CC : III, 9 « J’ai la complexion du corps libre … d’un air inconnu » (5/8)

Les notes ci-dessous sont tirées d’un cours donné sur le chapitre III, 9 en 2015 qui sera progressivement mis en ligne sur ce site. 


Texte

J’ai la complexion du corps libre et le goût commun autant qu’homme du monde. La diversité des façons d’une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de nois ou d’olive, chaud ou froid, tout m’est un, et si un que, vieillissant, j’accuse cette généreuse faculté, et aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l’indiscrétion de mon appétit et parfois soulageât mon estomac. Quand j’ai été ailleurs qu’en France et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers.
J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure : les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu’ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu’elles ne sont françaises ? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se defendant de la contagion d’un air inconnu.


Introduction

[Situation] Dans le neuvième chapitre du troisième livre des Essais, Montaigne annonce par son titre que le sujet qui va l’occuper principalement dans ces pages est la vanité. Or, selon le principe d’écriture libre et vagabonde qui le caractérise, il n’aborde pas de front cette question, mais la traite plutôt incidemment, au détour de réflexions concernant d’autres thématiques qui sont pour lui en partie associées à la notion de vanité. Le voyage, réel ou métaphore de son rapport à l’écriture, est ainsi abordé à plusieurs reprises dans le chapitre. Dans cette page, Montaigne précise la manière dont il le conçoit et distingue fermement une bonne et une mauvaise façon de voyager.
[Problématique] Il s’agira de montrer que l’argumentation part de la propre expérience de l’auteur pour aboutir de façon plus large à une réflexion sur la façon de se comporter en voyage.
[Annonce du plan] Pour ce faire, nous verrons d’abord que Montaigne complète dans cette page son autoportrait (I). Mais l’attention qu’il porte à ses caractéristiques personnelles lui permet surtout de défendre une idée qui dépasse son propre cas individuel : celle que l’intérêt du voyage réside dans l’acceptation de la variété (II). Cette thèse l’amène ainsi à critiquer l’attitude de mauvais voyageurs, fermés à la diversité (III).

I. Un autoportrait

1. Présence du « je »

Si l’on s’intéresse aux marques de 1ère personne du singulier (pronom sujet, « je », mais aussi objet, « me ») dans l’extrait, on remarque en particulier que les deux paragraphes du texte s’ouvrent sur cette mise en avant de la première personne, en position forte de sujet (« j’ai la complexion », « j’ai honte »). Cela signale clairement que le point de vue adopté assume sa subjectivité.
Toutefois ces marques de première personne sont inégalement réparties dans le texte : très présentes dans le premier paragraphe, elles tendent à s’effacer dans le second. Pour autant, cela ne signifie pas que l’autoportrait est exclusivement concentré dans les premières lignes de l’extrait.

2. Définition de sa propre « complexion »

En effet, le premier paragraphe présente la « complexion » de Montaigne de façon explicite, tandis que le second paragraphe confirme l’analyse en creux (de façon indirecte cette fois) par une comparaison implicite avec « nos hommes », ces voyageurs français à la complexion tout à fait opposée à celle de l’auteur et qui constituent en quelque sorte le contrepoint négatif de son caractère. En parlant d’eux, Montaigne ne fait en réalité que renforcer l’image qu’il donne de lu-même : de fait, si ces hommes « voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu », par exemple, on a le sentiment que Montaigne fait tout à fait le contraire, c’est-à-dire se montrer ouvert, sociable et confiant.
Rappelons que la « complexion », au XVIe siècle, désigne ce qui caractérise une personne aussi bien sur le plan physique que sur le plan moral. Dans la première partie du texte, Montaigne ne perd pas de vue cette interaction du corps et de l’esprit et souligne à quel point les dispositions de son « corps » sont en accord avec celles de son caractère : cf. la première phrase, où l’adjectif « libre » et le groupe nominal « goût commun » concernent aussi bien le corps – qui est explicitement caractérisé ici – que la personnalité. On trouve encore une corrélation entre le corps et le caractère dans la mention de la tendance de Montaigne à goûter à tout ce que l’on peut lui proposer (1er paragraphe) : « cette généreuse faculté » a des incidences sur sa santé, puisqu’il aurait peut-être eu « besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l’indiscrétion de [son] appétit et parfois soulageât [son ] estomac ». Ainsi, le lecteur comprend que l’ « appétit » de Montaigne est à la fois une caractéristique physiologique (il ne fait pas le difficile à table, ne se montre pas délicat et tatillon dans ses « choix » de nourriture) mais témoigne aussi d’une disposition psychologique : c’est une « généreuse faculté » (c’est-à-dire noble, et ouverte) que d’avoir envie de goûter à tout – et donc d’être curieux de tout.

3. Des exemples tirés de sa propre expérience de voyageur pour dessiner son autoportrait

On constate que, dans cet extrait, Montaigne ne se place pas dans la position de quelqu’un qui raconte un épisode spécifique de sa propre histoire, mais plutôt dans celle de quelqu’un qui trace son portrait, physique et psychologique, en s’appuyant sur des exemples témoignant avant tout d’attitudes récurrentes qui caractérisent sa complexion (cf. « Quand j’ai été ailleurs qu’en France » [= suppose que c’est arrivé plusieurs fois, sans que le nombre, les lieux, les périodes mêmes soient précisées], je « me suis toujours jeté aux tables » [= mise en évidence d’une constante de son comportement].
C’est ce qui apparente le passage au genre de l’autoportrait (se décrire soi-même, au physique comme au moral) plutôt qu’à une écriture proprement autobiographique qui mettrait l’accent sur des événements de la vie de Montaigne et en ferait le récit [NB. rappelons que si « l’écriture de soi » existe déjà, de façon variée, à l’époque de composition des Essais, le genre de l’autobiographie n’est pas encore constitué : selon le critique Philippe Lejeune, il faut attendre Rousseau, avec Les Confessions, au XVIIIe siècle, pour que ce soit véritablement le cas].

Þ [Bilan-transition] Une écriture certes tournée vers soi, mais qui met aussi en évidence, par-delà les traits du caractère de Montaigne, l’intérêt du voyage, de façon plus générale. On comprend en effet que s’il a un goût prononcé pour le voyage, c’est parce que sa propre complexion, libre, ouverte, goûtant la variété, rencontre les caractéristiques principales du voyage lui-même.

II. Défense et illustration de la variété propre au voyage

[Remarque préalable] : Montaigne, sans être lui-même un auteur baroque, vit et écrit au moment où se développe le mouvement littéraire et culturel du baroque (fin XVIe– début XVIIe siècle en littérature). Or, parmi les caractéristiques de ce mouvement, on note un goût prononcé pour la profusion et la variété (voir certaines des « Vanités » commentées dans le cours d’introduction). Dans la page que nous étudions, on trouve une trace de cet esprit du temps.

1. Insistance lexicale et grammaticale sur la variété

Cf. dans la 2e phrase « diversité d’une nation à l’autre » ou encore « plaisir de la variété ». Au-delà de ce vocabulaire soulignant les différentes manières de vivre et la particularité des nations, les structures grammaticales insistent sur le fait que l’on trouve, en voyage, des éléments différents. Cela peut notamment passer par l’emploi du déterminant « chaque » (« chaque usage ») qui indique la variété présente dans le tout de l’« usage », ou encore par l’utilisation du pluriel (« des assiettes », aux tables les plus épaisses », « des formes contraires aux leurs »…). Ainsi, pour exprimer la variété, qui est au centre de son propos, Montaigne emploie aussi des procédés d’écriture variés : le style reflète – et renforce – le caractère capital de la diversité.

2. Des énumérations non limitatives pour exprimer la variété

Cette variété est d’ailleurs si forte qu’il est impossible d’en faire le tour de façon exhaustive : c’est ce que souligne le procédé de l’énumération, en particulier dans la phrase « Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid, tout m’est un ». La composition de cette phrase mérite qu’on s’y arrête : son unité est constituée par le thème culinaire. Mais au sein de celui-ci se décline, à plusieurs niveaux, l’idée de variété.
D’abord, ce sont 4 aspects différents de la nourriture et de sa dégustation qui sont envisagés : le type d’assiette dans lequel le plat est présenté (« assiettes d’étain, de bois, de terre »), le mode de cuisson choisi (« bouilli ou rôti »), les matières grasses employées pour cuisiner (« beurre ou huile de noix ou d’olive ») et enfin le mode de dégustation (« chaud ou froid »). Chacun de ces aspects présente au moins une alternative, mais l’expression souligne une fois de plus l’ampleur de la diversité : tantôt ce sont deux options qui sont proposées (« bouilli ou rôti », « chaud ou froid »), tantôt trois (matériau de l’assiette et matière grasse), en alternance rigoureuse (3/2/3/2). Un élément supplémentaire de variété stylistique est cependant introduit dans cette unité par le jeu entre binaire et ternaire mis en place par l’énumération des matières grasses : on peut certes en dénombrer trois (beurre, huile d’olive, huile de noix) mais, de façon subtile, Montaigne les présente en opérant une double distinction, entre « beurre » et « huile » d’abord, puis, au sein de l’unité de l’huile, entre « de noix » et « d’olive ». Là encore, le style, qui met en tension unité et variété, épouse l’idée présentée.
De plus, l’exemple gastronomique renvoie implicitement à des voyages de natures différentes : ce sont les milieux sociaux qui peuvent varier – en témoigne alors le type de vaisselle, présenté du matériau le plus noble (« étain ») au plus modeste (« terre »). Mais ce sont aussi, bien sûr, les sphères géographiques : de fait, le beurre et l’huile de noix seront plus volontiers employés au nord-ouest de la France, tandis que l’huile d’olive est caractéristique de la cuisine des pays du Sud (rappelons que Montaigne a voyagé en Italie, voir le cours d’introduction).
Quoi qu’il en soit, le lecteur perçoit que cette présentation, déjà riche en variété, n’a qu’une valeur d’exemple et qu’on pourrait encore la décliner longuement : il ne s’agit pas d’être exhaustif mais de montrer qu’à tous égards le voyage, par principe, est source de nouveauté et que – plus que la caractérisation d’une de ces nouveautés elle-même – ce qui importe c’est ce principe, auquel Montaigne adhère pleinement comme en témoigne la proposition « tout m’est un » (= tout me convient mais qui, davantage que cette paraphrase moderne du propos de Montaigne, met l’accent sur le fait que la déclinaison infinie des possibilités est en quelque sorte chapeautée par une forme d’unité → cf. « un »).

3. Un éloge de l’ouverture et de la diversité

On observe en effet que cette présentation de la variété des pratiques humaines s’opère de façon méliorative. Montaigne apprécie justement de sortir des sentiers battus et trop connus, et il se montre explicite sur ce point, évoquant par exemple le « plaisir » que lui cause la découverte de ces différences. De façon plus indirecte mais non moins claire, en rappelant son refus constant d’être « servi à la française » à l’étranger (cf. « je m’en suis moqué ») et en soulignant que son appétit n’est arrêté par aucune nouveauté, même peu séduisante a priori (cf. l’emploi du verbe « se jeter » et de l’adjectif « épais » pris dans une acception péjorative renforcée par l’usage du superlatif : « [je] me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers »), il renforce l’idée que, loin d’être un inconvénient, cette diversité constitue pour lui un attrait – même si son goût, ou son « estomac » n’y trouvent pas toujours leur compte. Enfin, dans le portrait en creux du deuxième paragraphe, l’ironie avec laquelle il rapporte le point de vue des mauvais voyageurs (qui considèrent pour leur part les mœurs comme « barbares » dès lors qu’elles ne sont pas « françaises ») permet de comprendre que pour Montaigne « chaque usage a sa raison » et que, pour être différentes, éventuellement même peu plaisantes à notre goût (= tout n’est pas forcément excellent ou admirable au motif que c’est différent de ce que l’on connaît), les coutumes d’un étranger n’en sont pas pour autant inférieures aux nôtres.

Þ [Bilan-transition] Ainsi Montaigne ne se contente pas d’exposer le constat que le voyage est lié à la variété, il fait l’éloge de cette variété, et, ce faisant, propose également dans cette page une critique des esprits étriqués qui dédaignent la différence ou s’en effraient.

III. Critique des mauvais voyageurs

1. Des effets d’opposition mettant en évidence la différence entre un bon et un mauvais modèle

L’extrait met en place des séries d’opposition qui font apparaître deux façons elles-mêmes opposées de se comporter face à la diversité. Lorsque ces éléments contraires sont proposés à Montaigne lui-même, l’opposition est vite dépassée et acceptée : ainsi, qu’un plat servi soient « chaud ou froid », « tout [lui] est un » et si le service « à la française » lui est « par courtoisie » proposé, il lui préfère les « tables […] d’étrangers ».
En revanche, « nos hommes », loin d’accepter la différence, tendent à dresser des barrières infranchissables entre eux et les étrangers, qu’ils considèrent comme des « barbares », terme péjoratif qu’ils opposent radicalement au nom de leur propre nation (cf. « françaises »). S’ils « prennent l’« aller » ce n’est que pour mieux « venir » (c’est-à-dire rentrer chez eux et achever le voyage). Enfin, s’ils se montrent ouverts à un « compatriote », cela ne met que davantage en valeur leur fermeture à ceux qui ne sont pas de la même nationalité qu’eux : avec le premier, ils s’empressent de se « rallier et recoudre ensemble » tandis qu’ils « condamn[ent les] mœurs » des seconds. Face à ces derniers, ils se montrent « couverts et resserrés », ce qui tranche avec le fait qu’ils « festoient » lorsqu’ils retrouvent un Français. C’est qu’ils craignent le contact avec ceux qui sont différents d’eux et qu’ils envisagent comme une maladie, puisqu’ils « se défend[ent] de la contagion d’un air inconnu ».
Ainsi voit-on apparaître deux façons d’aborder la variété : l’une – ouverte et bienveillante – est celle de Montaigne et du bon voyageur. L’autre – fermée, craintive, hostile – caractérise les mauvais voyageurs comme en témoigne l’analyse péjorative qu’en donne l’extrait : c’est, en effet, l’expression d’une « sotte humeur » que « de s’effaroucher des formes contraires aux leurs ». Or cette « sotte humeur » s’oppose à la « généreuse faculté » dont fait au contraire preuve Montaigne.

2. Utilisation de la moquerie et de l’ironie pour décrédibiliser les mauvais voyageurs

Montaigne ne se contente pas de condamner l’attitude des mauvais voyageurs en employant des termes péjoratifs pour caractériser leur comportement : il utilise également l’ironie, de sorte que le lecteur, se moquant des hommes critiqués, se range plus aisément encore dans le camp de Montaigne.
Une moquerie discrète se fait déjà entendre dans certaines expressions métaphoriques : ainsi en va-t-il de l’emploi du verbe « recoudre », qui nous donne le sentiment que les mauvais voyageurs sont si empressés de se rapprocher de leurs compatriotes qu’ils se cousent littéralement à eux. L’emploi de la métaphore de la « contagion » produit également un effet moqueur dans la mesure où il paraît exagéré. L’« air inconnu » des pays étrangers ne saurait « effaroucher » un voyageur au point qu’il le pense chargé de miasmes que si ce voyageur est particulièrement sot et ridicule.
Mais c’est surtout par le biais de la question rhétorique du second paragraphe que Montaigne exprime son ironie mordante. Cette question vient commenter l’emploi, dans la phrase précédente de l’adjectif péjoratif « barbare », dont on comprend qu’il est employé par les mauvais voyageurs pour désigner les étrangers, sans que Montaigne pour sa part n’adhère pour sa part à cette analyse. La question rhétorique, qui pose une équivalent allant de soi entre « barbares » et non françaises par l’emploi de la conjonction de subordination « puisque », relève d’une forme de discours indirect libre : ici, ce n’est pas le point de vue de Montaigne qui s’exprime, mais celui qu’il attribue aux hommes qu’il critique. Or il est tellement idiot de considérer que l’intégralité de ce qui n’est pas français est automatiquement barbare que le point de vue des mauvais voyageurs s’en trouve aussitôt décrédibilisé. On peut aussi considérer que Montaigne, lorsqu’il formule la restriction « Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues pour en médire » fait preuve d’ironie à l’égard des mauvais voyageurs, dans la mesure où il laisse entendre qu’il en est de si peu « habiles » qu’ils n’ont même pas l’intelligence de s’intéresser aux « mœurs » étrangères et d’en percevoir les différences avec les leurs.

3. Une stratégie argumentative à double détente

Dans cet extrait Montaigne met en place une stratégie à double détente dans la mesure où il s’emploie certes à critiquer un mauvais comportement, mais aussi à appeler à un changement d’attitude, moins vaniteux. La mention de la « honte » qu’il éprouve face aux comportements intolérants et fermés ouvre l’espace de la critique. Mais l’ensemble du texte offre une perspective plus constructive : sans pour autant se montrer orgueilleux, Montaigne défend ici l’idée que sa propre ouverture d’esprit est plus adaptée à l’attitude attendue d’un voyageur, et, surtout, il engage son lecteur à réfléchir à la question d’une hiérarchisation des mœurs : l’extrait suggère en effet qu’il est sot de penser que les usages des Français sont par principe supérieurs à ceux de toute autre nation (il convient de faire preuve de plus de modestie) – ce qui ne veut pas forcément dire non plus que tous les usages se valent, voire sont supérieurs à ceux auxquels nous sommes accoutumés (voir l’exemple des « tables […] épaisses »). Ce qui est idiot, ce n’est pas d’exercer sa faculté de jugement, mais c’est d’avoir des préjugés qui nous empêchent de penser et de jauger avec justesse les différences. Ces préjugés, en effet, nous entraînent sur la voie de la mauvaise vanité – au sens ici de prétention – qui consiste à considérer que tous ceux qui ne sont pas comme nous sont malsains, inquiétants, repoussants, qu’il convient d’« abominer » leurs mœurs et de s’en préserver. Ainsi, sans avoir l’air d’aborder directement la question de la vanité, Montaigne la retrouve pourtant incidemment.

Conclusion

Ainsi, ce texte part de l’expérience de Montaigne mais la dépasse très vie pour réfléchir

  • à ce qui est le propre du voyage (la découverte de la variété, de la différence),
  • à ce que sont les bons voyageurs, de façon plus générale,
  • ainsi qu’au risque d’une vanité inconsciente d’elle-même qui engage à considérer a priori que l’on est détenteur du vrai et du bon tandis que tous les autres seraient dans l’erreur.

À l’horizon de ce passage, s’engage une réflexion sur les dangers du sentiment de sa propre supériorité (alors qu’au fond, à bien y réfléchir, « que sais-je ? » – selon le célèbre mot de Montaigne). Cette réflexion peut aussi être mise en relation avec une autre des thématiques souterraines du chapitre, celle des troubles religieux qui secouent la France au moment de la composition des Essais. En témoigne d’ailleurs le fait que le paragraphe qui suit notre passage nous entraîne à la cour, et réactive la question politique : a priori, cet enchaînement paraît se faire « à sauts et à gambades », sans lien logique explicite, et pourtant la réflexion sur le voyage permet d’aborder celle qui porte sur la politique d’une manière renouvelée. C’est exactement ce qui se passe dans le voyage, que Montaigne aime tant : passer par le détour de l’autre, c’est revenir à soi d’une façon nouvelle et enrichie (et vice versa). C’est aussi ce qui se passe dans l’écriture et dans la pensée de Montaigne qui commence à dessiner, dans les Essais, une figure qui deviendra très importante au siècle suivant, celle de l’honnête homme – comme en témoigne d’ailleurs cette maxime du paragraphe suivant notre extrait : « On dit bien vrai qu’un honnête homme c’est un homme mêlé ».