ET : III, 10 « Le Maire et Montaigne ont tousjours esté deux… carpebant »

Vous trouverez ici l’explication de texte présentée par Paul Hyaumé le 7 avril 2014 dans le cadre du cours de L2 en 2014 à l’Université Paris-Sorbonne nouvelle (« Littérature et Histoire – XVIe siècle. Une écriture à vif : témoigner des guerres de religion »).

Le passage se situe dans le chapitre X du livre III des Essais de Montaigne. On le trouvera p. 1012 de l’édition Villey-Saulnier (VS) ou p. 328-329 de l’édition Naya-Reguig-Tarrête (NRT). Dans le texte reproduit ci-dessous (d’après The Montaigne project), les éléments en rouge signalent ce qui a été rajouté dans la strate C des Essais.

El Greco, "Le chevalier à la main sur la poitrine", 1583-85, Musée du Prado, Madrid (source : WGA).
El Greco, « Le chevalier à la main sur la poitrine »,
1583-85, Musée du Prado, Madrid (source : WGA).

Texte

Le Maire et Montaigne ont tousjours esté deux, d’une separation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il n’en faut pas mesconnoistre la fourbe qu’il y a en telles vacations. Un honneste homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son mestier, et ne doibt pourtant en refuser l’exercice: c’est l’usage de son pays, et il y a du proffict. Il faut vivre du monde et s’en prevaloir tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un Empereur doit estre au dessus de son empire, et le voir et considerer comme accident estranger; et luy, doit sçavoir jouyr de soy à part et se communicquer comme Jacques et Pierre, au moins à soy-mesmes. Je ne sçay pas m’engager si profondement et si entier. Quand ma volonté me donne à un party, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Aus presens brouillis de cet estat, mon interest ne m’a faict mesconnoistre ny les qualitez louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que j’ay suivy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé: moy je n’excuse pas seulement la plus part des choses que je voy du mien. Un bon ouvrage ne perd pas ses graces pour plaider contre ma cause. Hors le neud du debat, je me suis maintenu en equanimité et pure indifference. Neque extra necessitates belli praecipuum odium gero. Dequoy je me gratifie, d’autant que je voy communément faillir au contraire. Utatur motu animi qui uti ratione non potest. Ceux qui alongent leur cholere et leur haine au dela des affaires, comme faict la plus part, montrent qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere: tout ainsi comme à qui, estant guary de son ulcere, la fiévre demeure encore, montre qu’elle avoit un autre principe plus caché. C’est qu’ils n’en ont point à la cause en commun, et en-tant qu’elle blesse l’interest de tous et de l’estat; mais luy en veulent seulement en ce qu’elle leur masche en privé. Voylà pourquoy ils s’en picquent de passion particuliere et au delà de la justice et de la raison publique. Non tam omnia universi quam ea quae ad quemque pertinent singuli carpebant.


Explication de texte

Nous pouvons semble-t-il affirmer que la rédaction de cet essai, « De mesnager sa volonté », est postérieure au second mandat de Montaigne à la mairie de Bordeaux, il daterait donc au moins de l’année 1585, sinon des années 1586-1587. Montaigne revient sur son mandat, il mêle à des réflexions sur sa condition des considérations plus générales sur des notions telles que l’engagement, le choix ou la conscience. Ces notions, bien que destinées à l’universel, n’en restent pas moins inscrites dans le circonstanciel des conflits du temps. Dans cet essai, Montaigne développe deux points essentiels : les devoirs de l’individu envers le public, puis l’attitude de l’individu envers lui-même, envers les passions. Ces deux points ont déjà été évoqués par l’auteur, notamment dans le premier chapitre du livre qui nous intéresse. Il désigne ainsi la modération comme principe fondamental ; cette modération doit pouvoir éviter toute confusion, celle des intérêts, public et privé, celle des passions, des grandeurs, de la volonté. Montaigne développe donc dans ce passage la nécessaire distinction entre les intérêts, ainsi que la modération, qui au nom du « privilège d’insensibilité » (p. 1003) doit mener toute entreprise. Toutefois, tout en fondant sa pensée et son action sur la modération, Montaigne produit ici un texte qui prend parti, et c’est sur cette tension entre modération et engagement que je voudrais axer ma lecture ; comment Montaigne produit un discours engagé qui se fonde sur la modération. Des lignes 1 à 10 (« à soy-mesmes »), Montaigne énonce le premier argument de la distinction des intérêts, entre le privé et le public, puis, des lignes 11 à 21 (« je ne sçay (…) au contraire »), il montre comment la modération conduit sa volonté. Enfin, de la ligne 22 jusqu’à la fin de notre passage, il démontre comment la confusion des intérêts implique une confusion des grandeurs et des efforts, et donc l’ambition et la passion, qui affectent « justice » et « raison publique ».

I. La distinction des intérêts (l. 1 à 10)

(a) Introduction : Montaigne et le Maire (l. 1 & 2)

Après un discours davantage centré sur la vertu, que la seconde nature d’une accoutumance ménagée peut supplanter, Montaigne revient à partir de la page précédente (p. 1011) sur la dimension publique, et donc privée, de l’homme :

La plus part de nos vacations sont farcesques. (…) Il faut jouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il n’en faut pas faire une essence réelle, ny de l’estranger le propre.

Ces quelques mots éclaircissent la phrase par laquelle commence notre passage : « Le Maire et Montaigne ont toujours été deux, d’un separation bien claire ». Montaigne propose donc son argument en passant par la situation singulière de son mandat à la mairie de Bordeaux. Il distingue sa personne privée, « Montaigne », du « rolle d’un personnage emprunté » qu’incarne « le Maire ». Ces deux figures autonomes ne peuvent et ne doivent se fondre, au nom de la distinction des intérêts.

(b) La définition de l’homme public (l. 2 à 6)

Cependant, dès les lignes suivantes, Montaigne élargit son propos et sort du discours personnel sur sa propre situation. Il démontre d’une manière plus générale en quoi l’homme public ne peut définir l’homme privé : « Un honneste homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son mestier ». Il énonce par la même sa conception de la sagesse et de l’honnêteté, dans la continuité du premier chapitre de ce livre, « De l’utile et de l’honneste ». Si la position de l’« advocat » ou du « financier » est fourbe, « vice » et « sottise », parce qu’elle est piperie, il ne faut pas pour autant en refuser les devoirs. La sagesse telle que la pense Montaigne est aussi cette capacité de concevoir et d’assumer les devoirs qui incombent à une position. Il justifie son propos par l’idée d’usage et de profit, ce qui fait directement écho à ce qu’il avait énoncé à la page 1007 :

Je ne veux pas qu’on refuse aux charges qu’on prend l’attention, les pas, les parolles, et la sueur et le sang au besoing (…) Mais c’est par emprunt et accidentalement, l’esprit se tenant toujours en repos et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion.

L’homme doit être dans la juste mesure entre sa personne publique et sa vraie nature, c’est en ce sens qu’il y a du « proffict » en ces « vacations » ; dès lors que l’on accepte les devoirs qu’impose une position sans se détourner de sa personne, on acquiert une forme de sagesse, car :

Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu’il se doibt, trouve dans son rolle qu’il doibt appliquer à soy l’usage des autres hommes et du monde, et, pour ce faire, contribuer à la société publique les devoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. (…) Comme qui oublieroit de bien et saintement vivre, et penseroit estre quite de son devoir en y acheminant et dressant les autres, ce seroit un sot ; tout de mesme, qui abandonne en son propre le sainement et gayement vivre pour en servir autruy, prent à mon gré un mauvais et desnaturé parti. (p. 1007)

On entrevoit peut-être ici par l’idée d’usage le conservatisme de Montaigne, un conservatisme par habitude, par accoutumance. Le changement pourrait mener à pire, autant donc «  se prévaloir du monde tel qu’on le trouve ».

(c) Extension de l’argument à la condition des grands : l’expression de l’engagement (l. 6 à 10)

Le passage qui suit, des lignes 6 à 10, dernier temps de cette première partie, constitue une extension de l’argument à la condition des grands ; peut-être ici s’affirme plus explicitement l’engagement de Montaigne. On ne peut s’empêcher de voir en cet « empereur », bien que l’indéfini « un » l’atténue, une actualisation au contexte des conflits. Le grand doit considérer son « empire » comme « accident estranger » à son jugement personnel, comme un élément extérieur, non « substantiel » (cf. note 10), non nécessaire mais incertain. Ainsi son intérêt privé ne doit pas se confondre avec celui de tous, « il doit savoir jouyr de soi à part », dans la simplicité d’un être privé, sans fonction, tels « Jacques et Pierre » ; la distinction entre l’homme public, désigné par « empereur », et l’homme privé que désigne un simple « luy » (l. 8) est d’ailleurs intéressante. Le jugement de Montaigne est donc discret mais bien présent ; il parait pertinent de relever les occurrences relatives au devoir :

  • « il n’en faut pas mesconnoistre la fourbe » (l. 2-3)
  • « [un honneste homme] ne doibt pourtant en refuser l’exercice » (l. 4-5)
  • « Il faut vivre du monde et s’en prevaloir tel qu’on le trouve » (l. 7)
  • « [le jugement d’un empereur] doit estre au dessus de son empire » (l .7-8)
  • « luy, doit savoir jouyr de soi à part » (l. 8)

Ces occurrences aboutissent à un schéma représentatif de la sagesse telle que la conçoit Montaigne. Il est structuré en trois points : l’acceptation, des devoirs, du monde, que mettent en avant les phrases : « Il faut vivre du monde et s’en prevaloir tel qu’on le trouve » et « [un honneste homme] ne doibt pourtant en refuser l’exercice », la distinction, celle des intérêts, que les phrases « [le jugement d’un empereur] doit estre au dessus de son empire » et « luy, doit savoir jouyr de soi à part » évoquent, et l’entendement ou la raison, le savoir, que cette dernière phrase ainsi que « il n’en faut pas mesconnoistre la fourbe » mettent en évidence. Montaigne construit une dialectique qu’encadre le savoir ; l’homme qui a une position publique a une position qui implique le vice, il doit pourtant assumer ses devoirs et ne pas rejeter la morale, en agissant avec cette sagesse, il agit avec profit.

 Montaigne rejoint ainsi nos deux autres auteurs au programme, particulièrement Aubigné, bien que leurs desseins soient différents, par cette même volonté de parler du pouvoir, de le critiquer. Là où Aubigné fait explicitement référence au pouvoir en place au moment des conflits, Montaigne, d’une manière plus détournée, d’apparence plus sage, n’est pas moins critique envers les grands. L’ « advocat » ou le « financier », dont les vacations sont piperies, est peut-être davantage excusable, dès qu’il agit tout de même avec sagesse, ainsi qu’il le sous-entend à la page 1011 :

Je dis donc que chacun d’entre nous, foibletz, est excusable d’estimer sien ce qui est compris soubs cette mesure [l’accoutumance]

Mais à cela il oppose le devoir du grand, de l’ « empereur », qui lui doit être intransigeant, opposition que souligne explicitement le « mais » (l. 6).

⇒   Il est ainsi intéressant de voir que le texte se construit par la tension entre prise de position et retrait, au travers de l’oscillation entre absence et représentation du locuteur, qui entre peut-être dans cette tension entre privé et public. Quel est de ce fait le rôle de l’écrivain ? La distinction n’est pas aussi évidente que pour celui qui dirige un royaume et celui qui ménage sa maison. L’écrivain est à la fois le « Maire » et « Montaigne », il est ce je qui oscille entre absence et représentation – ce qui en soi peut être une forme de modération – un je qui n’est ni manifeste, ni aphasique, entre autrui et lui-même, entre le public et le privé.

II. La modération doit conduire la volonté (l. 11 à 21)

C’est aussi ce qui m’a amené à diviser le texte en ces trois parties, la première, assez générale qui avait énoncé le principe de la distinction des intérêts, laisse place à un second temps, des lignes 11 à 21-22, que nous allons maintenant aborder, qui est l’expression de ce je écrivant sur la nécessaire modération de sa volonté.

(a) Introduction : la modération de la volonté (l. 11 à 13)

Montaigne construit très souvent ses développements par l’insertion d’une première phrase, ou d’un groupe de phrases, qui pose l’argument avant de le démontrer par un propos plus particulier. L’auteur commence le développement de cette deuxième partie par une concession rhétorique qui le met en scène : « Je ne sçay pas m’engager si profondement et si entier. Quand ma volonté me donne à un party, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte ». Floyd Gray, dans son étude Le Style de Montaigne, écrit dans la troisième partie intitulée « La Composition des Essais » que :

C’est une procédé très fréquent chez lui [Montaigne] d’amorcer son sujet en disant que lui, il ne peut pas faire ce que font les autres (…) en supprimant l’architecture de l’éloquence pour aborder immédiatement son sujet, Montaigne commence son essai d’une manière abrupte et anti-oratoire. (F. Gray, Le Style de Montaigne, III, 3, pp. 237-238, Nizet, 1958, Paris)

Il s’agit par là de jouer avec un public, le lecteur, pour insérer son propos dans une honnêteté qui ne lui donne que plus de force ; sous la modération, sous l’image d’un retrait ou d’une distance, Montaigne, en feignant la concession, affirme ce qu’il sait. Il aborde donc ici le second argument ; la modération doit conduire toute entreprise. Il use ici de ce « privilège d’insensibilité » que j’avais déjà cité en introduction, qui doit permettre d’éviter la « tracasserie publique » qui avait affecté son père (p. 1006). Il s’agit d’écarter toute confusion, non seulement des intérêts, mais aussi des grandeurs et des efforts, ce qu’il développera en amont dans le texte aux pages 1022 et 1023 (« L’ambition n’est pas un vice de petis compagnons et de tels efforts que les nostres » ou « Nous avons les voluptez sortables à nostre fortune ; n’usurpons pas celles de la grandeur »).

Dans cette première phrase, on entrevoit déjà la position de Montaigne vis-à-vis des clivages politiques et religieux, par le terme de « party », qui peut tout à fait être entendu comme un synonyme d’avis par exemple, mais qui peut également appeler le terme de camp ; d’autant que Montaigne, après ces propos, insère sa parole dans un temps clairement défini : les « présens brouillis de cet estat » – à noter l’usage du déictique qui renforce le circonstanciel par une définition spatiale particulière.

(b) Actualisation du propos et prise de position de Montaigne (l. 13 à 21-22)

Montaigne évoque ici directement sa condition lors des conflits civils. Il fait part de son ouverture à l’autre, que l’on pourrait comprendre comme ce qu’Antoine Compagnon nomme « l’éthique de la main tendue » ; Montaigne fait preuve d’un regard critique envers les « qualitez » de ceux qu’il a suivi, et s’ouvre volontiers à l’adversaire si cela s’impose. L’acte de concession qui avait ouvert le développement était peut-être un moyen de se placer d’emblée dans l’opposition face à ceux qui « adorent tout ce qui est leur costé », opposition mise en avant par le jeu des pronoms : « leur costé » s’opposant à « mien », « mon interest » ou encor « ma cause ». On cerne ici clairement l’indépendance de Montaigne, notamment par la référence à Théodore de Bèze que suggère la phrase : « Un bon ouvrage ne perd pas ses graces pour plaider contre ma cause », et qui s’impose à la page suivante (p. 1013) avec :

Et ne conceday pas au magistrat mesme qu’il eust raison de condamner un livre pour avoir logé entre les meilleurs poëtes de ce siècle un heretique.

affirmation de l’indépendance de sa pensée qui va jusqu’au :

J’accuse merveilleusement cette vitieuse forme d’opiner.

Cependant, Montaigne se déclare dans notre passage « Hors le neud du debat », « en equanimité » et « pure indifference ». Il rétablit en quelque sorte un propos qui s’avance trop, dans le souci de la distance et de la modération. On constate donc une progression vers une neutralisation apparente de ses mots : de l’opposition explicite par la critique de son camp à l’apposition de cette sentence latine qui vient briser le circonstanciel : « Neque extra necessitates belli praecipuum odium gero » (« Et, hors les nécessités de la guerre, je ne nourris aucune haine capitale », trad. P. Villey). Pourtant, cette phrase semble faire écho à ce qu’il écrivait dans le premier chapitre de ce même livre, « De l’utile et de l’honneste » :

ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est leur interest ; ils attisent la guerre non par ce qu’elle est juste, mais par ce que c’est guerre.

Il s’agit d’une référence explicite au contexte qui se dissimule sous l’aphorisme. Les guerres civiles sont menées par l’intérêt privé d’individus assujettis à leurs passions. La référence au contexte parait de plus inévitable par le « je voy communément faillir au contraire ». Ce « contraire » est les guerres civiles que Montaigne voit, le verbe voir insistant sur une certaine proximité concrète.

⇒   Il est difficile de cerner l’engagement du je, qui reste une subjectivité menée par la modération, mais qui permet pourtant d’ouvrir un discours plus général. Le circonstanciel dans lequel s’inscrit ce moi de l’écrivain laisse, comme l’avait fait la phrase qui avait ouvert notre passage, le propos acquérir une autre dimension, plus gnomique. La sentence de Cicéron, « Que celui-là s’abandonne à la passion qui ne peut suivre la raison » (« Vtatur motu animi qui uti ratione non potest », Tusculanes, IV, XXV, trad. P. Villey), dans laquelle vient se fondre la pensée de Montaigne permet à sa voix même de se développer.

III. Synthèse des arguments : comment la confusion des intérêts implique l’ambition et la passion (l. 22 à 31)

Après l’omniprésence du je, celui-ci disparait de nouveau, suggérant encore une fois peut-être cette tension entre présence et distance, public et privé, que nous avions abordée au début de cette lecture. La troisième partie s’ouvre avec « ceux qui alongent leur cholere et leur haine au-delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere » ; la subjectivité n’est plus manifeste, et le propos semble avoir une certaine autonomie, pourtant, nous l’entendons par le « contraire » qu’évoquait Montaigne deux lignes plus haut, qui semblait s’inscrire dans le contexte des guerres civiles. L’auteur décrit ici les causes et les effets de ce « contraire » qui non seulement confond les intérêts, mais agit par passions, Montaigne lie dans cette dernière partie les deux arguments précédemment évoqués.

(a) Introduction : la colère et l’intérêt (l. 21 à 24)

Montaigne insère donc ici son discours dans l’indéfinition par le « ceux » sans détermination. Il prend pour illustrer la passion les sentiments de la colère et de la haine, qui selon lui conduisent de manière inappropriée, inadaptée et démesurée les « affaires » des hommes, leurs actions. Ces sentiments par lesquels ils agissent trahissent leur confusion des intérêts.
Il est intéressant que Montaigne prenne l’exemple de la colère et de la haine. On ne peut que penser aux conflits civils qui encadrent ces lignes. De plus, la colère avait déjà été observée dans ce même essai, Montaigne l’évoquait dans le cadre de la « vengeance » ; vengeance qui peut aisément se rapporter aux représailles meurtrières que subissent chacun des camps, catholique et réformé. Il écrivait ainsi, page 1008 :

La philosophie veut qu’au chastiement des offences recuës, nous en distrayons la cholere : non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours afin qu’elle en soit d’autant mieux assenée et plus poisante ; à quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholère trouble, mais de soy elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force. Comme en la precipitation (…), la hastivité se donne elle mesme la jambe, s’entrave et s’arreste.

La colère, et au-delà la passion, entrave par son mouvement même toute volonté et toute action, elle est sans fruit, sans le « proffict » que la modération permettait.
L’exploitation des motifs de la colère et de la vengeance rejoint ce qu’Aubigné développera, jusqu’à donner à l’un de ses livres des Tragiques le titre même de « Vengeances ».

(b) La passion : fièvre du corps et de l’état (l. 24 à 28)

Montaigne use ensuite de l’image du corps malade. Il évoque le rapport entre la matérialité souffrante d’un corps et la passion de son imagination. Cette thématique qui lie le corps à l’esprit, et au-delà, le corps à un ordre supérieur, entre dans le motif du microcosme / macrocosme que l’on trouve chez Ronsard et Aubigné ; Montaigne juxtapose à cette image du corps celle de l’état blessé, les termes de « ulcer » et « fiévre » amènent ceux de « blesse » et « estat ».

(c) Conclusion sur la confusion des intérêts et les passions par les éléments justice et raison publique (l. 29 à 31)

Montaigne conclut donc son développement par cette ultime séquence de notre passage : « Voilà pourquoi ils s’en picquent de passion particuliere et au-delà de la justice et de la raison publique ». Il fait une synthèse des précédents arguments en les liant à la « justice » et à la « raison publique ». Ici encore, on pense à Aubigné et à sa critique de la justice dans les deuxième et troisième livres des Tragiques, « Princes » et « La Chambre doree ». Alors que cette conclusion sur la justice et la raison publique parait refermer le propos de Montaigne, par la boucle qu’elle permet en rappelant la fourberie de l’ « advocat » et du « financier » qui avait ouvert le passage, l’auteur semble ouvrir son discours par la sentence de Tite-Live : « Non tam omnia universi quam ea quae ad quemque pertinent singuli carpebant » (« Ils ne s’accordaient pas tous à blâmer l’ensemble, mais chacun critiquait les détails qui l’intéressaient personnellement », XXXIV, XXXVI, trad. P. Villey) ; insérant sa pensée et ses mots dans une continuité philosophique et historique.

 *

Je conclurais ma lecture en abordant trois points : la structure du passage, le poids du je et l’engagement de Montaigne. On est ici dans un développement par entrelacement qui superpose plusieurs voix et qui lie les arguments entre eux. Les sentences latines, celles de Cicéron et de Tite-Live, permettent de donner une autre dimension aux mots de Montaigne, une historicité ; elles les soutiennent : elles permettent à la fois de fondre les voix de l’essayiste et de ses modèles antiques, et de mettre en place un repère sur lequel se fonder, repère qui lance et ouvre le discours de l’auteur : leur position est donc significative, celle de Cicéron à l’interface des deux premières parties, celle de Tite-Live en conclusion. Ensuite, l’autre élément structurant est ce je. L’auteur part de l’expérience du moi pour engendrer un discours plus objectif, plus général. Le je et les sentences latines fondent un texte autant sur la circonstance que sur l’universel. Enfin, ce même je matérialise les tensions qui régissent la pensée de Montaigne, notamment ici sur l’engagement et l’ « insensibilité », le public et le privé (le factuel et l’universel) : tensions qui définissent la position d’un écrivain qui produit un engagement dans la modération.