ET : III, 1 « Au demeurant… s’ils ne les honorent »

Vous trouverez ici quelques notes pour l’explication d’un texte qui a été faite dans le cadre d’un cours de L2 en 2014 à l’Université Paris-Sorbonne nouvelle (« Littérature et Histoire – XVIe siècle. Une écriture à vif : témoigner des guerres de religion »).

Le passage se situe au début du chapitre 1 du livre III des Essais de Montaigne, « De l’utile et de l’honneste » (dans l’édition Villey-Saulnier PUF, Quadrige (VS) p. 792-793 ; dans l’édition Naya, Reguig, Tarrête, Folio classique (NRT) p. 16-18). Dans le texte reproduit ci-dessous (d’après The Montaigne project), les éléments en rouge signalent ce qui a été rajouté dans la strate C des Essais.

1
Raphaël, « Le grand Saint-Michel », 1518, Musée du Louvre, Paris (source : Wikipédia).

Texte

 

Au demeurant, je ne suis pressé de passion ou hayneuse ou amoureuse envers les grands; ny n’ay ma volonté garrotée d’offence ou obligation particuliere. Je regarde nos Roys d’une affection simplement legitime et civile: ny emeue, ny demeue par interest privé. De quoy je me sçay bon gré. La cause generale et juste ne m’attache non plus que moderéement et sans fiévre. Je ne suis pas subjet à ces hypotheques et engagemens penetrans et intimes: la colere et la hayne sont au delà du devoir de la justice, et sont passions servans seulement à ceux qui ne tiennent pas assez à leur devoir par la raison simple: toutes intentions legitimes et equitables sont d’elles mesmes equables et temperées, sinon elles s’alterent en seditieuses et illegitimes. C’est ce qui me faict marcher par tout la teste haute, le visage et le coeur ouvert. A la verité, et ne crains point de l’advouer, je porterois facilement au besoing une chandelle à Saint-Michel, l’autre à son serpent, suivant le dessein de la vieille. Je suivray le bon party jusques au feu, mais exclusivement si je puis. Que Montaigne s’engouffre quant et la ruyne publique, si besoin est; mais, s’il n’est pas besoin, je sçauray bon gré à la fortune qu’il se sauve; et autant que mon devoir me donne de corde, je l’employe à sa conservation. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au juste party, et au party qui perdit, se sauva par sa moderation en cet universel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diversitez? Aux hommes, comme luy, privez, il est plus aisé: et en telle sorte de besongne, je trouve qu’on peut justement n’estre pas ambitieux à s’ingerer et convier soymesmes. De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination aus troubles de son pays et en une division publique, je ne le trouve ny beau ny honneste. Ea non media, sed nulla via est, velut eventum expectantium quo fortunae consilia sua applicent. Cela peut estre permis envers les affaires des voisins; et Gelon, tyran de Syracuse, suspendit ainsi son inclination en la guerre des Barbares contre les Grecs, tenant un’ambasse à Delphes, à tout des presents, pour estre en eschauguette à veoir de quel costé tomberoit la fortune, et prendre l’occasion à poinct pour le concilier au victorieux. Ce seroit une espece de trahison de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il faut prendre party par application de dessein. Mais de ne s’embesongner point, à homme qui n’a ny charge ny commandement exprés qui le presse, je le trouve plus excusable (et si ne practique pour moy cette excuse) qu’aux guerres estrangeres, desquelles pourtant, selon nos loix, ne s’empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s’y engagent tout à faict, le peuvent avec tel ordre et attrempance que l’orage devra couler par dessus leur teste sans offence. N’avions nous pas raison de l’esperer ainsi du feu Evesque d’Orleans, sieur de Morvilliers ? Et j’en cognois, entre ceux qui y ouvrent valeureusement à cette heure, de meurs ou si equables ou si douces qu’ils seront pour demeurer debout, quelque injurieuse mutation et cheute que le ciel nous appreste. Je tiens que c’est aux Roys proprement de s’animer contre les Roys, et me moque de ces esprits qui de gayeté de coeur se presentent à querelles si disproportionnées : car on ne prend pas querelle particuliere avec un prince pour marcher contre luy ouvertement et courageusement pour son honneur et selon son devoir; s’il n’aime un tel personnage, il fait mieux, il l’estime. Et notamment la cause des loix et defence de l’ancien estat a tousjours cela que ceux mesmes, qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s’ils ne les honorent.


Introduction

[Situation] Les négociations auxquelles Montaigne a participé « entre nos Princes, en ces divisions et subdivisions qui nous dechirent aujourd’huy » sont évoquées à la page précédente. Montaigne insiste sur la « franchise » qui le guide en ces circonstances. Dans cette page, on remarque que s’articulent des considérations personnelles, des exempla antiques et des références, plus explicites que d’ordinaire, à la situation contemporaine des guerres civiles.
[Problématique] Comment, dans un souci constant de distinguer privé et public, ces trois champs s’articulent-ils pour offrir un principe de conduite ?
[Plan]

  1. Attitude de Montaigne face aux Grands et aux affaires publiques : « Au demeurant … conservation ».
  2. Des exempla antiques qui permettent d’introduire une distinction entre hommes publics et homme privés : « Fut-ce pas… sans offence ».
  3. Retour à la situation contemporaine, une leçon de conduite en ce temps troublé : « N’avions-nous pas… honorent.

NB. On peut noter que, dans une perspective argumentative, les deuxième et troisième temps de la réflexion s’ouvrent par une question rhétorique mettant en scène un personnage (Atticus d’abord, l’évêque d’Orléans ensuite) et associant le lecteur de façon active à la réflexion en cours.

1. Montaigne face aux Grands et aux affaires publiques

La première phrase met en scène « je » face aux « grands ». La liberté de Montaigne à leur égard est mise en évidence par la négation de termes disant un asservissement courant : « je ne suis pressé », « ny n’ay ma volonté garrotée d’offence ou obligation particuliere » → cela met en valeur la singularité de Montaigne, mais aussi le piège commun d’un sujet face à un puissant. Ce qui fait tomber dans ce piège, ce sont les passions, qu’elles soient positives ou négatives (« hayneuse » vs « amoureuse »). En tous les cas, même antithétiques, elles entretiennent un rapport étroit : elles sont vives et violentes d’une part, elles sont inappropriées d’autre part, puisqu’elles placent le rapport politique dans le champ de l’affection et établissent une dangereuse confusion, sur le mode du glissement, entre privé (amour, haine) et public (rapport d’un sujet à son prince).
Tout au contraire, comme le précise, de façon plus explicite encore, l’allongeail opéré en [C], l’affection de Montaigne à l’égard des rois est « simplement légitime et civile » (i.e. justement positionnée). Son « interest privé » ne fausse pas cette perspective. Il peut ainsi tenir l’équilibre, hors de l’excès de l’amour ou de la haine, excès qui le pousserait soit à embrasser passionnément une cause (cf. « emeuë »), soit à s’en détourner violemment (cf. « demeuë »). Cette modération satisfait Montaigne comme le montre « De quoy je me sçay bon gré », sorte de clausule de l’ajout [C] qui fonctionne comme une mise à distance de soi sur le mode du commentaire.
Le développement qui suit joue de l’antithèse systématique entre la modération adoptée par Montaigne (1) et la violence des passions qui fait passer l’engagement public dans la sphère de l’intime et, de ce fait, le fausse (2) :

  • (1) Modération et justesse (voire justice) :
    • du sujet Montaigne : « moderément », « sans fievre », « par la raison simple » (vs. lexique des passions fiévreuses)
    • attitude conforme au « devoir de la justice » : « legitimes », « equitables », « equables », « temperées ».
  • (2) Passion et disproportion :
    • elles sont refusées par Montaigne mais s’emparent communément d’autres sujets : « hypotheques et engagemens penetrants et intimes » (voir la fréquence de l’image de l’hypothèque pour représenter l’engagement qui aliène).
    • les points communs à ces engagements qui confondent public et privé ce sont les « passions », en particulier la « colere »,  la « hayne ».
    • cette attitude fausse gravement la perspective : « s’alterent », « seditieuses », « illegitimes ».
    • « au-delà » vs « pas assez » : les deux évaluations, même contraires, ont en commun le décalage (par excès ou par défaut) et s’opposent ainsi à la série prônant une modération qui est au contraire un gage d’équilibre et de justesse.

Montaigne se positionne ici sur le plan du principe, et dépasse donc les circonstances particulières de l’actualité. En toutes circonstances, cette attitude intérieure, ce souci de l’équilibre et de la séparation nette entre public et privé le « faict marcher par tout la teste haute, le visage et le cœur ouvert ». La disposition intérieure a donc une incidence sur son rapport à autrui et au monde. Cette remarque à une valeur partiellement conclusive qui justifie le changement de paragraphe opéré dans l’édition VS (rappelons que ces divisions sont des ajouts de l’éditeur, qu’elles ne figurent pas dans le texte original de Montaigne et ne sont pas reprises dans les autres éditions). Pour autant, on peut considérer que le paragraphe suivant est en partie dans la continuité du premier, dans la mesure où Montaigne continue d’explorer son propre cas, dans un contexte où l’engagement est particulièrement pressant.
Il insiste en effet sur la dimension confessionnelle de ce qui suit : « à la vérité », « je ne crains point de l’advouer ». Cela souligne la valeur de pacte avec le lecteur du passage (qui évoque le pacte autobiographique théorisé par Philippe Lejeune) mais aussi le fait que ce qui va être mis en avant peut ne pas paraître à l’avantage de Montaigne : cf. l’usage du verbe « craindre ». L’annonce n’est en effet pas très glorieuse : Montaigne note sa tendance à porter ses prières (cf. « chandelle ») aussi bien à un parti qu’à son adversaire, indépendamment de la distinction entre bien et mal, pour être sûr de tirer son épingle du jeu. L’aveu – car c’en est bien un : on avoue un crime, un délit, une faute – est clair mais trop difficile pour être direct. Il passe par l’image très feuilletée, et très intéressante de Saint-Michel terrassant le dragon (sens possible de « serpent » au XVIe siècle) et, donc, par le renvoi à un épisode biblique. Dans cette référence bien connue de ses lecteurs, il n’y a pas d’ambiguïté sur le camp de chacun des adversaires : Saint-Michel est du côté de Dieu, le dragon est non moins clairement une figure diabolique. Pourtant, Montaigne, en ce cas si limpide même, aurait la prudence de ne pas trancher.
On peut noter aussi que Saint-Michel est le saint patron de Montaigne, qui porte ce prénom. C’est une façon de préciser et de nuancer sans doute aussi la faute avouée : le parti de Michel est bien celui de Montaigne lui-même (donc, il ne relativise pas bien et mal, ne les renvoie pas dos à dos, son camp est celui du bien) mais cela ne l’empêche pas de se maintenir dans une forme de suspension de tout soutien inconditionnel, qui peut passer pour une forme de lâcheté : le serpent est terrifiant, même si au bout du compte il sera terrassé par le camp de Dieu – mais Montaigne, selon « le dessein de la vieille » ne participera pas au combat. L’image donnée de lui est donc pour le moins négative ici – il semble se positionner du côté de « l’utile » de son intérêt privé, quitte en l’occurrence à renoncer à « l’honneste ».
La phrase suivante vient toutefois nuancer cette image péjorative, et la préciser. La première impression choquante peut en fait s’expliquer, sans que Montaigne présente sa position comme une autodéfense. Il est prêt à affronter « la ruyne publique si besoin est ».  Il accepte la possibilité qu’en ces temps troublés « Montaigne (= l’homme aussi bien que le château) s’engouffre ». Il n’est donc pas, comme on aurait d’abord pu le croire, lâche. Pour autant, il se refuse à adopter une position de martyr : cf. « mais, s’il n’est pas besoin, je sçauray bon gré à la fortune qu’il se sauve ». Simplement, il le sait, sa « corde » est limitée par son « devoir ». Soucieux de sa « conservation » – et de celle de son château – il sait qu’il n’a pas totalement la main sur le destin. Pour autant la limite qu’il s’impose – celle de son « devoir », qui le ramène à « l’honneste » – montre bien que les deux partis, de Saint-Michel et du serpent, ne sont pas équivalents.

⇒ Le début de notre extrait propose donc une position mesurée qui prend garde de n’oublier ni le public au profit du privé (Montaigne n’adopte pas la position égoïste qui peut se traduire par l’expression familière « ‘après moi le déluge ») ni le privé au profit du public (il se refuse à s’engager pleinement, à se laisser absorber par l’engagement, dans la voie du martyre). Mais cette mesure même est difficile à entendre et à positionner justement. Dans la chaleur des passions, au vu de la vivacité des conflits, cela peut paraître un scandale. Le détour par les exempla antiques peut permettre une réflexion qui a besoin d’être dépassionnée.

2. Des exempla antiques permettant de distinguer les attitudes attendues d’hommes publics et d’hommes privés

Montaigne recourt d’abord à la figure d’Atticus, ami de Cicéron en faisant référence à la sagesse qui permit à ce modèle antique de traverser sans dommages les tempêtes de la fin de la République romaine. En 88 av. J.-C., lors de la crise qui oppose Sylla et Caius Marius, règne en effet un climat d’insécurité et de troubles civils et Atticus décide de se retirer de la vie publique. Il quitte Rome pour Athènes.
Comment Montaigne présente-t-il ce cas ? Atticus, tout d’abord, avait choisi le « juste party ». Mais c’est aussi celui « qui perdit » : dans l’histoire, contrairement à ce que l’on voit dans le récit biblique, le bon camp n’est pas nécessairement le vainqueur. Tout au contraire, force est constater « cet universel naufrage du monde », que l’on peut mettre en relation avec la métaphore de la tempête, commune (entre autres) à Ronsard et à Aubigné. « Parmy tant de mutations et diversitez », Atticus, s’est donc sauvé par le retrait.
Mais ce que Montaigne souligne, c’est que précisément il l’a fait dès lorsqu’il est redevenu un homme « privé ». Dans ce cadre, et dans ce cadre seulement, Montaigne approuve cette fuite : « en telle sorte de besongne, je trouve qu’on peut justement n’estre pas ambitieux à s’ingerer et convier soymesmes ». Il faut noter ici la mesure de la formule même, et son usage des modalisations : « je trouve », « on peut ». Montaigne ne se fait pas pour autant prescriptif.
En revanche, il est plus ferme sur la question de l’attitude à tenir lorsque loin d’être un simple homme privé, on est un homme public : « De se tenir chancelant et mestis (i.e. entre deux partis), de tenir son affection immobile et sans inclination aux troubles de son pays et en une division publique, je ne le trouve ni beau ni honneste ». Cela éclaire le développement qui le concernait précédemment : c’est parce qu’il est dans la situation d’un homme privé, comme l’est redevenu Atticus, qu’il peut tenir ce raisonnement. La mesure, la modération qui poussent au retrait de la mêlée n’ont de sens que là. En revanche, pour l’homme public, la suspension peut être périlleuse, comme l’indique la citation de Tite-Live, ainsi traduite : « Cela, ce n’est pas prendre un chemin mitoyen, c’est n’en prendre aucun ; c’est attendre l’événement pour passer du côté de la fortune ».
Un nouvel exemple antique est ajouté en [C], en plus de la citation précédente. C’est celui de « Gelon, tyran de Syracuse » : Gélon, né vers 540 av. J.-C. et mort en 478 av. J.-C., fut le tyran de Géla, puis de Syracuse. Chef des armées d’Hippocrate, Gélon lui succède en usurpant les droits de son fils. Conquérant habile, il s’impose comme l’homme fort de la Sicile. Il s’agit donc cette fois d’un homme public.
L’intérêt de cet exemplum est de distinguer ce qui concerne les alliances extérieures de la politique intérieure. La suspension du jugement, l’attente pour voir se dessiner quel côté sera victorieux et s’y ranger est valable pour « les affaires des voisins ». En revanche, « Ce seroit une espece de trahison de le faire aux propres et domestiques affaires ». Dans celles-ci, « il faut prendre party par application de dessein ».
On peut noter que l’allongeail renforce cette idée d’engagement nécessaire de l’homme public, qui était plus discrète dans la première leçon du texte. Cela modifie l’équilibre du passage : dans la première version, l’accent était surtout mis sur l’homme privé. L’homme public n’établissait avec lui qu’un contraste. Dans la leçon de [C] en revanche, les devoirs de l’homme public sont plus clairement mis en valeur et soulignés. Cela dénote une évolution de Montaigne sur ce point, sans doute liée à sa propre expérience d’homme public en tant que maire de Bordeaux.
Enchevêtrement significatif du pour et du contre dans cette phrase pour le moins nuancée de [B] : « Mais de ne s’embesoigner point, à homme qui n’a ny charge ny commandement exprès qui le presse, je le trouve plus excusable (et si ne praticque pour moy cette excuse) qu’aux guerres estrangeres, desquelles pourtant, selon nos loix, en s’empesche qui ne veut ». Ici, la construction du propos est particulièrement complexe et intéressante. On peut en rendre compte de la façon suivante :

  1. il est « excusable  » de ne pas vouloir se mêler des affaires délicates lorsqu’on n’y est pas obligé par une charge : c’est certes une faute (on n’a pas à excuser ce qui n’est pas fautif) mais cette faute reste pardonnable et compréhensible → retour au lexique de l’aveu utilisé par Montaigne pour lui-même,
  2. pourtant ce retrait fautif n’est pas l’option prise par Montaigne lui-même (qui d’ailleurs a une charge, celle de maire). Il reviendra d’ailleurs plus loin sur les limites qu’il donne à ces fonctions « tenant le dos tourné à l’ambition », ce n’est pas son « gibier » que les occupations publiques,
  3. en revanche lorsqu’il s’agit de guerres avec l’étranger (à distinguer des guerres entre des étrangers ne nous concernant pas, sauf pour savoir quelles alliances opportunes nouer, cf. exemple de Gélon) cette position de retrait n’est pas excusable,
  4. pourtant les lois font qu’on n’est pas obligé d’aller combattre dans ces guerres (ici, donc, l’obligation morale ne se superpose pas  complètement à l’obligation légale) → ici pointe la critique d’un fonctionnement politique qui entretient la confusion et ne se positionne pas avec justesse.

Le raisonnement s’achève sur « l’ordre et attrempance » également nécessaires à l’homme public, qui n’a pas l’échappatoire de la fuite. Il doit affronter « l’orage » et ne pas s’y soustraire, sans pour autant se laisser gagner par sa violence – et par les passions : c’est la raison pour laquelle le rôle d’homme public est si difficile à tenir dans les périodes troublées.

⇒ Ces subtiles distinctions, de principe et d’ordre général, qui ont pu être posées avec une relative sérénité au moyen du recours aux exempla antiques permettent de revenir sur de bonnes bases à l’ « orage » contemporain. Montaigne organise ainsi son texte selon les principes qu’il préconise en politique : prendre de la hauteur pour ne pas se laisser submerger par la violence des circonstances et maintenir une position modérée et tempérée, malgré l’adversité qu’il convient d’affronter.

3. Retour à la situation contemporaine

Montaigne fait alors une référence précise à un acteur des guerres civiles, Jean de Morvillier, évêque d’Orléans, né en 1506 et mort en 1577. C’est un homme d’Église et homme politique français, docteur en droit canonique et en droit civil, licencié en théologie. Il a successivement assuré les fonctions de lieutenant général du bailliage de Bourges, membre du Grand Conseil, maître des requêtes, puis ambassadeur à Venise. Dans son Histoire de Blois, Bernier écrit : « Il se comporta en tous ces emplois avec tant de modestie, de probité et de capacité, que le Roy [Henri II] voyant qu’il avoit joint l’étude de la théologie et du droit canon à celle du droit civil, le nomma à l’évesché d’Orléans » (p. 481). Évêque d’Orléans de 1552 à 1564, il se démet de son évêché au profit de son neveu Mathurin de La Saussaye. Il fait partie des conseillers de Catherine de Médicis dits modérés, favorables à une politique de conciliation avec les protestants. Garde des Sceaux du 24 mai 1568 au mois d’avril 1571, il résilie par la suite sa charge en faveur du Président René de Birague, pour devenir doyen du Conseil d’État. Henri III le charge de composer le discours d’ouverture des États généraux de Blois, de 1576.
L’évêque d’Orléans est certes un exemple de modération, mais il n’est pas le seul en ces temps : cf. « Et j’en cognois, entre ceux qui y ouvrent (i.e. œuvrent) valeureusement à cette heure, de meurs ou si equables ou si douces qu’ils seront pour demeurer debout, quelque injurieuse mutation ou cheute que le ciel nous appreste ». En ce cas, pourquoi le choisir lui, plutôt qu’un autre ?
On peut faire l’hypothèse que c’est peut-être toujours dans la perspective de dépassionner le débat. Même si Montaigne affronte à présent l’épineuse question des guerres civiles contemporaines, et que – de façon tout à fait exceptionnelle – il choisit de nommer un acteur de ces conflits, il opte pour un personnage certes digne d’être présenté comme un modèle, mais mort. Cela a plusieurs intérêts :

  • d’une part, le comportement futur de l’évêque ne saurait plus démentir le jugement de Montaigne (or, en des temps troublés, les jugements que l’on porte sur ses contemporains peuvent être moins sûrs encore qu’en des temps plus sereins),
  • d’autre part, le choix du nom d’un homme déjà mort, surtout connu pour sa modération, a moins de chance de susciter de violentes passions chez le lecteur.

→ Là encore les choix du texte sont en accord avec les idées prônées par Montaigne sur les plans moral, social et politique. Adopter une attitude juste parce que dépassionnée et mesurée est nécessaire dans le champ de la réflexion, comme de l’action.
Le passage met en évidence l’importance de la mesure, à tous les niveaux, notamment dans la place que l’on tient dans le monde. La prescription « Je tiens que c’est aux Roys proprement de s’animer contre les Roys » peut être lue de trois façons différentes et complémentaires. Il s’agit d’une injonction à

  • éviter les « querelles disproportionnées »
  • ne pas avoir l’hybris d’adopter un ethos qui n’est pas conforme à sa condition.
  • ne pas vouloir, surtout, renverser le pouvoir royal.

Ici donc, s’exprime une critique claire du comportement des réformés qui s’attaquent au pouvoir en place. Ce n’est pas une question d’amour, mais d' »estime ».

On peut conclure sur le conservatisme de Montaigne : « loix et defence de l’ancien estat » doivent être conservés.