantaisie, reflèterait exactement le règne de François Ier, et que Picrochole serait l’empereur Charles Quint, principal ennemi du royaume de France à cette époque. En somme, nous ne suivrons pas les analyses de Voltaire qui affirme dans sa Lettre sur Rabelais de 1767 qu’

il est clair que Gargantua est François Ier, Louis XII est grand Gousier, quoiqu’il ne fût pas le père de François, et Henri II est Pantagruel. […] La guerre pour une charrette de fouaces est la guerre entre Charles V et François Ier, qui commença pour une querelle très-légère entre la maison de Bouillon la Marck et celle de Chimay ; et cela est si vrai que Rabelais appelle Merckuet le conducteur des fouaces par qui commença la noise.
[…] Il n’est pas possible de méconnaître Charles Quint dans le portrait de Picrocole[1].

Ces perspectives de lecture laissent volontairement de côté – et dans une certaine mesure écrasent – la complexité réelle de la construction des caractères ou des intrigues. Il faut toutefois convenir que certains traits de nos personnages font effectivement écho à ceux des princes contemporains de Rabelais, ou tout au moins à la représentation qu’un sujet du royaume de France pouvait en avoir au milieu des années 1530. La guerre picrocholine peut alors, dans cette mesure, être mise en relation avec la grande Histoire, comme nous y engage Voltaire.

Pour autant, cela n’empêche pas qu’elle puisse l’être aussi, par exemple, avec la petite. Abel Lefranc nous engage ainsi à lire la guerre picrocholine comme la transposition héroï-comique d’un épisode familial. Le cadre spatial du conflit est en effet celui des terres de la famille de Rabelais, autour de Seuilly. Des documents d’archive indiquent que le père de Rabelais, Antoine, a intenté un procès au seigneur de Lerné, Gaucher de Sainte-Marthe, au sujet de barrages fluviaux lésant l’intérêt de plusieurs villages de la région. Ce notable local a ainsi pu être considéré comme le modèle de Picrochole – et ce d’autant plus que ce Sainte-Marthe était le troisième seigneur de Lerné, tout comme Picrochole est le troisième du nom[2].

Ce rappel vaut mise en garde méthodologique. Chercher des clés dans les œuvres rabelaisiennes expose au risque de privilégier une entrée au détriment des autres et, de ce fait, de nier le caractère composite – et original – des personnages. Picrochole tient sans doute du seigneur de Lerné par son inscription dans le terroir de Rabelais, comme il tient aussi de Charles Quint par sa fonction d’outrancier adversaire des bons rois. Mais il permet également d’ouvrir un champ de réflexion sur la médecine ou encore l’agitation religieuse du temps, et la prise de position évangélique d’un auteur prônant en ce domaine modération et mesure. Enfin, certaines pages esquissent, sans quitter le champ de la narration et de la fiction, une réflexion de philosophie politique qui rappelle le rôle de l’écrivain dans la cité humaniste, en continuité d’ailleurs avec la pratique médiévale du miroir et de l’institution du prince, visant à conseiller et à former les puissants. Toutes ces perspectives – et d’autres encore – s’articulent, se combinent, sans épuiser le sens de l’épisode guerrier et font du personnage de Picrochole bien plus que la simple caricature d’une personne réelle.

On étudiera ici les liens que Picrochole entretient avec Charles Quint. Il faudra, pour ce faire, se concentrer sur trois points de rencontre du personnage de la chronique et de l’empereur. Il s’agira d’abord d’examiner en quoi la complexion colérique et mélancolique de Picrochole peut évoquer celle de Charles Quint. Il faudra ensuite considérer la façon dont la devise de Charles Quint, « Plus oultre », innerve les passages concernant Picrochole. Enfin, le désir de conquête universelle de Picrochole sera mis en relation avec la constitution du gigantesque empire sur lequel règne Charles Quint à l’époque de la publication du Gargantua[3].

PICROCHOLE ET LA BILE AMÈRE : COLÈRE ET MÉLANCOLIE DES PRINCES

Rappelons d’abord que, dans une tradition onomastique fréquente à la Renaissance et tout particulièrement chère à Rabelais, Picrochole porte dans son nom même son programme. Étymologiquement en effet, il est celui qui est en proie à la bile amère.

Or dans la médecine ancienne, et tout particulièrement au Moyen Age, on considère que le corps humain produit quatre humeurs fondamentales : le sang, la pituite ou flegme, la bile jaune et la bile noire. Selon la complexion de chaque individu, c’est-à-dire le fonctionnement spécifique de son corps mais aussi de son caractère, l’une de ces humeurs a tendance à dominer les autres. Cet état initial n’est pourtant pas figé. Il est sujet à des variations, liées notamment aux saisons, à l’alimentation, aux éléments, à l’environnement ou encore aux âges de la vie. En cas de déséquilibre manifeste, le sujet tombe malade. Tout médecin tenait compte de ces paramètres à la fois dans son diagnostic et dans ses prescriptions.

Selon cette théorie, dite « des quatre humeurs », l’individu dominé par le sang est plutôt d’un tempérament joyeux et chaleureux. Le flegmatique est calme et pondéré. Le bilieux en proie à la bile jaune est anxieux – il se fait de la bile, comme nous le disons toujours familièrement aujourd’hui, et se met aisément en colère. Et l’atrabilaire, placé sous le signe de la bile noire, est quant à lui mélancolique[4]. Or Picrochole nous est dépeint comme un bilieux et un atrabilaire, dominé au fil de la narration d’abord par la bile jaune – qui fait de lui un redoutable colérique – puis par la bile noire qui le transforme insensiblement en parangon du mélancolique[5].

Attardons-nous sur ce que l’on disait, à l’époque de Rabelais encore, de cette bile noire qui peu à peu submerge l’ennemi de Grandgousier. Le tableau est contrasté. Tout d’abord, cette humeur est associée à l’automne. Or la guerre picrocholine trouve son origine dans une altercation à propos de fouaces et de raisins, précisément au moment des vendanges. On peut sans doute considérer que cet élément joue un rôle non négligeable dans la mutation du personnage de l’état de colérique à celui de mélancolique. Comme tout sujet atrabilaire, Picrochole est également placé sous le signe de Saturne, planète associée à Chronos qui dévorait ses propres enfants. L’influence saturnienne, qui sera métaphoriquement reprise par des poètes du XIXe siècle, Baudelaire ou Verlaine pour ne citer qu’eux, peut être néfaste et entraîner le mélancolique dans une sorte de folie. Paralysé par son état, il éprouve alors une inquiétude du corps et de l’esprit qui lui rend impossible toute vie en société. Il tend à se replier sur lui-même, à rechercher des lieux écartés – et on peut ici songer aux conséquences de la débâcle de Picrochole, point d’acmé de sa mutation mélancolique :

Picrochole, ainsi desesperé, s’en fuyt vers l’Isle Bouchart et, au chemin de Riviere, son cheval bruncha par terre, à quoy tant feut indigné que, de son espée, le tua en sa chole. Puis, ne trouvant personne qui le remontast, voulut prendre un asne du moulin qui là aupres estoit ; mais les meusniers le meurtrirent tout de coups et le destrousserent de ses habillemens, et luy baillerent pour soy couvrir une meschante sequenye.
Ainsi s’en alla le pauvre cholericque […] depuis ne sçait on qu’il est devenu. Toutesfoys, l’on m’a dict qu’il est de present pauvre gaignedenier à Lyon, cholere comme davant[6].

La mélancolie, qui peut dégénérer en folie – ici colérique, car Picrochole n’a pas tout perdu de son naturel bilieux – est donc, à la Renaissance encore, considérée comme un état pathologique. Toutefois, elle n’est pas que maladie. Elle est même parfois considérée comme une marque du génie. Oscillant entre le positif et le négatif, elle est alors ambivalente. Et, comme souvent, une partition religieuse s’opère selon la perspective privilégiée. Pour les catholiques, dans la lignée pseudo-aristotélicienne à l’origine de cette analyse, la mélancolie est potentiellement la meilleure comme la pire des choses. Pour les Réformés, en revanche, elle est assurément diabolique et y céder constitue un péché[7].

Rabelais, qui est un médecin mais aussi, plus largement, un humaniste, connaît bien ces classifications et ces associations. Dans cette mesure, nommer son personnage Picrochole revient d’emblée à mettre en avant une complexion spécifique. Le lecteur est alors engagé à envisager sous un angle médical et moral certains aspects de ce caractère qui, il faut bien l’avouer, n’a rien de bon. Par ailleurs, sans avoir lui-même franchi le pas de la Réforme, Rabelais est séduit par les idées évangéliques, et il semble bien nous proposer, au travers de son atrabilaire monarque, un tableau entièrement sombre de la mélancolie. Picrochole en effet n’a rien d’un génie. Il fait preuve de déraison, d’orgueil, de colères dévastatrices, d’absence de sens politique. En lui, la bile jaune puis la bile noire ont un effet assurément négatif.

Qu’en est-il, par comparaison, de Charles Quint ? La question nécessite tout d’abord une brève mise au point. Sonder le cœur et les reins d’un homme public n’est pas en soi une chose aisée. C’est qu’il est, tout d’abord, homme : son caractère, contrairement à celui d’un personnage de fiction, ne procède pas de mots. Complexe, sujet à variations ou à évolutions, il préexiste de toute façon aux qualifications qu’on pourrait lui apposer. Homme donc, et homme de premier plan s’il en est en ce premier XVIe siècle, Charles Quint est en outre placé sous le regard d’autres hommes, dont il convient de ne pas occulter la subjectivité. Des actes, des mots, des mines de l’empereur, un Français, un Italien, un Espagnol ou un Allemand, un catholique ou un réformé du XVIe siècle ne tireront pas les mêmes analyses. Les historiens de notre temps eux-mêmes ne peuvent pas toujours se départir, à cinq cents ans de distance, des sentiments parfois vifs que leur inspire le prince dont ils retracent le parcours et l’histoire.

Ainsi Pierre Chaunu avoue-t-il bien volontiers qu’il considère son héros impérial « avec les yeux de Chimène[8] ». Dans sa biographie de Charles Quint, il esquisse le portrait d’un prince mesuré, conscient de ses limites – « son génie consista peut-être dans le fait de ne pas en avoir et, ce qui est plus rare encore, de le savoir et de l’accepter[9] ». Cette lucide humilité est présentée comme une qualité politique : l’empereur sait mettre à profit les talents de ses généraux ou de ses conseillers. Tout au contraire, l’historien dépeint le roi français sous les traits peu élogieux d’un « médiocre soldat, [d’un] désastreux général[10] ». Il lui paraît « hâbleur et mal entouré[11] ». On croirait, à le lire, que Grandgousier est du côté de l’empire, tandis que Picrochole s’agite inconsidérément sur le trône de France.

La perspective de Robert J. Knecht est à cet égard bien différente. Consacrant une biographie au roi français, il rappelle que celui-ci « ne créditait pas son rival de la moindre modération. La propagande de Charles Quint a longtemps berné les historiens, qui ont souvent décrit un empereur d’une grande rigueur morale. Ses contemporains avaient de lui une tout autre image : impatient, agressif et avide de pouvoir, ce prince ignorait à sa convenance les droits dynastiques et la morale[12] ».

Or ce qui nous importe ici n’est pas tant l’homme que fut peut-être l’empereur mais, précisément, les représentations que l’on a pu avoir de lui à son époque. Il y aura peut-être alors quelque chance de voir ce que Rabelais a pu en saisir pour permettre au lecteur d’associer aisément Picrochole à la figure de l’empereur.

Des sources diverses qui peuvent nous permettre de mener cette enquête, se dégagent deux constantes. Que ces traits soient présentés sous un jour critique ou non, le naturel mélancolique et la propension à la colère de Charles Quint se trouvent régulièrement soulignés. Les accès de rage de l’empereur, qui peuvent durer plusieurs semaines, sont évoqués au sujet d’épisodes antérieurs à la composition du Gargantua[13]. Il convient bien sûr de rester prudent : ce Charles Quint colérique, en effet, semble surtout s’imposer dans des récits bien ultérieurs à ces événements, et notamment dans des fictions mettant en scène un Charles Quint déjà mythique[14]. Toutefois, Charles Quint lui-même donne confirmation de cette tendance dans ses lettres, par exemple dans celle qu’il adresse par à sa fille, doña Juana, le 1er avril 1557. Même si ce texte date de la fin de sa vie, au moment de sa retraite monacale et après son abdication, le témoignage est éclairant. L’ancien empereur y évoque « la colère qui [l’]a envahi » dès qu’il a eu connaissance de détournements d’argent lésant son fils, le roi Philippe II. Or, dit-il, cette fureur « ne s’apaise pas mais augmente de jour en jour, et augmentera ainsi jusqu’à ce que je sache que les coupables vont réparer ce qu’ils ont fait ». Et il insiste : « J’écris cela sous l’empire de la colère[15] ».

Plus régulières et plus pertinentes encore sont les mentions faites de la mélancolie de Charles. La théorie des quatre humeurs fait si bien partie de la façon d’envisager la nature humaine à la Renaissance, qu’on en trouve la trace jusque dans les rapports de diplomates chargés de faire le portrait de l’empereur pour leurs gouvernements. Ainsi, en 1525, le vénitien Gasparo Contarini[16] dépeint-il le jeune Charles – il a vingt-cinq ans – en insistant sur ses humeurs dominantes. Le prince est, dit-il, « mélancolique avec quelque chose de sanguin ». Ce « quelque chose » relève sans doute de l’énergie – peut-être de celle qui fait paraître l’empereur « impatient », pour reprendre le qualificatif de Robert J. Knecht – davantage que de la bonne humeur : Charles Quint, en effet, est « grave d’aspect », « peu affable », « il ressent davantage de la tristesse que de l’allégresse », il a « les yeux avares ». Le diagnostic de Contarini ne serait peut-être pas totalement suivi par un médecin tel que Rabelais. Cette gravité, déjà sensible dans la jeunesse, serait plutôt à mettre au compte d’une pituite dominante. C’est ce que suppose un autre ambassadeur vénitien, Federico  Badoer, qui signale la « complexion flegmatique et mélancolique[17] » de l’empereur. Mais aussi Charles Quint se trouve, au moment de cette observation, aux portes de la mort. Nous sommes en 1557 et au jeune homme en pleine santé de 1525 s’est substitué un vieillard perclu de douleurs et de maux dont la complexion a incontestablement évolué. Il est peut-être alors cet « Espagnol dévot et sombre, tourné d’imagination et en esprit de pénitence aux visions de purgatoire ou d’enfer, et aux perspectives funèbres » que dépeindra Sainte-Beuve[18] d’une plume romantique. Quoi qu’il en soit, la mélancolie constitue le commun dénominateur de ces deux portraits à trente ans de distance – et ce trait, on l’a vu, se retouve en Picrochole.

Le personnage rabelaisien et l’empereur partagent encore une tendance à la rancune. Picrochole refuse d’accepter les excuses et dédommagements proposés par le sage et modéré Grandgousier[19]. Or Contarini observe, au sujet de Charles Quint, qu’« il se rappelle les injures qu’on lui a faites, et ne peut les oublier facilement ». Pierre Chaunu convient également que « le pardon répugne à l’empereur (c’est son point faible), particulièrement quand il l’oblige à céder ce qu’il croit lui appartenir[20] ».

Toutefois, une différence notable se fait jour entre la représentation de l’empereur et le personnage. C’est parce que Picrochole se laisse aller à la mauvaise foi et à l’injustice qu’il repousse les propositions conciliantes de son voisin. Il semble bien loin, en cet instant, de ce Charles Quint « très religieux, très juste, sans vices », à la « nature modeste », qui « ne s’enorgueillit pas dans la prospérité et n’est pas abattu dans l’adversité » présenté par Contarini. Sur ce point, Picrochole pourrait même figurer un anti-Charles Quint : la complexion articulant bile jaune et bile noire – représentée par Picrochole – n’est pas exactement la même que celle qui associe le sang ou la pituite à la bile noire – incarnée ici par l’empereur.

Ces portraits de Charles Quint nous sont précieux pour comprendre quelle image on pouvait avoir de l’empereur à la Renaissance. Ils ne sont toutefois pas connus directement par Rabelais. C’est évident pour celui de Badoer, déjà bien tardif. C’est très certainement le cas aussi pour celui que dresse Contarini[21]. Les perspectives du Français et de l’Italien sont en outre différentes, et pas seulement du fait de la distinction générique évidente entre récit fictif plaisant et relazione diplomatique sérieuse. Le Vénitien propose tout d’abord, en diplomate d’une part et en catholique d’autre part, une vision contrastée de la mélancolie, certes porteuse d’éléments négatifs mais aussi susceptible d’exacerber le génie, en l’occurrence politique. Or cette vision n’est pas celle, on l’a vu, de Rabelais dans le Gargantua. Ajoutons à cela que le point de vue d’un ambassadeur vénitien ne saurait être, sur le plan politique, exactement le même que celui d’un sujet français. En effet, les états italiens entretiennent avec la France comme avec l’Empire des relations complexes. Pour reprendre les analyses de Romain Descendre, « La priorité des Vénitiens est […] d’empêcher qu’une seule des forces étrangères [i.e. la France d’une part, l’Empire de l’autre] acquière trop de pouvoir en Italie[22] ». En revanche, et de façon beaucoup plus nette et constante, François Ier et Charles Quint sont des adversaires déclarés. Pour sa part le sujet du roi François qu’est Rabelais ne saurait, surtout dans le cadre de chroniques plaisantes, que forcer le trait et présenter une détestable caricature de l’ennemi du royaume.

Ces éléments contextuels étant posés, il apparaît toutefois que le mélancolique empereur, concentré sur ses affaires et « pass[ant] la plupart de son temps dans les conseils », figure un puissant et respectable chef d’état[23], alors que le mélancolique Picrochole, tout autant obnubilé par sa puissance, constitue au contraire le type du mauvais prince. Certes, le trait de la mélancolie est un bon indicateur des liens existant entre Picrochole et Charles Quint. Mais, d’une part, ce marqueur est loin de fonctionner de façon platement univoque. D’autre part, il ne suffit pas, à lui seul, à établir une association suffisamment solide entre le personnage historique et le personnage fictif. Il faut donc s’intéresser à un autre indice, d’ordre lexical cette fois : les références faites à la devise de l’empereur, « Plus oultre », qui constituent un véritable leitmotiv dans l’épisode picrocholien.

« PLUS OULTRE » : PICROCHOLE L’OUTRECUIDÉ

Picrochole, on l’a vu, est fort éloigné de la sagesse requise chez un bon prince qui doit contrôler ses passions et faire preuve de modération, sans que cette « médiocrité[24] », au sens étymologique du terme, se confonde avec de la fadeur ou de la faiblesse. Les vices de ce personnage peuvent être associés à une interprétation péjorative de la devise de Charles Quint, « Plus oultre ». Certes, celle-ci a évidemment au départ un sens mélioratif : aller toujours plus loin, faire toujours mieux[25]. Mais on se rend compte qu’en la reprenant dans son récit, Rabelais la pervertit pour insister sur son potentiel sens négatif : aller « plus oultre » peut aussi signifier faire preuve d’outrance, d’hybris, s’emporter, voire ne pas hésiter à outrager autrui.

Le terme outre et ses dérivés ne sont que rarement employés avant l’épisode de la guerre picrocholine. On n’en relève que cinq occurrences dans les premiers chapitres. Trois d’entre elles sont concentrées dans le chapitre IX[26]. Arrêtons-nous un instant sur ces pages, qui, sans mettre encore en scène Picrochole, engagent le lecteur à réfléchir à la question de l’excès et de la mesure. Le narrateur s’en prend aux dérives outrancières du « blason des couleurs » qui impose des correspondances univoques et simplificatrices. Or ce n’est là qu’« oultrecuidance » et « besterie ». L’auteur du blason, au lieu de déployer les niveaux de sens, d’ouvrir les champs de la pensée et de l’imagination, les bride et les fige. On peut voir là, bien sûr, une leçon de lecture rabelaisienne à portée plus générale. Rabelais critique précisément ces associations automatiques, qui ne laissent nulle place au tremblé interprétatif, aux zones d’ombre, de contradictions et au feuilletage des lectures précédemment évoqué.

L’association autoritaire et arbitraire de couleurs et de sens est ici considérée comme relevant de « l’usance des tyrans[27] ». Les tyrans du sens, comme les tyrans politiques à l’origine de la métaphore, partagent donc le défaut de l’outrecuidance. D’où vient celle-ci ? Précisément de la « bêterie » sûre d’elle-même – et ce n’est donc pas étonnant que les deux défauts soient si intimement associés dans ce chapitre. Celui qui est ignorant croit savoir et commet de grossières erreurs d’interprétation sans même s’en rendre compte. Celui qui a commencé à apprendre et à s’extirper de l’état bestial mesure l’ampleur de tout ce qu’il ignore. Pour reprendre le mot de Socrate, « je sais que je ne sais rien[28] ». Voilà qui engage à la prudence, lorsqu’on lit et écrit, bien sûr, mais a fortiori lorsqu’on est placé à la tête d’un royaume ou d’un empire.

Le prince comme le lecteur et l’écrivain doivent faire leur la conclusion de cette digression héraldique et plaisante, qui n’est digressive qu’en apparence : « Mais plus oultre ne fera voile mon equif entre ces gouffres et guez mal plaisans : je retourne faire scale au port dont suis yssu[29] ». Si le projet d’en dire davantage, ailleurs, est envisagé, ce n’est plus, sous la plume du narrateur, signe d’outrecuidance. La preuve en est que cet « espoir d’en escripre quelque jour plus amplement[30] » est soumis à la volonté du prince, dans les premières éditions – « si le Prince le veult et commende, cil qui en commendant, ensemble donne et povoir et sçavoir[31] » – et, de façon plus significative encore à la volonté divine dans l’édition de 1542[32] : « si Dieu me sauve le moulle du bonnet[33] ».

La ligne de crête que nous propose Rabelais est donc étroite : sans s’interdire l’interprétation, il convient de la mesurer pour aller loin sans aller trop loin. Car à côté du furor positif, qui anime les poètes, il y a une autre fureur, diabolique, outrancière voire folle et orgueilleuse qui est la marque des abandonnés de Dieu. Picrochole et les siens en donnent un fort bon exemple.

C’est en effet au moment où ils entrent en scène que le mot outre et plus généralement l’expression de l’excès viennent saturer le texte. On compte alors vingt-sept occurrences de ce terme et de ses dérivés : oultrager, oultrecuidance, oultraige etc. Tous ne renvoient pas à l’attitude de Picrochole mais on remarque que ces termes prennent une valeur presque toujours péjorative lorsque celui-ci les emploie ou lorsqu’ils le caractérisent. Les hommes de Grandgousier et de Gargantua, tout au contraire, refusent plus globalement le lexique de l’excès, qu’ils emploient d’ailleurs plutôt en contexte négatif.

Pour le mesurer, on peut d’abord s’intéresser au déclenchement de la guerre picrocholine. D’emblée, l’altercation entre les bergers et les fouaciers signale les outrages que les sujets de Picrochole font déjà subir à ceux de Grandgousier[34]. À la requête « courtoisement » formulée des bergers gourmands, « ne feurent aulcunement enclinez les fouaciers, mais (que pis est) les oultragerent grandement[35] ». Au chapitre suivant, c’est au tour de Picrochole de montrer son absence de mesure – sujets et prince étant bien en l’occurrence en harmonie les uns avec les autres. Le mauvais prince « incontinent entra en courroux furieux et, sans plus oultre se interroguer quoi ne comment, feist crier par son pays ban et arrière ban[36] ». Il y a ici une sorte de clin d’œil au lecteur, un jeu sur les mots et leur retournement toujours possible. L’outrancier Picrochole va « plus oultre » dans la colère, l’iniquité, la sottise mais s’il est un domaine où il ne s’engage pas « plus oultre », c’est bien celui de la réflexion et de la recherche de la vérité. Dans la suite du passage, le déchaînement d’activité, de bruit et de fureur est mis en évidence par la profusion d’ordres donnés par Picrochole, par les énumérations décrivant la levée de l’armée, par la précipitation du monarque mais également par le contraste avec « tout le pays à l’environ en paix et silence, sans assemblée quelconque[37] ». Voilà qui n’alerte ni n’arrête le colérique Picrochole, aveuglé par la fureur. Tout au contraire, malgré l’appel à la raison lancé par les populations, qui soulignent « que jamais envers eulx [i.e. les hommes de Picrochole] ne commirent exces ne oultraige[38] », les troupes se déchaînent

sans ordre & mesure […] gastant et dissipans tout par où ilz passoient, sans espargner ny pauvre ny riche, ny lieu sacré ny prophane ; emmenoient beufz, vaches, thoreaux, veaulx, genisses, brebis, moutons, chevres et boucqs, poulles, chapons, poulletz, oysons, jards, oyes, porcs, truyes, guoretz, abastans les noix, vendengeans les vignes, emportans les seps, croullans tous les fruictz des arbres. C’estoit un desordre incomparable de ce qu’ilz faisoient[39].

L’excès coupable se traduit ici par la disproportion et par là-même se fait injustice. Les victimes du saccage n’en sont d’ailleurs pas dupes, prédisant une imminente punition divine à leurs iniques voisins.

Picrochole ne tient nul compte de ces avertissements. Pire, il fait preuve d’excès – et par là-même d’absence de jugement – non seulement contre ses ennemis, mais aussi contre les siens, par exemple au chapitre XLVII lorsque, « soudain entr[é] en fureur », il fait mettre en pièces le pourtant fidèle Toucquedillon[40]. Les conséquences de pareil acte, inconsidéré et tout au moins maladroit sur les plans militaires et politiques, ne se font pas attendre : « Les nouvelles de ces oultraiges feurent sceues par toute l’arme [i.e l’armée], dont plusieurs commencerent murmurer contre Picrochole[41] ». Le désordre et la division, déjà sensibles dans la façon dont les picrocholiens mènent les batailles, gagnent donc les esprits. Le prince, injuste du fait de son outrance, cause sa propre perte en portant atteinte au moral de ses troupes.

Sur ce point bien sûr, le contraste avec Grandgousier et les siens est saisissant. À l’égard de ce même Toucquedillon, le bon roi fait preuve d’humanité, de sagesse et de mesure – et ce alors même qu’il a affaire à un prisonnier ennemi. Il cherche à mettre à profit cette capture, non pour assouvir une cruelle vengeance, mais pour tenter une nouvelle fois de ramener la paix entre les deux états voisins. Il cite la République de Platon, qui « commande qu’on use de toute modestie[42] ». Et il ajoute même que cette guerre (ou plutôt sédition)

n’est que superficiaire : elle n’entre poinct au profond cabinet de noz cueurs. Car nul de nous n’est oultraigé en son honneur, et n’est question, en somme totale, que de rabiller quelque faulte commise par nos gens, j’entendz et vostres et nostres. Laquelle, encores que congneussiez, vous doibvez laisser couler oultre […]. Dieu sera juste estimateur de nostre different, lequel je supplye plus tost par mort me tollir de ceste vie, et mes biens deperir davant mes yeulx, que par moy ny les miens en rien soit offensé[43]

Passant outre des outrages déjà bien réels, le bon prince se place donc sous l’autorité divine et, fort de cette humble soumission de chrétien à Dieu, peut réinvestir d’un sens positif le terme « oultre ». Il ne s’agit plus, orgueilleusement, d’aller toujours « plus oultre », de forcer les limites de la raison comme des territoires ou de l’humanité. Il faut tout au contraire « laisser couler oultre », avancer vers le souhaitable et l’harmonieux, en l’occurrence la paix, en acceptant, de part et d’autre, d’oublier les affronts. Le roi philosophe se refuse à l’excès – si ce n’est à celui de la bonté, signalée ici par sa clémence à l’égard de son prisonnier ou, plus tard, par l’espèce de potlatch[44], don libéral et proprement gigantesque, qu’il offre à l’ennemi vaincu pour affermir les fondations de la paix.

Au contraire, l’outrecuidé Picrochole conduit Gallet à s’interroger : « Où est foy ? Où est loy ? Où est raison ? Où est humanité ? Où est craincte de Dieu[45] ? » Emporté par les « phantasmes ludificatoyres mys en [son] entendement[46] », qui ne sont pas sans évoquer les imaginations diaboliques et effrayantes que les Réformés attribuent aux mélancoliques, Picrochole apparaît aux yeux de l’émissaire de Grandgousier comme un « homme […] du tout hors du sens et delaissé de Dieu[47] ». Grandgousier lui-même avait fait l’hypothèse de cette folie diabolique au moment de la prise d’assaut de la Roche Clermauld, adressant en ces termes une prière à Dieu :

Mon Dieu, mon saulveur, ayde moy, inspire moy, conseille moy à ce qu’est de faire. […] Qu’il me ayt doncques en ce poinct oultraigé, ce ne peut estre que par l’esprit maling. Bon Dieu, tu cognois mon couraige, car à toy rien ne peut estre celé. Si par cas il estoit devenu furieux et que pour luy rehabilliter son cerveau tu me l’eusse icy envoyé, donne moy et povoir et scavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir par bonne discipline[48].

On ne peut manquer d’être frappé par la proximité de ce discours avec le passage retranché du chapitre IX. Le narrateur soumettait son projet d’écriture à la volonté du prince « qui en commendant, ensemble donne et povoir et sçavoir[49] ». Le prince quant à lui se tourne vers Dieu dans une identique posture d’humilité, employant rigoureusement le même lexique : « donne moy et povoir et scavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir ». De la sorte, « Plus outre » devient l’expression du « maling », ce que confirme d’ailleurs l’épisode de Gymnaste qui « passe outre » précisément au moment où il feint d’être un diable pour tromper les ennemis[50] ; tandis que la modération, la mesure, cette « médiocrité » évangélique prônée par Rabelais caractérisent un prince humblement soumis à la volonté divine.

Ainsi, le « Plus oultre » de l’empereur, au départ rattaché à la valeur chevaleresque de l’excellence et du dépassement de soi, est donc interprété dans le Gargantua comme une marque d’orgueil « outrecuidé ». Et on voit s’opérer le même glissement de sens, du positif au négatif, lorsque l’on considère l’étendue des territoires rattachés à cet empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. En effet, sur ce point encore, Picrochole rivalise, au moins en rêve, avec Charles Quint.

DÉSIR DE CONQUÊTE UNIVERSEL : RÊVES GÉOGRAPHIQUES ET ÉTENDUE DE L’EMPIRE

Il convient tout d’abord de rappeler qu’en 1534, sensiblement à l’époque de la composition du Gargantua, les titres de Charles Quint sont les suivants :

Charles par la divine clémence Empereur des Romains, toujours Auguste, roi de Germanie, de Castille, de Léon, de Grenade, d’Aragon, de Navarre, de Naples, de Sicile, de Majorque, de Sardaigne, des îles Indes et terres fermes de la mer Océane, archiduc d’Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, comte de Flandres, d’Artois, de Bourgogne Palatin, de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Ferrette, de Haguenau, de Namur et de Zutphen, prince de Zulbanc, marquis de Saint-Empire, seigneur de Frise, de Salins, de Malines, le dominateur en Asie et en Afrique, roi de la Nouvelle-Espagne, du Pérou, de la Nouvelle-Grenade et du Rio de la Plata et suzerain des vice-rois de ces mêmes pays[51].

Cette longue liste, qui n’a rien à envier à celles de Rabelais, donne le sentiment que l’empereur règne sur le monde. Ni l’Asie, ni l’Afrique, ni les Amériques, ni a fortiori l’Europe ne sont épargnés par l’emprise quasi universelle de Charles. À ce sujet, Pierre Chaunu livre une mise au point éclairante :

On oppose traditionnellement deux concepts : celui d’équilibre (balance of powers, en latin vulgaire bilanse), concept politique moderne enraciné dans l’histoire italienne, à partir de Florence, puis étendu à l’ensemble européen ; d’autre part, celui de monarchie universelle, d’origine gibeline.
Au lendemain de la paix des Dames comme pendant toute la suite du règne de Charles Quint, les acteurs engagés dans ces conflits issus de querelles d’héritage brandissent l’étendard de la monarchie universelle.
Partisans et adversaires de l’empereur, à partir du 28 juin 1519[52] et du 24 février 1530[53], l’utilisent en un sens positif ou négatif. Le 12 juillet 1519, Gattinara avait déjà suggéré au jeune empereur […] ce qui était pour le grand Piémontais une idée fixe : « Sire, puisque Dieu vous a conféré cette grâce immense de vous élever par-dessus tous les rois et princes de la chrétienté à une puissance que jusqu’ici n’a possédée que votre prédécesseur Charlemagne, vous êtes sur la voie de la monarchie universelle, vous allez réunir la chrétienté sous une seule houlette[54] ».

Les « duc de Menuail, comte Spadassin et capitaine Merdaille[55] », conseillers de Picrochole, s’inscrivent dans la lignée de ces théories politiques. Ils pourraient être considérés comme des émules du chancelier impérial. Ne vont-ils pas, en effet, jusqu’à employer le concept même d’empire universel – certes dans une version caricaturale et drôlatique – en convenant par exemple qu’« un preux, un conquerent, un pretendant et aspirant à l’empire univers ne peut tousjours avoir ses aizes[56] » ? Le clin d’œil à l’actualité est ici patent, même si, comme le rappelle encore Pierre Chaunu à la suite de Klaus Malettke, l’orientation politique défendue par Gattinara s’ancre dans une tradition déjà ancienne :

Gattinara, précise Klaus Malettke[57], a trouvé la source de son concept d’empire universel sous la forme d’une communauté chrétienne (universitas christiana) chez les post-glossateurs Bartoli et Baldus, ainsi que chez Dante ». Ce concept était fondé sur le principe d’universalité du droit romain, même s’il est indéniable que le jus gentium et le jus Italianum laissent une large autonomie aux unités constitutives de l’empire universel.
Mais ce concept a servi également dans le camp adverse. […] Pour les adversaires de Charles Quint, la monarchia universalis de Gattinara n’était que la dégénérescence d’une forme de tyrannie, ce qui autorisait les autres princes à mener une « juste guerre » contre elle, car elle constituait à leurs yeux un danger   menaçant la communauté chrétienne dans son existence[58].

Rabelais, dans le Gargantua, se fait l’écho de cet argumentaire. Nous avons précédemment signalé comment, dans le chapitre IX, l’outrecuidance engendrait une forme de tyrannie. De la tyrannie interprétative à la tyrannie politique, il n’y a qu’un pas que permet de franchir l’interprétation négative de la devise impériale. Par ailleurs, comme le rappelle Richard Cooper, le conflit picrocholin engage une réflexion sur la nature d’une guerre juste :

En 1534/5, dans la première édition de son Gargantua, Rabelais composa le discours de Grand gousier [sic] à Touquedillon, dans lequel nous trouvons les paroles suivantes : « Le temps n’est plus d’ainsi conquester les royaulmes avecques dommaige de son prochain frere christian. Ceste imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibalz, Scipions, Cesars et autres telz, est contraire à la profession de l’Evangile par lequel nous est commandé garder, saulver, regir et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les aultres ; et ce que les Sarrazins et Barbares jadys appeloient prouesses, maintenant nous appelons briguanderie et mechansetez[59] ».
Dans ce texte capital Rabelais blâme les aspirations de Charles Quint à la monarchie universelle, les idées de Machiavel publiées de deux ans[60], et il semble dire en outre, en termes plus généraux, que la conquête d’un autre pays est injustifiable[61].

On ne peut, bien sûr, faire de Grandgousier le simple porte-parole d’un Rabelais engagé sur ces questions et usant de son récit comme d’une tribune. Le Gargantua n’est pas, d’abord, une œuvre relevant de l’argumentation indirecte. Il est en revanche indéniable que la position du sage Grandgousier prend une autre épaisseur dès lors qu’on la considère à la lumière des questions politiques prégnantes en ces années 1530.

Après cette incursion nécessaire dans le domaine de la politique contemporaine et de ses soubassements philosophiques, revenons à Picrochole, et considérons l’étendue de ses domaines. Notre atrabilaire règne sur un territoire beaucoup plus restreint que celui de Charles Quint, et finit même par en être dépouillé. Il est réduit à l’état de simple gagne-denier à Lyon et attend l’improbable arrivée des coquecigrues pour être restauré dans ses menus droits royaux. Toutefois, avant de mesurer l’ampleur de la débâcle, Picrochole et ses conseillers rêvent – et rêvent géographie – en de fantasmatiques plans de conquête. Ceux-ci prennent corps dans l’inlassable énumération des cent trente noms de lieux – villes, régions, territoires ou royaumes – égrenés dans le chapitre XXXIII. Ces terres ne recoupent pas parfaitement les domaines réels de Charles Quint. Ainsi les conseillers de Picrochole ne l’invitent-ils nullement à prendre d’assaut le Nouveau Monde, qui constitue pourtant une part non négligeable des possessions de l’empire. Malgré ces différences, le parcours rêvé entretient d’étroits rapports avec l’empire réel, son histoire, voire son actualité.

C’est par exemple le cas de la conquête de Tunis[62]. Sa mention est intéressante car elle pose par ailleurs la question de la datation du Gargantua. L’édition princeps qui nous est parvenue est dépourvue de la page de titre, si bien que la date de publication (1534 ou 1535) a fait l’objet de discussions[63]. La mention de la conquête de Tunis constitue à cet égard un sérieux indice textuel. Elle renvoie en effet à un épisode de la plus récente actualité. En 1534 le pirate Barberousse a pris Tunis. L’année suivante Charles Quint, libère la ville et y entre en triomphe. Or Barberousse est explicitement nommé par les conseillers de Picrochole. La réalité politique du temps, et la plus contemporaine, s’introduit donc dans l’univers de la fiction. Que l’on considère que la libération de Tunis avait déjà eu lieu au moment de la composition de ce passage ou que Charles Quint s’apprêtait à mener sa campagne, l’épisode nous prouve que Rabelais était au courant des événements internationaux de son temps, et de leurs enjeux.

De fait, comme le rappelle Richard Cooper, « Il passe pour avéré que […] Rabelais s’intéresse vivement à la politique en général » et, précise le critique,

à l’actualité italienne en particulier : il fait mention de la bataille de Marignan, de celle de Pavie, de la captivité du roi, et de l’invasion de la Provence par Antonio di Leva, tandis que, dans le portrait de Picrochole, on s’accorde à discerner quelques traits d’une caricature de l’empereur : dès le début, le nationalisme de Rabelais est manifeste[64].

Le terme de « nationalisme », anachronique, peut ici paraître hasardé. Il n’est en revanche guère étonnant que Rabelais, soutenant assurément la politique de son roi contre l’ennemi impérial, soit particulièrement attentif à la situation italienne. Les forces en présence ont en effet cristallisé leur affrontement sur ces terres. Entre le moment de l’élection de Charles Quint (1519) et la composition du Gargantua au milieu des années 1530, deux guerres ont déjà eu lieu (les sixième et septième guerres d’Italie) et une troisième se profile. Dans l’énumération des lieux à conquérir du chapitre XXXIII, l’espace italien est donc bien représenté. Les conseillers de Picrochole imaginent leur prince fondant sur Rome où « Le pauvre monsieur du pape meurt desja de peur[65] ». Cet effroi fait évidemment référence au terrible sac de Rome de 1527, d’autant plus clairement que le parcours italien se poursuit : « Prinze l’Italie, voylà Naples, Calabre, Appoulle et Sicile toutes à sac[66]». L’accent critique est ainsi mis sur l’inquiétante jubilation destructrice de ceux qui sont en proie à une soif de pouvoir universel et, par là-même, outrancier.

Il faut enfin dire un mot de la conquête ibérique, sur laquelle Rabelais s’attarde avec délectation : « Vous passerez par l’estroict de Sybile et là erigerez deux colomnes plus magnificques que celles de Hercules, à perpetuelle memoire de vostre nom. Et sera nommé cestuy destroict la mer Picrocholine[67] ». Picrochole est donc incité à faire de Séville le point névralgique de son empire naissant et à inscrire la mémoire de sa grandeur dans la pierre sévillane. Et de quelle façon ? En érigeant deux colonnes. Ces deux mêmes colonnes qui, précisément, sont associées à la devise de Charles Quint, « Plus oultre ».

Céramique de l’Alcazar à Séville : les colonnes d’Hercule encadrent la devise latine « Plus ultra ». Cliché : Stéphanie GENAND.

Or l’empereur possède un palais à Séville, l’Alcazar, qui porte, au sol et aux murs la   devise « Plus ultra » et la représentation des deux colonnes, infiniment répétée par les céramiques. L’allusion à Charles Quint est donc ici transparente. S’attarder sur la conquête de l’Espagne est un moyen pour Rabelais de souligner les liens entre réel et fiction, mais aussi de se venger symboliquement du grand ennemi de la France. C’est ainsi que peut également s’expliquer la remarque des conseillers de Picrochole sûrs qu’« Hespaigne se rendra, car ce ne sont que Madourrez », c’est-à-dire des rustres et des idiots.

La façon dont les conseillers de Picrochole imaginent que Grandgousier prend de nombreux territoires à Picrochole peut être lue comme un autre clin d’œil partisan du français Rabelais à ses lecteurs. En effet, une partie de ces lieux sont sous domination impériale à l’époque : le Hainaut, la Hollande, la Suisse, le Luxembourg, la Bavière, l’Autriche et plus généralement les états germaniques[68]. De la même façon que les conseillers de Picrochole rêvent de conquérir le monde, Rabelais semble ainsi rêver à son tour d’une manière de revanche des Français sur Charles Quint[69].

D’autres éléments encore vont dans ce sens. D’abord, comme le rappelle le prudent Echephron[70], les plans de conquête picrocholiens ne sont rien d’autre que des songes mensongers actualisant la fable du pot au lait. Il y a une jubilation de l’auteur et du lecteur complice, à les voir s’échaffauder pour mieux s’écrouler, tels des châteaux en Espagne. On peut également interpréter dans cette perspective le discours de Grandgousier à la fin de la guerre.

Le bon roi a mis les troupes de Picrochole en déroute. Le vaincu disparaît, laissant aux mains du vainqueur non seulement ses terres, mais aussi son héritier. Certes Grandgousier, bon prince, ne prend pas l’enfant en otage même s’il s’emploie à le modeler par une éducation visant à lui garantir que le pays voisin n’attaquera plus de sitôt le sien[71]. Mais on ne peut manquer de mettre en relation cette ferme quoique humaniste prise en main de l’héritier de l’ennemi avec le traumatisant épisode engendré par la défaite française à Pavie en 1525. François Ier, fait prisonnier, n’avait été libéré par Charles Quint qu’à la condition d’un échange du père contre les fils, les jeunes princes François et Henri ayant pris la place du roi dans les geôles madrilènes, pendant quatre longues années.

 

 

La fiction semble donc l’occasion pour Rabelais d’évoquer en partie la figure de l’ennemi, mais aussi de s’en venger sur le plan de l’imaginaire. Dans le moment même où il moque les rêves de grandeur outranciers de Picrochole, il rêve, et engage son lecteur à rêver à son tour, de s’emparer des terres de Charles Quint, de ruiner son empire et de réparer l’outrage de la captivité des enfants royaux par un épisode inversé dont Grandgousier et Gargantua, au contraire de l’empereur, sortiront grandis, malgré l’ambiguïté du procédé. Ainsi, la figure de l’empereur est évidemment présente dans les replis du Gargantua, et notamment au travers du personnage de Picrochole. Mais, plus qu’une clé de l’œuvre, elle est un miroir qui offre un point de vue, une perspective sur la chronique comme sur l’Histoire, sans épuiser le ou plutôt les sens de l’une comme de l’autre.


BIBLIOGRAPHIE

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Textes critiques

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Notes

 

[1] Voltaire, Lettres à S. A. Mgr le Prince de ***** sur Rabelais et sur d’autres auteurs accusés d’avoir mal parlé de la religion chrétienne, « Lettre première sur Rabelais », Londres, 1768, p. 4.

[2] « Quel était, au temps où Rabelais rédigeait son œuvre, le seigneur de Lerné ? Un homme relativement célèbre à cette époque, Gaucher de Sainte-Marthe, écuyer, seigneur de Villedan, de la Rivière, de la Baste en Cursai, de Lerné, du Chapeau et d’Esnandes-en-Aunis, devenu conseiller et médecin ordinaire du roi, médecin de l’abbesse de Fontevrault, médecin du connétable Charles de Bourbon. La situation en vue de sa famille, si fameuse par la suite dans l’histoire des lettres, remontait à son grand-père. Il était fils de Louis de Sainte-Marthe qui servit les rois Charles VII, Louis XII et François Ier, durant les guerres d’Italie, et mourut en 1535, âgé de quatre-vingt-dix ans, dans son domaine du Chapeau, paroisse de Saint-Lambert-des-Levées, près Saumur. Gaucher avait épousé Marie Marquet, fille de Michel Marquet, receveur général de Touraine, dont il eut douze enfants, presque tous nés à Fontevrault, parmi lesquels le poète Charles de Sainte-Marthe était le second. […] Avide et intéressé, il avait, d’après les faits mêmes qui vont être rapportés, un caractère violent, autoritaire, injuste et processif. Toute une région, lésée dans ses intérêts vitaux, put s’élever contre lui, sans qu’il se laissât ébranler ni attendrir un seul instant. […] Connaissant les procédés de composition de notre conteur, nous aurions le droit d’affirmer a priori que Picrochole, roi, c’est-à-dire seigneur de Lerné, tiers du nom, ne peut être que le seigneur de Lerné, contemporain de Rabelais, Gaucher de Sainte-Marthe, troisième de son nom en France. » (A. Lefranc, Œuvres de François Rabelais, t. 1, 1912, p. LXIICLXIII. Nous soulignons).
Rappelons en outre que cette « clé » de lecture du personnage de Picrochole circulait dès la fin du XVIe siècle, comme en témoignent les notes suivantes, reproduites par Abel Lefranc, op. cit., p. LXIII : « Pichrocole estoit médecin de Madame de Frontevraulx (sic). Il se nommoit Scevole ou Gaucher, ayeul de Gaucher ou Scevole, grand père de messieurs de Sainte-Marthe. Il demeuroit à Lerné, qui est un beau vilage despendant de Frontevraulx. Lequel vilage Madame lui avoit donné sa vie durant, comme elle avoit fait à deulx precedans, cause qu’il [Rabelais] l’appella tiers de ce nom. […] Il levoit les cens, rentes et debvoirs de sa dite seigneurie et les royalles tailles. […] Il eut procès entre aulcuns de Lerné et les moynes de Suillé ; leur temporel fut saisi, entre aultres le clos de l’abbaye, qui fut baillé à ferme peu avant les vendanges. Les fermiers s’ingénièrent de jouir, à quoy s’opposa frère lehan des Entommeures, qui estoit leur procureur. C’est la deffense du clos. Marquelt estoit beau père de Picrochole, qui fut blessé d’un coup de tribart à la teste… ».
Sur cette association entre Picrochole et Gaucher de Sainte-Marthe, voir aussi Abel Lefranc, « Picrochole et Gaucher de SainteCMarthe », Revue des études rabelaisiennes, 3e année, 3e fasc., Paris, Champion, 1905, p. 241-252.

[3] Rappelons que Charles Quint est empereur entre 1519 et 1556.

[4] Sur ces questions on se reportera avec profit aux travaux de Jean Starobinski (La Mélancolie au miroir, Paris, Julliard, 1997) et d’Yves Hersant (Mélancolies. De l’Antiquité au XXe siècle, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2005), partiellement repris dans le cadre d’une récente conférence dont le compte-rendu est disponible ici.
Par ailleurs, l’article d’Aline Stebler en collaboration avec Adeline Lionetto-Hesters, « Rabelais médecin dans le Gargantua », in Rabelais : Gargantua et le Quart Livre, revue numérique Le Verger 1, 2012 (article consulté le : 2 janvier 2012), permet d’envisager sous un angle médical cette théorie et l’usage que fait Rabelais de la référence à l’atrabile d’une part, à la mélancolie et à la colère d’autre part.

[5] Voir Aline Stebler et Adeline Lionetto-Hesters, art. cité, p. 7-8 : « Picrochole est traditionnellement présenté comme la figure du mélancolique. Or il nous paraît important de signaler que s’il finit en effet par être dominé par l’humeur atrabilaire, après sa défaite et lorsqu’il décide de se retrancher dans son camp, il apparaît d’abord dans le roman comme un colérique, un bilieux, irascible, impulsif et brutal. Son nom ne signifie d’ailleurs pas « bile noire » mais « bile amère », « bile » étant d’ailleurs un terme générique susceptible de désigner n’importe laquelle des quatre humeurs que nous venons d’énumérer. Or, quelques années après Rabelais, Ambroise Paré désigne la bile jaune sous l’expression « cholere amere » lorsqu’il s’attache, en reprenant Galien, à décrire la saveur de chaque humeur : « […] on trouvera ausdits humeurs, saveurs differentes, comme dit Galien au commentaire sur le livre de la nature humaine : car l’humeur melancholique est aigre, la cholere amere, le sang doux, & la pituite naturelle douce, insipide, n’ayant aucune saveur apparente » (Ambroise Paré, « Introduction de la Chirurgie » in Œuvres, Paris, Gabriel Buon, 1579, p. 12).
Jusqu’à ce qu’il soit battu par Grandgousier, Picrochole se comporte donc bien plus comme un individu bilieux, colérique que comme un mélancolique. […] Si « la cholere » représente en effet « la fureur des humeurs […] rend[ant] l’homme […] facile a se cholerer, & prompt à toutes choses », le mélancolique au contraire est « trist[e], […] envieux et timid[e] » (Paré, op. cit., p. 13-14), ce qui ne ressemble en rien au Picrochole belliqueux des premiers chapitres de la guerre picrocholine. Le désespoir et la fuite du personnage après sa défaite, au début du chapitre 49, sont en revanche caractéristiques de l’humeur mélancolique […] La transition saisonnière – l’épisode se déroule en effet « au commencement de automne » – sert de cadre à la délicate transition d’un tempérament à un autre, puisque « l’humeur mélancolique […] redonde principalement en Automne » (Paré, op. cit., p. 13). La médecine antique voit dans cette succession des tempéraments une conséquence tout à fait logique de la circulation de la bile dans l’organisme. Rabelais reprend à son compte cette idée de mouvement perpétuel, de changement incessant dans le caractère et le comportement de Picrochole et de ses troupes. ».

[6] Rabelais, Gargantua, chapitre XLIX, éd. Guy Demerson, Paris, Points Seuil, 1996, p. 338. Sauf mention contraire, toutes les références au Gargantua seront données dans cette édition. Nous soulignons.

[7] Voir sur ce point les analyses d’Yves Hersant, « Dürer, Cranach et la mélancolie », conférence du 21 avril 2011 non publiée. Notre compte-rendu de cette intervention, revu et validé par Y. Hersant, est disponible ici.

[8] Pierre Chaunu et Michèle Escamilla, Charles Quint, Paris, Fayard, 2009, p. 157.

[9] Pierre Chaunu, op. cit., p. 58.

[10] Pierre Chaunu, op. cit., p. 211. Le passage concerne la défaite de Pavie qui, certes, ne met guère en valeur les qualités de stratège et d’homme de guerre du monarque français. Toutefois, de façon plus générale, le ton de l’historien laisse clairement percevoir l’admiration qu’il porte à l’empereur et, peut-être dans un jeu de clair-obscur, le peu de considération dans lequel il tient François Ier.

[11] Pierre Chaunu, op. cit., p. 192.

[12] Robert J. Knecht, Un Prince de la Renaissance. François Ier et son royaume, Paris, Fayard, Chroniques, 1998, p. 175.

[13] Voir par exemple l’article « Diète de Nuremberg, 1524 », in Louis Morery, Le grand dictionnaire historique sur le mélange curieux de l’histoire sacrée et profane, tome 2, Utrecht, Halma, 1692, p. 354 qui évoque l’état de   l’empereur « fort en colère ». On peut également penser au récit que Denis Sauvage fait, en 1553, des négociations entamées pour la libération de François Ier capturé à Pavie (Les anales et croniques de France, Paris, J. Macé, 1553, f. CXXX v°) : il y décrit un « esleu Empereur […] rude et mal traitacble, demandant choses si deraisonnables qu’il donnoit assez à congnoistre n’avoir vouloir d’entendre à aucun appoinctement ».

[14] C’est par exemple le cas du curieux livret d’un opéra comique en deux actes de Mélesville et Duveyrier intitulé La Jeunesse de Charles Quint (1841) dans lequel le personnage de Charles s’exprime « avec une colère concentrée » (II,11) ou s’exclame (II, 9) : « Malheur au téméraire / Dont l’amour sut lui plaire / Qu’il tremble ! Ma colère / Doit le suivre en tous lieux ». On peut du reste se demander si le personnage du colérique Picrochole, très tôt associé à Charles Quint, n’a pas joué un rôle dans la vision que les auteurs ultérieurs ont pu avoir de l’empereur. En l’occurrence, l’influence est loin de jouer à sens unique.

[15] Michèle Escamilla, op. cit., p. 476. Le titre du chapitre est « À Yuste l’empereur fulmine ».

[16] Gasparo Contarini, Relazione di Gasparo Contarini, da Carlo V (1525), Albèri, I, 2, p. 9-73.
Dans son article « Analyse géopolitique et diplomatie au XVIe siècle. La qualification de l’ennemi dans les relazioni des ambassadeurs vénitiens » (Astérion, Philosophie, histoire des idées, pensée politique [En ligne], 5 | 2007, Le Philosophe et le marchand, Lyon, ENS éditions, mis en ligne le 08 février 2007, consulté le 16 novembre 2011), Romain Descendre rappelle que « Ce qu’on appelle les relazioni d’ambassadeurs correspond à un genre littéraire politique tout à fait propre à Venise. Il s’agit des rapports que les ambassadeurs vénitiens devaient rédiger et prononcer devant le sénat et le doge à leur retour. La spécificité de ces rapports était leur caractère obligatoire et réglementé. […] dans le courant de la première partie du XVIe siècle […] la relation acquiert sa structure propre, extrêmement réglementée et contrainte, qui la distingue de ce fait de tous les autres rapports de mission que l’on peut trouver à la même époque dans d’autres États. Le but des relazioni est avant tout de présenter un tableau, un portrait de l’État, aussi complet que possible, afin que les sénateurs puissent se le représenter, le connaître au mieux, et ainsi analyser, décider et agir en connaissance de cause en matière de politique internationale. L’ambassadeur ne fait donc pas un rapport de mission, dans lequel il rendrait compte de ses actions et des événements en cours : ces informations-là sont consignées tout au long de son séjour, dans les dépêches qu’il envoie au sénat. Le moment de la relation est celui de la synthèse et de l’objectivation, où l’on expose avec   distance, dans un large tableau, ce que l’on a vu de près : choses vues d’en haut, et replacées dans un temps plus long que celui des dépêches au jour le jour. Dans cette optique, le texte est presque toujours structuré en plusieurs parties bien marquées : la géographie du pays, les forces de l’État – qui regroupent généralement les aspects économiques et militaires –, le gouvernement de l’État – c’est-à-dire à la fois les hommes et les institutions – et enfin une partie qui ne fait jamais défaut, consacrée aux relations extérieures. » (p. 243-244).
Au sujet de la relation de Gasparo Contarini, Romain Descendre précise : « C’est surtout dans la première partie du siècle que les inimitiés des princes sont analysées en termes de conflits personnels. Ainsi, après sa longue ambassade de 56 mois auprès de Charles Quint, Gasparo Contarini ne thématise pas la question de l’ennemi en tant que telle, mais la remplace par une enquête sur la personne de l’empereur, sur son animo au sens propre. » (art. cité, p. 261, note 36).

[17] Federico Badoar, 1557, cité par Michèle Escamilla, op. cit., p. 330.

[18] Sainte-Beuve, « Charles Quint après son abdication au monastère de Saint-Just », 13 septembre 1862, Nouveaux Lundis, tome 3, Paris, Lévy frères, 1865, p. 210.

[19] Gargantua, op. cit., chapitre XXXII, p. 244 sq.

[20] Pierre Chaunu, op. cit., p. 246.

[21] Les écrits de Contarini ne sont publiés par Sébastien Nivelle, qui plus est dans une version expurgée, qu’à partir de 1571. Si, au moment de la composition du Gargantua, dans les années 1533-1535, les liens de Rabelais avec l’Italie et la diplomatie sont particulièrement étroits (voir, en particulier, les chapitres VII et VIII de la récente biographie consacrée par Mireille Huchon à cet auteur, « Rabelais romipète et les folâtreries du Gargantua » et « Affaires romaines », in Rabelais, Paris, Gallimard / nrf, 2011, p. 193 sq.), rien ne peut laisser supposer que cette relation de l’ambassadeur vénitien ait pu lui être connue. Rappelons que ce qui nous importe ici n’est évidemment pas de trouver une source rabelaisienne mais de produire un témoignage concernant la façon dont l’empereur pouvait être perçu par ses contemporains.

[22] Romain Descendre, art. cité, p. 247. Sur la position diplomatique de Venise, toute d’observation plus que d’action afin de préserver le plus possible, par cette neutralité, son indépendance de cité marchande, Romain Descendre cite également les travaux de Federico Chabod, « Venezia nella politica italiana ed europea del Cinquecento », Storia della civiltà veneziana, éd. Vittore Branca, Florence, Sansoni, 1979, II, p. 233-246.

[23] Cette impression est confirmée par la biographie de Pierre Chaunu et Michèle Escamilla. La comparaison de Charles et de François, sur le plan de l’orgueil et des décisions politiques emportées, dictées par la colère ou l’impulsion, se fait plutôt au détriment du monarque français, notamment dans les pages relatant l’élection à l’empire, en 1519. Voir notamment Pierre Chaunu et Michèle Escamilla, op. cit., p. 139 : évoquant le « picrocholin conflit » qui oppose les deux très jeunes rois briguant la tête de l’empire, les historiens soulignent que Charles sait, en la circonstance, faire des choix « de sagesse et de sécurité », contrairement à François Ier. Plus loin, ils précisent que « Charles Quint sait s’entourer et, sous cet angle, la modestie du prince est le signe de sa vraie grandeur : savoir de qui l’on a besoin, savoir ne pas se substituer aux meilleurs de ses serviteurs et leur garder la confiance qu’ils méritent » (p. 142). On croirait lire là le portrait d’un anti-Picrochole.

[24] « Souhaitez doncques mediocrité », telle est l’injonction – et la moralité – de l’apologue de Couillatris et des trois cognées, dans le Prologue du Quart Livre (Rabelais, Les cinq livres, Paris, Le Livre de Poche, La Pochothèque, 1994, p. 907). En l’occurrence cette médiocrité n’a rien de négatif. Elle est signe de mesure, d’humilité devant Dieu, de justesse et de simplicité.
Sur cette question voir aussi : Claire Sicard, « En ordres de bataille », Le Magazine littéraire n. 511, septembre 2011, p. 85-86.

[25] L’article de Grégoire Bergasa, « Carlos V y el tablero del Imperio : del Non Dum al Plus Ultra » auquel la note se référait n’est finalement pas paru.

[26] Gargantua, op. cit., p. 106 sq.

[27] Gargantua, op. cit., p. 106.

[28] Rappelons que Rabelais, dès le début de l’œuvre, se place sous la figure tutélaire de Socrate.

[29] Gargantua, op. cit., p. 110.

[30] Ibid.

[31] Gargantua, éd. Ruth Calder et M. A. Screech, Genève, Droz, 1970, chapitre VIII, p. 69. Cette édition donne la leçon de l’édition princeps du Gargantua (1534 ou 1535).

[32] Version retenue par notre édition de référence, Demerson, Points Seuil, 1996.

[33] Gargantua, op. cit., p. 110.

[34] Gargantua, op. cit., chapitre XXV, p. 212.

[35] Ibid.

[36] Gargantua, op. cit., chapitre XXVI, p. 216.

[37] Gargantua, op. cit., p. 218.

[38] Gargantua, op. cit., p. 220.

[39] Gargantua, op. cit., p. 218-220.

[40] Gargantua, op. cit., p. 330.

[41] Ibid.

[42] Gargantua, op. cit., chapitre XLVI, p. 324.

[43] Ibid. Nous soulignons.

[44] Nous nous référons évidemment ici aux analyses de l’anthropologue Marcel Mauss dans Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Paris, Quadrige/Presses universitaires de France, (1925), 2007.

[45] Gargantua, op. cit., chapitre XXXI, p. 242.

[46] Ibid.

[47] Gargantua, op. cit., chapitre XXXII, p. 246.

[48] Gargantua, op. cit., chapitre XXVIII, p. 232. Nous soulignons.

[49] Voir supra, note 31.

[50] Gargantua, op. cit., chapitre XXXIV, p. 262.

[51] Pierre Chaunu rappelle que c’est Gattinara, dans son long mémoire du 12 juillet 1519, qui fixe l’ordre de ce titre, lequel « n’est pas géographique mais d’importance sur une échelle des dignités », op. cit., p. 143.

[52] Date de l’élection de Charles Quint à la tête du Saint Empire romain germanique.

[53] Date du couronnement de Charles Quint par le pape à Bologne, le jour de son trentième anniversaire.

[54] Pierre Chaunu, op. cit., p. 232-233.

[55] Gargantua, op. cit., p. 250.

[56] Gargantua, op. cit., p. 256. Nous soulignons.

[57] Klaus Malettke, « L’ « équilibre » européen face à la monarchia universalis », in L’Invention de la diplomatie, éd. Lucien Bely, Paris, PUF, 1998, p. 50.

[58] Pierre Chaunu, op. cit., p. 233.

[59] Gargantua, éd. Screech, op. cit., XLIV, 11-20.

[60] Le Prince paraît en 1532.

[61] Richard Cooper, « Rabelais et l’occupation française du Piémont » (1974), in Litterae in tempore belli : étude sur les relations littéraires italo-françaises pendant les guerres d’Italie, Genève, Droz, 1997, p. 3-4.

[62] « Et oppugnerez les royaulmes de Tunic, de Hippes, Argiere, Bone, Corone, hardiment toute Barbarie », Gargantua, op. cit., p. 252.

[63] Pour une mise au point sur cette question, voir Mireille Huchon, Rabelais grammairien : de l’histoire du texte aux problèmes d’authenticité, Genève, Droz, Études rabelaisiennes tome XVI, 1981, p. 111-117.

[64] Richard Cooper, op. cit., p. 12.

[65] Gargantua, op. cit., p. 252.

[66] Ibid. Nous soulignons.

[67] Ibid.

[68] Gargantua, op. cit., p. 256 : « – Mais, dist il, que faict ce pendent la part de nostre armée qui desconfit ce villain humeux Grandgousier ? – Ilz ne chomment pas (dirent ilz), nous les rencontrerons tantost. Ilz vous ont pris Bretaigne, Artoys, Hollande, Selande ; ilz ont passé le Rhein par sus le ventre des Suices et Lansquenetz, et part d’entre eulx ont dompté Luxembourg, Lorraine, la Champaigne, Savoye, jusques à Lyon, auquel lieu ont trouvé voz garnisons retournans des conquestes navales de la mer Mediterranée. Et se sont reassemblez en Boheme, après avoir mis à sac Soueve, Witemberg, Bavieres, Austriche, Moravie et Stirie. Puis ont donné fierement ensemble sus Lubek, Norwerge, Sweden, Rich, Dace, Gotthie, Engroneland, les Estrelins, jusques à la Mer Glaciale. Ce faict conquesterent les isles Orchades et subjuguerent Escosse, Angleterre et Irlande. De là, navigans par la mer Sabuleuse et par les Sarmates, ont vaincu et dominé Prussie, Polonie, Litwanie, Russie, Valache, la Transsilvane et Hongrie, Bulgarie, Turquie, et sont à Constantinoble ».

[69] Le procédé peut d’ailleurs être comparé à celui de Jacques Grévin, dans une œuvre composée après l’abdication de Charles Quint (privilège du 6 février 1557), Les Regrets de Charles d’Austriche empereur, cinquiesme de ce nom, Paris, Martin l’Homme, 1558. Le poète y fait parler l’ancien empereur à la première personne et le montre en proie au remords. Plus que le discours de Charles, Grévin donne ainsi à entendre le discours que les Français aimeraient entendre de leur vieil ennemi.

[70] Gargantua, op. cit., p. 258.

[71] Gargantua, op. cit., chapitre L, p. 344-346.


Pour citer cet article : 

Claire Sicard, « Picrochole au miroir de Charles Quint » (2012), article republié sur clairesicard.com le 10 juin 2017 : http://wp.me/p3kyvL-Cv

Ce texte est initialement paru dans la revue Le Verger, n° 1, revue en ligne du site Cornucopia, 2012, np.

Image à la Une : Rabelais, Gargantua, Paris, Denis Janot, 1537, figure au titre du Chapitre XLI, p. 97 « Bataille entre les soldats de Picrochole et ceux de Gargantua« . Source Gallica.