CC : III, 9 « Cette opinion et usance…badin de la farce » (8/8)

Les notes ci-dessous sont tirées d’un cours donné sur le chapitre III, 9 en 2015 qui sera progressivement mis en ligne sur ce site. L’exercice proposé ne correspond pas exactement à ceux du concours de l’agrégation, mais les éléments d’analyse qui y figurent peuvent néanmoins être utile à la préparation.


Texte

Cette opinion et usance commune de regarder ailleurs qu’à nous a bien pourvu à notre affaire. C’est un objet plein de mécontentement ; nous n’y voyons que misère et vanité. Pour ne nous déconforter, nature a rejeté bien à propos l’action de notre vue au-dehors. Nous allons en avant à vau-l’eau, mais de rebrousser vers nous notre course, c’est un mouvement pénible : la mer se brouille et s’empêche ainsi quand elle est repoussée à soi. « Regardez, dit chacun, les branles du ciel, regardez au public, à la querelle de celui-là, au pouls d’un tel, au testament de cet autre ; somme, regardez toujours haut ou bas, ou à côté, ou devant, ou derriere vous ». C’était un commandement paradoxe que nous faisait anciennement ce dieu à Delphes : « Regardez dans vous, reconnaissez-vous, tenez-vous à vous ; votre esprit et votre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez-la en soi ; vous vous écoulez, vous vous répandez ; appilez-vous, soutenez-vous ; on vous trahit, on vous dissipe, on vous dérobe à vous. Vois-tu pas que ce monde tient toutes ses vues contraintes au-dedans et ses yeux ouverts à se contempler soi-même ? C’est toujours vanité pour toi, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins étendue. Sauf toi, ô homme, disait ce dieu, chaque chose s’étudie la première et a, selon son besoin, des limites à ses travaux et désirs. Il n’en est une seule si vide et nécessiteuse que toi, qui embrasses l’univers : tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction et, après tout, le badin de la farce.


[Problématique] En quoi cet extrait a-t-il valeur de conclusion d’un chapitre portant, à sauts et à gambades, sur la vanité ?

I. Une synthèse sur la question de la vanité

  1. Présence du thème et du terme

Alors que de nombreuses pages du chapitre n’évoquent pas clairement la question de la vanité, même si celle-ci n’est jamais totalement perdue de vue, on se rend compte que, dans cet extrait, le thème de la vanité réapparait plus clairement.
On trouve le terme à trois reprises dans cet extrait, une fois dans les propos de Montaigne lui-même – dans une acception négative puisque le mot « vanité » est coordonné à « misère » – et deux autres dans les propos rapportés au discours direct qui sont attribués au dieu de Delphes : « c’est toujours vanité pour toi […] moins étendue ». Ici l’aspect négatif persiste, mais il se trouve nuancé, dans la mesure où la phrase opère une distinction entre des vanités de gravités différentes.

  1. De l’impossibilité d’échapper à la vanité

Trois voix se font entendre dans le texte, celle de Montaigne, celle de « chacun », celle du dieu de Delphes. Tous, d’une manière ou d’une autre, s’exprime au sujet de la vanité, auquel on ne semble pouvoir échapper. De façon plus significative encore, les énumérations indiquent la variété des domaines où s’exercent la vanité (cela donne le sentiment qu’on la trouve partout). Enfin, les images de la nature renforcent l’impression de l’impossibilité pour tout homme d’échapper à la vanité. Voir en particulier celle de la marée.

  1. Possibilité, toutefois, d’en limiter les effets négatifs

Au prix d’un effort pénible mais salvateur, il est pourtant possible de limiter – sans les supprimer – les effets négatifs de la vanité. C’est ce qu’indique en particulier l’injonction du dieu (dont M. partage le point de vue, contre celui de la doxa qui s’exprime dans le discours direct attribué à « chacun »). Dans cette injonction divine (cf. les impératifs) s’exprime une leçon de sagesse paradoxale (i.e. qui va contre la doxa) ce que soulignent les antithèses entre ce que les hommes ont tendance à faire (« s’écouler », « se répandre ») et ce qu’ils doivent se contraindre à faire (« appiler », « soutenir »)

=> [Bilan-transition] Il serait donc vain d’imaginer que l’on peut s’extraire de la vanité, car, par définition, celle-ci est partout. Mais la sagesse peut aider à en limiter les effets négatifs, à circonscrire cette vanité pour éviter d’être débordé par elle. Cela ne va pourtant pas sans tension, pour parvenir à déterminer le juste positionnement des hommes sur cette question. Ainsi s’engage également dans cette page une réflexion sur ce que doit être la place des hommes dans le monde.

II. Réflexion sur la place de l’Homme dans le monde

  1. Tension entre l’intérieur et l’extérieur

Le lexique et les antithèses expriment cette tension –

  • intérieur : « rebrousser vers nous », « repoussé à soi », « regardez dans vous », « ramenez-la à soi », « appilez vous », « contraintes au-dedans », « se contempler soi-même », « dedans » → le mouvement de retour vers soi est valorisé, malgré la difficulté à le mettre en oeuvre, tant il est contraire à ce qui paraît naturel.
  • extérieur : « ailleurs qu’à nous », « au-dehors », « en avant », « à vau l’eau », « haut ou bas, ou à côté, ou devant ou derrière vous », « se consommer ailleurs », « dehors » → ce mouvement d’échappée de soi est une pente naturelle mais est jugé négativement dans l’extrait.
  1. La question du regard

Importance du champ lexical du regard dans le texte, pris au sens propre mais surtout métaphorique. La question qui se pose est : où regarder?

  • Nature nous fait regarder « dehors », car regarder à l’intérieur de nous, c’est prendre le risque de nous « déconforter » (i.e. déprimer) en voyant l’étendue de notre « misère ».
  • Mais ce regard tourné ailleurs que sur soi favorise la vanité que l’on trouve déjà en nous au naturel, et cela va donc à l’encontre de ce qui se passe ailleurs dans la nature. En effet, toute créature, hormis l’homme, met des « limites à ses travaux et désirs », « s’étudie la première ». Ne pas s’astreindre à ce préalable, c’est prendre le risque d’être un « scrutateur sans connaissance ».
  1. Une apologie de l’ouverture

Pour autant, ce nécessaire recours à l’introspection n’est qu’une étape. Si l’on revient à soi, c’est pour mieux considérer le monde, comme le montre par exemple le rythme ternaire final, et, aussi, la nature qui a fait en sorte tout de même que nous regardions à l’extérieur de nous.
Ce mouvement dialectique se traduit aussi par les jeux énonciatifs du passage : alors que Montaigne recourt volontiers à la première personne dans les Essais, ici, le « je » s’efface au profit du « nous », du « vous, et du « toi ». De façon plus significative encore, le passage accueille trois voix (Montaigne, « chacun », le dieu de Delphes), de telle façon qu’au moment où M. prône le retour à soi, il se tourne aussi vers autrui : cela nous indique bien que l’introspection n’est pas une fin en soi – même si cela apparaît comme une étape nécessaire pour que les hommes jugent mieux de ce qui est extérieur à eux. C’est parce qu’ils se connaîtront mieux eux-mêmes qu’ils pourront, avec justesse et une vanité limitée à ses justes bornes, aborder ce qui n’est pas eux. L’écriture même des Essais témoigne de cette tension dialectique.

Conclusion

Ainsi, au-delà de la synthèse attendue dans la conclusion d’un chapitre, cet extrait fournit une clé pour comprendre l’écriture de Montaigne, qui ne cesse de travailler la tension entre le « je » autobiographique et une réflexion à portée universelle. En se connaissant soi-même, tout homme – et pas seulement Montaigne – a plus de chance de mieux connaître ce qui est extérieur à lui qu’en se dispersant, en un mouvement centripète faisant l’économie – voire fuyant – l’examen de sa propre misère. Car connaître sa propre vanité (comme Montaigne, dans les paragraphes précédant notre extrait, qui évoque le contentement que lui apporte l’honneur que lui a fait Rome), c’est déjà changer son regard sur la vanité des autres hommes. Prendre ainsi la juste mesure de la vanité humaine permet donc d’apprendre à suspendre son jugement et à ne pas céder aux préjugés, à se montrer moins simpliste dans ses analyses, et moins donneur de leçon aussi.