ET : III, 10 « Au pris du commun des hommes… ne t’esloingne pas »

Vous trouverez ici quelques notes pour une explication de texte faite dans le cadre d’un cours de L2 en 2014 à l’Université Paris-Sorbonne nouvelle (« Littérature et Histoire – XVIe siècle. Une écriture à vif : témoigner des guerres de religion »).

Le passage se situe au tout début du chapitre X du livre III des Essais de Montaigne. Dans le texte reproduit ci-dessous (d’après The Montaigne project), les éléments en rouge signalent ce qui a été rajouté dans la couche C des Essais.

Lucas CRANACH l'Ancien, "Sophrosyne", 1523, collection privée (source : WGA).
Lucas Cranach l’Ancien, « Sophrosyne »,
1523, collection privée (source : WGA).

Texte

Au pris du commun des hommes, peu de choses me touchent, ou, pour mieux dire, me tiennent; car c’est raison qu’elles touchent, pourveu qu’elles ne nous possedent. J’ay grand soin d’augmenter par estude et par discours ce privilege d’insensibilité, qui est naturellement bien avancé en moy. J’espouse, et me passionne par consequant, de peu de choses. J’ay la veue clere, mais je l’attache à peu d’objects; le sens delicat et mol. Mais l’apprehension et l’application je l’ay dure et sourde: je m’engage difficilement. Autant que je puis, je m’employe tout à moy; et en ce subject mesme, je briderois pourtant et soutiendrois volontiers mon affection qu’elle ne s’y plonge trop entiere, puis que c’est un subject que je possede à la mercy d’autruy, et sur lequel la fortune a plus de droict que je n’ay. De maniere que, jusques à la santé que j’estime tant, il me seroit besoing de ne la pas desirer et m’y adonner si furieusement que j’en trouve les maladies importables. On se doibt moderer entre la haine de la douleur et l’amour de la volupté ; et ordonne Platon une moyenne route de vie entre les deux. Mais aux affections qui me distrayent de moy et attachent ailleurs, à celles là certes m’oppose-je de toute ma force. Mon opinion est qu’il se faut prester à autruy et ne se donner qu’à soy-mesme. Si ma volonté se trouvoit aysée à se hypothequer et à s’appliquer, je n’y durerois pas: je suis trop tendre, et par nature et par usage,

fugax rerum, securaque in otia natus.

Les debats contestez et opiniastrez qui doneroyent en fin advantage à mon adversaire, l’issue qui rendroit honteuse ma chaude poursuite, me rongeroit à l’avanture bien cruellement. Si je mordois à mesme, comme font les autres, mon ame n’auroit jamais la force de porter les alarmes et emotions qui suyvent ceux qui embrassent tant; elle seroit incontinent disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangieres, j’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m’en charger, non de les incorporer; de m’en soigner ouy, de m’en passionner nullement: j’y regarde, mais je ne les couve point. J’ay assez affaire à disposer et renger la presse domestique que j’ay dans mes entrailles et dans mes veines, sans y loger, et me fouler d’une presse estrangere; et suis assez interessé de mes affaires essentiels, propres et naturels, sans en convier d’autres forains. Ceux qui scavent combien ils se doivent et de combien d’offices ils sont obligez à eux, trouvent que nature leur a donné cette commission plaine assez et nullement oysifve. Tu as bien largement affaire chez toy, ne t’esloingne pas.

 


Le passage étudié se trouve en ouverture du chapitre X, « De Mesnager sa volonté ». L’extrait présente une attitude que Montaigne revendique comme sienne, à  la fois par nature et par travail à partir de cette complexion naturelle. Il prône une modération et une distance par rapport aux choses, personnelles comme sociales, qui se construit par un mélange apparemment antithétique de lâcher prise et de résistance. Cela engage une réflexion sur l’intérieur et l’extérieur et, plus largement, sur la façon de se positionner par rapport à ce qui n’a pas sa source en soi.

Trois temps :

  1. Ouverture générale « Au pris… je m’engage difficilement »
  2. S’employer à soi « Autant que je puis… entre les deux »
  3. La question de l’engagement extérieur « Mais aux affections… ne t’esloingne pas »

 *

I. Une tendance générale : Montaigne « insensible »

Une distinction liminaire est opérée entre « toucher » [perspective de la sensibilité] et « tenir, posséder ». L’asservissement à la sensibilité est refusé. De ce fait, l’insensibilité naturelle que Montaigne remarque en lui est présentée comme un « privilege » → il est donc doté d’une heureuse complexion, mais qui ne suffit pas à elle seule.
Il faut la conforter par un travail sur soi : « j’ay grand soin ». Deux directions sont proposées : « par estude et par discours » – ‘discours’ est ici à prendre au sens de ‘réflexion’. Ce travail est donc mené sur des sources extérieures (étude) et sur une connaissance de soi (discours).
Le « grand soin » n’est pourtant pas synonyme d’un engagement exagéré, cf. l’opposition entre « grand » de « grand soin » et « peu » (« peu de choses », « peu d’objects »). « J’espouse, et me passionne par consequant, de peu de choses » → Une relation de cause à effet est établie entre entre « espouser » et « passionner ». On retrouve le lexique de l’asservissement : « espouser », c’est – en une métaphore qui a une forte charge pour Montaigne (cf. les nombreux passages où il parle, avec circonspection, du mariage) adopter pleinement une cause, une idée, une position, c’est être « tenu » par elle, en être « possédé ». Cette posture enthousiaste s’articule aux passions.
On note la conjonction d’une antithèse et d’un chiasme sur les couples d’adjectifs « délicat et mol » pour la sensibilité, « dure et sourde » pour l’appréhension et l’application, c’est-à-dire la faculté de saisir les choses et s’y appliquer qui souligne l’étroitesse et la complexité de cette relation, sur le mode de l’écho contrasté. On remarque également le glissement par la métaphore d’un sens à l’autre, de la vue à l’ouïe → « sourde » ici prend le sens de difficile à émouvoir.
De façon plus générale, il y a une forte présence des oppositions dans le passage : « mais » à trois reprises, « pourtant » → la posture adoptée par Montaigne est faite de nuance et de sens non seulement de la modération mais aussi de l’équilibre entre des éléments a priori opposés.
La conclusion de cet autoportrait à valeur générale (ne tenant pas compte des objets suscitant cette attitude) est ouverte et signalée par les « : » « je m’engage difficilement »

⇒ Il faut à présent distinguer deux champs, le moi et le monde, qui sont articulés dans la notion d’engagement (difficile ou non).

II. S’employer à soy

« Peu », répété trois fois dans la section précédente, s’oppose à « tout » dans la phrase liminaire de celle-ci : « Autant que je puis, je m’employe tout à moy ». Cela semble indiquer la marque du caractère absolu de cet intérêt et contraster avec la position première. Mais c’est sans compter avec la nuance immédiatement apportée par l’adverbe « pourtant » : « je briderois pourtant et soutiendrois volontiers mon affection qu’elle ne s’y plonge trop entiere » : ‘brider’, ‘soutenir’ (ici au sens de ‘contenir’, ‘retenir’) soulignent la résistance à l’inclination naturelle. Là encore intervient un travail sur soi pour éviter l’excès, marqué ici par l’emploi de l’adverbe « trop »
Pourquoi cette résistance ? C’est que même le « moi » n’est pas détachable des influences extérieures. Chacun est « à la mercy d’autrui », de la « fortune ». Le lâcher prise est nécessaire ; il rend impossible, là encore, de « posséder » (retour signifiant de ce verbe), de contrôler. L’influence ainsi exprimée va jusqu’au paradoxe : sur ce « subject », « la fortune a plus de droict que je n’ay ». Montaigne prend acte de cette dépossession de soi imposée par le monde et les circonstances.
Un exemple est alors présenté : celui de la santé, qui préoccupe Montaigne (« que j’estime tant »). Cette phrase est difficile du fait de sa construction qui joue des antithèses (maladie / santé) et de l’expression de la négation, grammaticale ou lexicale (« ne pas », « importables »), « il me seroit besoing de ne pas la desirer et m’y adonner si furieusement que j’en trouve les maladies importables ». Voici comment on peut l’analyser :

  • la tournure impersonnelle – « être besoin à qn » → « être nécessaire à qn » – souligne la dimension extérieure de cette pression. Le « je » est, significativement, en position d’objet.
  • l’usage du conditionnel introduit une nuance d’incertitude qui trouble la saisie du sens. Celui-ci ne s’impose pas avec force, malgré le sens de la locution verbale.
  • ‘J’aurais besoin de ne pas désirer la santé’, ce qui est tout différent de ‘Je n’aurais pas besoin de la désirer’ : le besoin est incontestable – et positif – mais c’est un besoin qui creuse au lieu de remplir. Toutes les forces devraient se tendre vers cette suspension du désir de santé.
  • la deuxième infinitive ne comporte pas de négation grammaticale explicite. Si l’on comprend « et j’aurais besoin de m’y adonner » → il y a une contradiction entre la suspension précédente et l’implication « furieuse » qui suit. Il faut donc plutôt considérer que le ‘ne pas’ est ici en facteur des deux propositions : « j’aurais besoin de ne pas m’y adonner ».
  • c’est conforme à ce qui précède, puisque l’on retrouve là un de ces verbes de la dépossession de soi par absorption et asservissement à un élément propre à toucher : « adonner ».
  • l’explication de cette nécessaire retenue est la suivante : la fureur fausse la perspective et pousse à trouver « importables » les maladies. Elle crée un mal-être plus fort, sans issue possible, et donc de façon purement gratuite et inutile.

Cette analyse, qui rappelle le stoïcisme, se trouve confirmée par l’ajout opéré en [C] : « On se doibt moderer entre la haine de la douleur et l’amour de la volupté ; et ordonne Platon une moyenne route de vie entre les deux » :

  • Montaigne innsiste ici sur la voie médiane : « moderer », « entre » (deux fois), « moyenne ».
  • Cette position permet de se tenir à équidistance des extrêmes, cf. double antithèse entre « haine » et « amour », « douleur », « volupté », qui souligne l’écart, bien sûr, mais aussi les deux sources d’une attitude immodérée : ce qui vient de l’extérieur et ne dépend pas de soi (douleur et volupté), notre façon d’aborder ces sensations, qui accentuent encore leur caractère heureux ou malheureux (haine et amour).
  • Enfin Montaigne recourt à l’argument d’autorité avec la figure de Platon. Là encore est marqué le parcours indiqué au début : « par estude » et « par discours ». La leçon (cf. notion de « devoir ») vient à la fois de la source livresque et de l’expérience personnelle. Les deux concordent.

III. La question de l’engagement extérieur

À cette position de mesure s’oppose, au moyen d’un nouveau « mais », une position plus radicale qui souligne la nuance adoptée par Montaigne entre ce qui concerne son « moy » et les éléments extérieurs, ces « affections », c’est-à-dire ‘passions’, « qui [le] distroyent de [lui] » (où ‘distraire’ est à prendre au sens de détourner, de divertir) et l’« attachent ailleurs » : « à celles là certes m’oppose-je de toute ma force ».
On note ici une distinction entre « donner » (à soi-même) et « prester » (à autruy) → cette nuance d’intensité, rendue plus sensible par la métaphore, est présentée comme l’« opinion » de Montaigne. Il continue à filer en effet l’image de la possession, au travers d’une série de verbes : ‘donner’, ‘prêter’, mais aussi ‘hypotequer’.
La mesure, l’engagement prudent apparaissent comme un moyen de se protéger. S’engager trop avant présente en effet un risque, celui de ne pas « durer ». Car l’insensibilité mise d’emblée en avant par Montaigne n’est pas contradictoire avec le fait qu’il soit par ailleurs d’un caractère « trop tendre, et par nature et par usage ». La citation d’Ovide précise le champ social dans lequel il pourrait se trouver mis en péril, s’il n’y prenait garde (voir la traduction de cette phrase des Tristes : « Ennemi des affaires et né pour la sécurité du loisir ».
Ce péril est marqué par des termes particulièrement forts, qui contrastent avec l’idéal de mesure prôné par Montaigne :

  • ils soulignent une violence et une radicalité dont la source est extérieure : « debats contestez et opinastrez », présence d’un « adversaire »
  • mais ces éléments extérieurs pousseraient Montaigne, s’il n’y prenait garde, à se mettre au diapason dans son action : « ma chaude poursuite », « si je mordois à mesme »
  • ses agissements ne seraient pas seuls en cause. Plus profondément, ce serait son âme, « honteuse », qui serait touchée ; cela « [le] rongeroit à l’aventure bien cruellement », « [son âme] seroit disloquée par cette agitation intestine ».

Montaigne évoque alors son expérience des affaires publiques, pour préciser la clarté de sa position en la matière, et l’importance que revêt cette posture pour lui : « Si quelque fois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangieres, j’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye ».

  • L’initiative de l’intervention dans le champ public est clairement attribuée à l’extérieur → « on m’a poussé », « je » est objet. Mais le moyen trouvé par le « je » pour reprendre en main ce qu’il est en son pouvoir d’infléchir, c’est un engagement solennel (« j’ay promis ») qui est à la fois une garantie pour autrui (acceptation de la charge et conditions auxquelles celles-ci seront exercées → pas de mauvaises surprises ou de déceptions possibles) et à l’égard de soi-même (prendre des gages pour ne pas se laisser dévorer par cette charge). Les termes du contrat sont posés avec clarté et fermeté pour chaque partie. Il y a de l’honnêteté à ne pas promettre au-delà de ses forces.
  • L’image physiologique rend plus vive la signification de cette mesure : « prendre en main », c’est maintenir une distinction claire entre intérieur et extérieur (la main / ce qu’elle tient), alors qu’être touché au poumon et au foie c’est voir ses organes vitaux, et internes atteints (voir par ailleurs la place fondamentale accordée au « foie » dans la médecine du temps).

Cette image est précisée et renforcée par un jeu d’opposition sur des couples de verbes, qui reprennent la même distinction et en font varier le champ d’application : « s’en charger » / « incorporer » ; « s’en soigner » (= en prendre soin) / « passionner » ; « regarder » / « couver ». On note aussi le jeu sur le positif (jusqu’où l’engagement est accepté) et le négatif (limites posées à cet engagement) → « non pas », « non », « ouy », « nullement », « mais » = des procédés très variés concourrent à exprimer une même distinction dans cette phrase.
En revanche, la phrase suivante est bâtie sur un parallélisme de construction plus sensible : « sans » constitue un pivot, qui renforce par deux fois l’opposition – fondamentale ici – entre l’intérieur qui est présenté dans les premières propositions (presse domestique, entrailles, veines, affaires essentiels, propres et naturels) et l’extérieur dans les secondes (presse estrangiere, forains). On note une insistance plus forte sur ce qui relève de soi, conforme à l’ordre de priorité adopté par Montaigne.
S’opère enfin un élargissement du cas particulier de Montaigne à une perspective plus générale. C’est une autre manière de construire le rapport de soi au monde : Montaigne, même s’il affirme sa résistance par la mise en avant de soi, n’est pas coupé du monde et isolé de celui-ci. Cela passe d’abord par l’usage d’une 3e personne du pluriel (« ceux qui ») dont les caractéristiques sont analogues à celles développées par Montaigne pour lui-même, puis par celle de la deuxième du singulier, dans une conclusion à forte tonalité gnomique (voir le présent à valeur de vérité générale et l’impératif) : « Tu as bien largement affaire chez toy, ne t’esloingne pas ».

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Pistes pour la conclusion : « je m’engage difficilement » ne veut donc pas dire « je ne m’engage pas ». Certes, Montaigne présente la protection de soi comme non négociable. Mais c’est à la fois une garantie pour le sujet (ne pas être dévoré, consumé par sa tâche) mais aussi sans doute pour autrui (gage de modération, de garde-fou contre un comportement excessif, passionné, qui mêlerait dans un « brouillis » périlleux le privé et le public, l’intérieur et l’extérieur). Cette sagesse n’a donc rien d’individualiste ou d’égoïste.