Première partie : Le projet d’écriture des Essais dans III, 9 (2/8)

Les notes ci-dessous sont tirées d’un cours donné sur le chapitre III, 9 en 2015 qui sera progressivement mis en ligne sur ce site. La pagination indiquée dans ces notes renvoie à l’édition suivante : Montaigne, De la vanité, Paris, Folio 2 €, coll. Sagesses 3793, 2014. Toutefois, l’orthographe et la ponctuation de cet ouvrage étant modernisées, les citations du cours sont empruntées au site The Montaigne Project qui respecte le texte original.

Introduction

1. Le point sur le « genre » de l’essai

Sur l’extrême polysémie de ce terme, voir la très claire mise au point de Jean Vignes : « L’exercice, l’épreuve et l’expérience. Essai et essayer dans le Livre III des Essais », Cahiers textuels, n°26, 2003, p. 9-26

Le terme d’essai évoque d’abord l’idée de tentative, de brouillon. Montaigne est le premier à utiliser ce terme comme titre d’œuvre. À l’époque de Montaigne, cela n’est pas encore mais deviendra un genre qui relève de l’argumentation : sur un sujet quelconque (amour, politique, philosophie…) un auteur défend son point de vue, en assumant sa subjectivité, sous une forme libre mais en veillant à argumenter pour emporter l’adhésion de son lecteur.

2. Une écriture qui use de l’argumentation sans se résumer à cela

Chez Montaigne, l’argumentation est présente, mais elle n’exclut d’autres perspectives. Les Essais sont conçus aussi comme une sorte d’écrit autobiographique (même si ce n’est pas une autobiographie au sens strict, genre qui n’existe pas en tant que tel au XVIe siècle). Montaigne s’examine lui-même, cherche à se montrer tel qu’en lui-même, mais cette introspection lui permet aussi de revenir à l’Homme en général, et de réfléchir à sa condition.

Dans les procédés d’écriture caractéristiques de l’écriture de Montaigne, voir par exemple :

  • le recours à la parole du lecteur, présentée au discours direct comme si Montaigne dialoguait avec quelqu’un qui lui présentait des objections (voir l’usage que Rousseau fera deux siècles plus tard de ce procédé, notamment dans sa dernières œuvres, les Dialogues).
  • Les citations latines intégrées au propos (inclure la parole d’autrui à la sienne propre, parler de soi par le recours à autrui, démarche très humaniste).

3. Une écriture « à sauts et à gambades »

l’impression qu’une idée en amène une autre, et qu’il n’y a pas de « plan ». La marche de l’écriture épouse les fluctuations d’un « je » lui même mouvant, en mouvement : « Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique » (p. 107, fin du 1er paragraphe). Cette absence de lissage, on le verra, est aussi une forme d’honnêteté intellectuelle.

4. L’écriture comme voyage

Cette image du voyage, importante dans le chapitre, s’entend de diverses manières, par exemple comme voyage à l’intérieur de soi et, par ce prisme, dans l’universalité humaine, voyage en son temps, voyage dans l’Histoire de l’humanité (dans la lignée d’un principe très courant au XVIe siècle, l’analogie entre microcosme et macrocosme). Cf. par exemple « il faut que j’aille de la plume, comme des pieds » (p. 100).


Pour aborder la question du projet d’écriture dans le chapitre III, 9 des Essais, qui nous occupe ici, nous nous contenterons de lire et de paraphraser modestement cinq extraits significatifs. Il ne s’agit pas là de commentaires ou d’analyses littéraires à proprement parler, mais plutôt d’une étape préparatoire du travail, pour mieux cerner les positions souvent complexes mais jamais incohérentes de Montaigne.

Corpus retenu

  1. Incipit, p. 9-10 : « Il n’en est à l’avanture […] lors de leur ruyne ».
  2. Une adresse au lecteur justifiant les choix de composition, p. 45-47 : « Laisse, lecteur […] non tant meilleure qu’autre ».
  3. L’influence de l’écriture sur la vie (ou comment ce que l’on a écrit de soi nous tient par la suite comme un tuteur), p. 77-80 : « Je sens ce proffit inespéré […] plus seurement et exactement ».
  4. La question de la postérité de l’œuvre, p. 83-84 : « J’escris mon livre à peu d’hommes […] veritablement et justement »
  5. L’art de la bigarrure, p. 107-110 : « Cette farcisseure […] contreroller de si pres ».

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I. Incipit : « Il n’en est à l’avanture […] lors de leur ruyne », p. 9-10

Le chapitre s’ouvre sur une réflexion liminaire concernant la vanité de l’écriture et sur la propre pratique de Montaigne : du début jusqu’à « … lors de leur ruyne ».

Il n’en [i.e. « de vanité »] est à l’avanture aucune plus expresse que d’en escrire si vainement. Ce que la divinité nous en a si divinement exprimé devroit estre soingneusement et continuellement medité par les gens d’entendement. Qui ne voit que j’ay pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’iray autant qu’il y aura d’ancre et de papier au monde ?

S’il y a vanité de l’écriture, c’est d’abord du fait de la méthode et de l’objet choisis par Montaigne. C’est à ses imaginations, ou fantaisies qu’il s’intéresse surtout, parce que…

Je ne puis tenir registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens [ce registre] par mes fantasies.

Ce constat, qui oppose nettement « actions » et « fantasies », entraîne une parabole, celle du gentilhomme soucieux des « operations de son ventre » (qui évoque un peu Argan dans le Malade imaginaire de Molière, quelques décennies plus tard) et l’emploi d’une métaphore scatologique inattendue pour rendre compte de l’écriture, celle des « excremens d’un vieil esprit ».

Que retenir de ce passage ?

→ Il faut d’abord noter le caractère littéraire de cette écriture qui recours à l’image et à l’exemplum pour soutenir une argumentation qui a par ailleurs des caractéristiques philosophiques (Montaigne peut être considéré comme à mi-chemin entre les deux disciplines).
→ On remarque également l’humilité avec laquelle Montaigne considère sa pratique de l’écriture dans les Essais à une place modeste (contrairement à un Ronsard, par exemple).
→ Enfin, cette métaphore est aussi une façon de rappeler que l’objet de Montaigne dans ce livre, c’est lui-même – non pas sur le plan physiologique du fonctionnement de ses intestins, mais sur celui, moral, psychologique, du fonctionnement de son esprit.

Si ay-je veu un Gentilhomme qui ne communiquoit sa vie que par les operations de son ventre : vous voyez chez luy, en montre, un ordre de bassins de sept ou huict jours ; c’estoit son estude, ses discours ; tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, un peu plus civilement, des excremens d’un vieil esprit, dur tantost, tantost lache et tousjours indigeste.

La vanité d’une parole excrémentielle, mais aussi d’une parole qui n’a pas de fin, qui s’ajoute, à l’infini à d’autres paroles est ainsi mise en évidence :

Et quand seray-je à bout de representer une continuelle agitation et mutation de mes pensées, en quelque matiere qu’elles tombent, puisque Diomedes[1] remplit six mille livres du seul subject de la grammaire ? Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue estouffa le monde d’une si horrible charge de volumes ? Tant de paroles pour les paroles seules !

Montaigne recourt là à un autre exemplum, antique cette fois, pour souligner que cette vanité de l’écriture sans fin n’est pas totalement sans conséquence. On pourrait penser que ce n’est pas grave, mais en réalité les hommes sont comptables non seulement de leurs actions, mais aussi de leur absence d’action (et s’occuper de ses « fantaisies », c’est s’abstenir d’agir). D’où un jugement d’une particulière sévérité à l’égard de ceux qui, comme Montaigne lui-même, s’occupent d’ « escrivaillerie » :

On accusoit un Galba du temps passé de ce qu’il vivoit oiseusement ; il respondit que chacun devoit rendre raison de ses actions, non pas de son sejour [i.e. le fait de ne rien faire, en restant inactif]. Il se trompoit : car la justice a cognoissance et animadvertion aussi sur ceux qui chaument. Mais il y devroit avoir quelque coerction des loix contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants. On banniroit des mains de nostre peuple et moy et cent autres. Ce n’est pas moquerie. L’escrivaillerie semble estre quelque simptome d’un siecle desbordé. Quand escrivismes nous tant que depuis que nous sommes en trouble ? quand les Romains tant que lors de leur ruyne ?

→ Montaigne sait donc que, dans sa retraite oisive, il cède à la vanité, « simptome d’un siecle desbordé ». Il lutte pour ne pas se laisser complètement aller sur cette pente de faiblesse, mais sans totalement la rejeter, parce qu’il est en quelque sorte coincé entre deux constats contradictoires :

  • Certes, s’occuper de choses vaines en un temps de graves troubles, c’est condamnable (voir, p. 11, « ce seroit contre raison de poursuyvre les menus inconvenients, quand les grands nous infestent» ainsi que l’exemple du médecin qui doit sérier les problèmes de son patient, et se moque du doigt que celui-ci lui présente à panser, quand il se rend compte que le malade a aussi un ulcère au poumon, nettement plus urgent à régler).
  • Mais d’un autre côté « En un temps où le meschamment faire est si commun, de ne faire qu’inutilement il est comme louable» (p. 11)

De plus, voir p. 119 :

Si les autres se regardoient attentivement, comme je fay, ils se trouveroient, comme je fay, pleins d’inanité et de fadaise. De m’en deffaire, je ne puis sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres; mais ceux qui le sentent en ont un peu meilleur compte, encore ne sçay-je.

Cette mécanique de la pensée à double temps et de la suspension de jugement, est centrale dans la pratique de l’écriture de Montaigne (Cf. son célèbre « Que sais-je ? »). Voir aussi à ce sujet les propos d’A. Tournon sur le lien entre l’activité professionnelle de Montaigne (la magistrature) et sa pratique argumentative. Il pèse le pour, le contre. Mais il accepte aussi de ne pas détenir une absolue vérité, de ne pas être en mesure de trancher. Et forcément cette honnêteté intellectuelle va se traduire dans son écriture, marquée notamment par l’esthétique de l’ajout. C’est à cette caractéristique que s’intéresse le passage suivant.

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II. Adresse au lecteur : « Laisse, lecteur […] non tant meilleure qu’autre », p. 45-47

  • en bleu : strate B
  • en rouge, strate C

Voici un passage qui traite des « allongeails » et qui a lui-même subi des corrections de ce type. Montaigne s’adresse ici directement à son lecteur, comme dans une conversation intime, pour lui expliquer comment il procède pour écrire. C’est un extrait très important pour comprendre ses choix esthétiques :

Laisse, lecteur, courir encore ce coup d’essay et ce troisiesme allongeail du reste des pieces de ma peinture. J’adjouste, mais je ne corrige pas. Premierement, parce que celuy qui a hypothecqué au monde son ouvrage, je trouve apparence qu’il n’y aye plus de droict. Qu’il die, s’il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu’il a vendue. De telles gens il ne faudroit rien acheter qu’apres leur mort. Qu’ils y pensent bien avant que de se produire. Qui les haste ? Mon livre est tousjours un. Sauf qu’à mesure qu’on se met à le renouveller, afin que l’acheteur ne s’en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d’y attacher (comme ce n’est qu’une marqueterie mal jointe), quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque pris particulier à chacune des suivantes par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement qu’il s’y mesle quelque transposition de chronologie, mes contes prenans place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage.

La première phrase définit le principe que Montaigne va expliquer et justifier dans ces pages : il se refuse à corriger (c’est-à-dire à couper, à raturer, à gommer). En revanche, d’une strate à l’autre, il n’hésite pas à ajouter, et à développer son texte initial.

De façon organisée (car derrière le désordre apparent de ces « imaginations » qui semblent aller, désordonnées, « à sauts et à gambades », il y a tout de même un ordre – lequel permet malgré tout que ces « imaginations se suivent » même si c’est « de loin »), Montaigne numérote ses arguments : p. 45« Premièrement », et puis, p. 46 « Secondement »

Quel est l’objet du premier point ? c’est un argument qui tient à une forme d’honnêteté à l’égard du lecteur. Un écrivain a des devoirs à l’égard de celui qui le lit. Il ne peut pas tout se permettre. Quand on publie son livre, on l’hypothèque au monde, métaphore immobilière qui signifie qu’on transfère partiellement ses droits de propriété sur le texte à ceux qui en achètent un exemplaire. On ne peut donc rien soustraire à ce qu’ils ont déjà acquis (les auteurs qui font ça mériteraient qu’on attende qu’ils soient morts pour les lire, parce que là, au moins, ils ne pourraient plus rien retirer à ce qu’ils ont dit). En revanche, rien ne s’oppose à l’enrichissement du texte, qui ne renie pas le premier état, mais éventuellement le nuance, le précise.

C’est, justement, ce que vient préciser l’allongeail qui suit et qui souligne, une fois encore par le recours à la métaphore, la tension problématique qui sous-tend ce texte si difficile à saisir :

  • Certes, « Mon livre est tousjours un », i.e. ce ne sont pas des morceaux disparates, sans lien les uns avec les autres, éventuellement contradictoires. C’est bien une œuvre unifiée (ce qui nous engage à toujours chercher la cohérence de cette pensée pleine de nuances, y compris lorsqu’il nous semble qu’il y a des positions inconciliables les unes avec les autres).
  • Mais en même temps, « ce n’est qu’une marqueterie mal jointe », nous dirions peut-être aujourd’hui un patchwork. C’est donc bien une œuvre « une » mais qui ne dissimule pas ses coutures, qui rapproche des bouts (de bois, de tissu, ici de texte) qui peuvent a priori paraître hétéroclites, mais qui au bout du compte méritent d’être rappochés, et de se faire écho, pour susciter la réflexion chez le lecteur.

Une des raisons de cet aspect hétéroclite, tient à une caractéristique du mode d’écriture de Montaigne, menée sur un temps long : nous avons vu que Montaigne commence à écrire Les Essais en 1570, et qu’il poursuit ce travail jusqu’à sa mort, en 1592. En 22 ans, il vit de nouvelles choses, évolue. Et, pour autant, ce « moi » qui change, qui subit lui aussi des « allongeails », reste « un ». À 37 ans comme à 59 ans, Montaigne est toujours Montaigne. Mais dans la vieillesse il n’est pourtant plus tout à fait le même que dans la force de l’âge. C’est ce qui explique cette tension entre unité et variété mal jointe. Les deux ne sont pas contradictoires, elles sont également vraies.

De plus, cette écriture au long cours a une autre conséquence sur le projet des Essais, signalée par la dernière phrase :

De là toutesfois il adviendra facilement qu’il s’y mesle quelque transposition de chronologie, mes contes prenans place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage.

L’œuvre de Montaigne relève de l’écriture autobiographique (« conte » est ici à prendre au sens de « récit »), mais ce n’est pas une autobiographie comme celle qui définit de façon canonique le genre – Les Confessions de Rousseau, au XVIIIe siècle – et qui suit une progression chronologique, des origines et de l’enfance jusqu’à l’âge d’homme. Ce sont les idées, les thèmes abordés qui en font l’unité, et sur un même thème, Montaigne peut avoir des choses à dire qui renvoient à son extrême jeunesse comme à sa vieillesse.

Voyons à présent la seconde justification avancée pour justifier ce mode d’écriture.

Secondement que, pour mon regard, je crains de perdre au change : mon entendement ne va pas tousjours avant, il va à reculons aussi. Je ne me deffie guiere moins de mes fantasies pour estre secondes ou tierces que premieres, ou presentes que passées. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent comme nous corrigeons les autres. Mes premieres publications furent l’an mille cinq cens quatre vingts. Depuis d’un long traict de temps je suis envieilli, mais assagi je ne le suis certes pas d’un pouce. Moy à cette heure et moy tantost sommes bien deux ; mais quand meilleur, je n’en puis rien dire. Il feroit beau estre vieil si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’yvroigne titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l’air manie casuellement selon soy. Antiochus avoit vigoureusement escrit en faveur de l’Academie ; il print sur ses vieux ans un autre party. Lequel des deux je suyvisse, seroit pas tousjours suivre Antiochus ? Apres avoir establi le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines estoit ce pas establir le doubte, non la certitude, et promettre qui luy eust donné encore un aage à durer qu’il estoit tousjours en terme de nouvelle agitation, non tant meilleure qu’autre ?

Quel est l’objet du second point ? un argument qui tient à une forme d’honnêteté à l’égard de soi, dans la complexe recherche du vrai.

Qu’est-ce qui dit que Montaigne à 37 ans n’avait pas raison contre Montaigne à 59 ? Si la vie humaine relevait d’une progression uniforme et continue, nous aurions forcément une pensée plus juste dans la vieillesse que dans la jeunesse. Cela peut parfois être le cas (et en ce cas, qu’« Il feroit beau estre vieil » !), mais nous ne pouvons en être parfaitement certains car nous ne marchons pas droit vers plus de vérité et de justesse. Tout au contraire, notre avancée dans la vie s’apparente à la démarche titubante d’un ivrogne, ou au balancement des joncs au gré de vents contraires. Nous n’avons aucun moyen d’être parfaitement certains de quoi que ce soit. Il faut l’accepter et faire du doute (voir, une nouvelle fois, « que sais-je ? ») un principe intangible de l’honnêteté intellectuelle.

Face à ce constat, on pourrait baisser les bras – puisqu’il est impossible d’être certain de quoi que ce soit, à quoi bon chercher à en savoir davantage ? – mais il convient pourtant de ne pas renoncer, sinon à trouver, tout au moins à chercher. Comme nous sommes avertis que nous avançons comme à tâtons sur un terrain meuble, nous devons faire preuve d’humilité, et garder, comme un phare propre à nous éclairer dans cette navigation difficile, le cap de l’honnêteté et de la constante remise en question : suis-je vraiment fondé à dire ce que je dis ? N’y a-t-il rien qui pourrait contredire ou tout au moins nuancer ce que je suis en train d’avancer ? C’est, aujourd’hui encore, cette exigence qui doit être celle de tout chercheur et de tout penseur, dans n’importe quel domaine de la connaissance et du savoir.

Cette exigence intellectuelle a une valeur éthique qui n’est pas, comme on pourrait le penser, à sens unique : il ne s’agit pas seulement d’être exigeant par rapport à ce que l’on écrit, en retour, ce que l’on a écrit nous engage pour la suite de notre vie. C’est ce que met particulièrement en évidence le passage suivant.

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III. Influence de l’écriture sur la vie (se tenir à ce que l’on a dit de soi) : « Je sens ce proffit inespéré […] plus seurement et exactement », p. 77-80

Je sens ce proffit inesperé de la publication de mes meurs qu’elle me sert aucunement de regle. Il me vient par fois quelque consideration de ne trahir l’histoire de ma vie. Cette publique declaration m’oblige de me tenir en ma route, et à ne desmentir l’image de mes conditions, communément moins desfigurées et contredites que ne porte la malignité et maladie des jugements d’aujourd’huy.

Ce passage aborde la question de l’influence de l’écriture sur la vie ou, plus précisément, de la manière dont ce que l’on a écrit de soi nous tient par la suite comme un tuteur. Un mouvement circulaire inattendu se met ici en place : j’écris ma vie en essayant d’être le plus juste possible dans ce que je dis. Par effet de retour, ce que j’ai écrit – mais surtout ce que j’ai publié, c’est-à-dire soumis au jugement public – me sert de tuteur ou de guide, et m’empêche de trop m’éloigner de ce que j’ai pu dire de moi.

On peut noter, dans les trois phrases suivantes, le lexique de la droiture et de la loyauté (« règle », « ne trahir », « oblige », « ne démentir »), mais aussi la discrète mention de « la malignité et maladie des jugements d’aujourd’huy ». Montaigne vit en un temps déréglé : raison de plus pour se soumettre avec rigueur et exigence à une règle qui l’engage par rapport à ses contemporains.

Pour autant, il ne s’agit pas de donner de lui une image idéale, comme un modèle quasi inaccessible auquel chercher à se conformer : tout au contraire, il faut se montrer juste, et donc mesuré dans ce portrait, en n’exagérant ni les qualités ni les défauts, en n’omettant pas non plus les uns ou les autres. Ce projet, Montaigne le note, est original en son temps. On pourrait penser qu’en se présentant ainsi, il prête le flanc à ses ennemis et se montre faible, voire fragile – voir la suite de l’extrait, p. 78-79 :

L’uniformité et simplesse de mes meurs produict bien un visage d’aisée interpretation, mais, parce que la façon en est un peu nouvelle et hors d’usage, elle donne trop beau jeu à la mesdisance. Si est-il, qu’à qui me veut loyallement injurier il me semble fournir bien suffisamment où mordre en mes imperfections advouées et cogneues et dequoy s’y saouler, sans s’escarmoucher au vent[2]. Si, pour en praeoccuper moy-mesme l’accusation et la descouverte, il luy semble que je luy esdente sa morsure, c’est raison qu’il preigne son droict vers l’amplification et extention (l’offence a ses droicts outre la justice), et que les vices dequoy je luy montre des racines chez moy, il les grossisse en arbres, qu’il y emploie non seulement ceux qui me possedent, mais ceux aussi qui ne font que me menasser. Injurieux vices, et en qualité et en nombre; qu’il me batte par là. J’embrasseroy franchement l’exemple du philosophe Dion. Antigon le vouloit piquer sur le subjet de son origine; il luy coupa broche : Je suis, dict-il, fils d’un serf, bouchier, stigmatisé, et d’une putain que mon pere espousa par la bassesse de sa fortune. Tous deux furent punis pour quelque mesfaict. Un orateur m’achetta enfant, me trouvant agreable, et m’a laissé mourant tous ses biens, lesquels ayant transporté en cette ville d’Athenes, me suis addonné à la philosophie. Que les historiens ne s’empeschent à chercher nouvelles de moy; je leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et libre enerve le reproche et desarme l’injure. Tant y a que, tout conté, il me semble qu’aussi souvent on me loue qu’on me desprise outre la raison. Comme il me semble aussi que, des mon enfance, en rang et degré d’honneur on m’a donné lieu plustost au dessus qu’au dessoubs de ce qui m’appartient. Je me trouveroy mieux en païs auquel ces ordres fussent ou reglez ou mesprisez. Entre les hommes, depuis que l’altercation de la prerogative au marcher ou à se seoir passe trois repliques, elle est incivile. Je ne crain point de ceder ou preceder iniquement pour fuir à une si importune contestation; et jamais homme n’a eu envie de ma presseance à qui je ne l’aye quittée.

En fait, cette page met inexorablement en place un effet de balancier en faveur de la position modérée de Montaigne. Si le détracteur est de mauvaise foi – et Montaigne le laisse libre de l’être – il se mettra dans son tort en amplifiant, en exagérant les défauts de Montaigne. L’idée est complétée par un allongeail : s’il est honnête, le détracteur aura eu l’herbe coupée sous le pied car « La confession genereuse et libre enerve le reproche et desarme l’injure », c’est donc un bon moyen de se défendre [NB. C’est là une leçon exigeante et délicate à mettre en œuvre, mais qui vient sans doute de l’expérience politique de Montaigne – et dont on peut encore penser aujourd’hui qu’elle pourrait être profitable à nos hommes d’état, même s’ils gouvernent en des temps malgré tout moins troublés que ceux qu’a connus notre auteur]. Cela conduit Montaigne à une observation sur la difficulté à être parfaitement juste. Il a fait l’expérience d’être aussi bien loué que « despris[é] outre la raison », ou encore, dans son enfance, d’être parfois placé « plustost au dessus qu’au dessoubs de ce qui [lui] appartient », référence sans doute à l’ascension sociale dans laquelle s’inscrit sa famille. Or, pour Montaigne, l’équilibre de la juste place est capitale. C’est ce qui explique qu’il ne tienne pas à une préséance qu’on lui aurait disputée. Il ne s’agit pas de se coucher, de se rabaisser indûment, mais pas non plus de se glorifier tout aussi indûment. C’est un équilibre très ténu qu’il convient de maintenir, dans la vie, comme dans l’écriture. C’est ce qui explique le refus, là encore dans la vie comme dans l’écriture, des oppositions trop radicales : rien n’est tout noir ou tout blanc. Il faut accepter de rendre compte de toutes les nuances de gris, avec la précision requise.

Ainsi, cette façon de procéder est certes exigeante mais très bénéfique pour Montaigne. Ce n’est pourtant pas le seul effet qu’il en espère, en des temps, rappelons-le, qui manquent singulièrement de mesure et de justesse. C’es ce que met en évidence le dernier paragraphe de la p. 79 :

Outre ce profit que je tire d’escrire de moy, j’en espere cet autre que, s’il advient que mes humeurs plaisent et accordent à quelque honneste homme avant que je meure, il recerchera de nous joindre ; je luy donne beaucoup de pays gaigné, car tout ce qu’une longue connoissance et familiarité luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il le voit en trois jours en ce registre, et plus seurement et exactement.

Montaigne ne perd donc jamais de vue l’intérêt public dans son travail d’écriture. Même s’il parle de lui, ce n’est pas un projet nombrilliste, c’est un travail qui s’ouvre à l’autre et espère lui être utile. Pourtant, sur ce point encore, la position de M. est nuancée, comme le montre un passage qu’il consacre, quelques pages plus loin, à la façon dont il envisage la survie de son œuvre.

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IV. La question de la postérité de l’œuvre : une écriture au présent ? « J’escris mon livre à peu d’hommes […] veritablement et justement », p. 83-84

Si l’œuvre des Essais est composée au long cours, qu’en est-il de la réception que Montaigne envisage pour elle ?

J’escris mon livre à peu d’hommes et à peu d’années. Si ç’eust esté une matiere de durée, il l’eust fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a suivy le nostre jusques à cette heure, qui peut esperer que sa forme presente soit en usage, d’icy à cinquante ans ? Il [= ce livre] escoule tous les jours de nos mains et depuis que je vis s’est alteré de moitié. Nous disons qu’il est à cette heure parfaict. Autant en dict du sien chaque siecle. Je n’ay garde de l’en tenir là tant qu’il fuira et se difformera comme il faict. C’est aux bons et utiles escrits de le clouer à eux, et ira son credit selon la fortune de nostre estat.

Le livre n’est donc pas conçu comme un monument, appelé à durer (et pourtant…). Montaigne a des ambitions plus modestes : s’adresser « à peu d’hommes et à peu d’années ». Cela signifie qu’il envisage que cette œuvre si fluide, si insaisissable, à la forme si nouvelle, puisse se périmer très rapidement. C’est d’ailleurs ce qui justifie qu’il n’ait pas employé un « langage plus ferme ». L’allongeail produit quelques années plus tard confirme cette idée car le livre, vu dans les dernières années de sa composition, s’écoule, s’altère, comme une forme proprement insaisissable. Montaigne, pourtant, se refuse à le figer artificiellement : il assume cette incertitude qui est le propre de cette écriture si libre. Il n’exclut pas, toutefois, que ce qu’il livre là puisse un jour être « cloué », c’est-à-dire plus fermement fixé, par d’autres « bons et utiles escrits », mais il passe généreusement le relais à qui voudra s’en saisir, parmi les rares lecteurs de son temps qu’il vise.

Cette ouverture, qui nous trouble – ou plus exactement nous séduit en même temps qu’elle nous angoisse, comme toute liberté – n’est pourtant pas plus radicale que tout ce qui peut jaillir de la plume de Montaigne. Il a tout de même quelques espérances, qui trahisse un souci de contrôle et qui concernent la postérité :

Pourtant ne crains-je poinct d’y inserer plusieurs articles privez, qui consument leur usage entre les hommes qui vivent aujourd’huy, et qui touchent la particuliere science d’aucuns, qui y verront plus avant que de la commune intelligence. Je ne veux pas apres tout, comme je vois souvent agiter la memoire des trespassez, qu’on aille debatant : Il jugeoit, il vivoit ainsin ; il vouloit cecy ; s’il eust parlé sur sa fin, il eust dict, il eust donné; je le connoissois mieux que tout autre. Or, autant que la bienseance me le permet, je faicts icy sentir mes inclinations et affections; mais plus librement et plus volontiers le faits-je de bouche à quiconque desire en estre informé. Tant y a qu’en ces memoires, si on y regarde, on trouvera que j’ay tout dict, ou tout designé. Ce que je ne puis exprimer, je le montre au doigt :

Verum animo satis haec vestigia parva sagaci
Sunt, per quae possis cognoscere caetera tute[3].

Je ne laisse rien à desirer et deviner de moy. Si on doibt s’en entretenir, je veus que ce soit veritablement et justement.

Fort de sa propre expérience tirée de la mort de proches – et sans doute au premier chef de celles de son père et de La Boétie – il sait que la tentation est grande, pour ceux qui survivent au défunt et l’ont plus ou moins bien connu, de lui faire dire ce qu’ils veulent. Chacun des survivants peut alors donner l’image qu’il veut du défunt, sans mesure et sans justesse et débattre de la légitimité de la vision qu’il avait du mort par rapport à celles des autres. Il n’est alors plus temps pour le mort de se dresser et de dire comment étaient les choses. C’est la raison pour laquelle, dans un souci de vérité et de justice (voir les deux derniers adverbes, « véritablement et justement »), il « ne laisse rien à desirer et deviner » de lui mais dit tout ce qu’il peut par avance. Nous y reviendrons quand nous aborderons de façon plus détaillée la question de la mort dans ce chapitre.

⇒ On voit donc, sur ce point encore, l’art de la nuance de Montaigne, qui n’est pas contradiction mais rigoureuse précision, et prise en compte du fait que l’humain n’est pas monolithique mais bel et bien complexe. Toute simplification le trahit. Il en va de même de l’ordre : il n’est pas absent de la pensée mais ne doit pas justifier un assèchement de la réflexion. Pour Montaigne, il est bon d’ordonner lorsque c’est possible, mais l’ordre absolu n’est définitivement pas dans sa complexion. C’est ce que montre en particulier un commentaire qu’il propose, après un moment de digression et avant de revenir au propos provisoirement abandonné, dans un dernier passage, situé à la fin du chapitre.

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V. L’art de la bigarrure : « Cette farcisseure […] contreroller de si pres », p. 107-110

Il utilise la métaphore très évocatrice de la « farcissure » pour désigner cette digression, mais aussi celle de la « bigarrure » :

Cette farcisseure est un peu hors de mon theme. Je m’esgare, mais plustot par licence que par mesgarde. Mes fantasies se suyvent, mais par fois c’est de loing, et se regardent, mais d’une veue oblique. J’ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon mi party d’une fantastique bigarrure, le devant à l’amour, tout le bas à la rhetorique. Ils ne creignent point ces muances, et ont une merveilleuse grace à se laisser ainsi rouler au vent, ou à le sembler.

On note une tension entre liberté et contrôle : ce n’est pas par mégarde (c’est-à-dire sans s’en rendre compte, par erreur) mais par licence (c’est-à-dire parce qu’il s’y autorise consciemment, en toute connaissance de cause) qu’il semble s’éloigner de son sujet.

Pourquoi cette licence ? d’abord parce qu’il est gracieux de « se laisser ainsi rouler au vent, ou à le sembler» (c’est-à-dire qu’en fait, rien n’est décousu, même si on peut en avoir l’impression de prime abord). Ensuite, parce que cette bigarrure, ou cette farcissure, enrichit indirectement la réflexion sur le sujet qui a l’air d’avoir été perdu de vue, mais ne l’est pas. Cela signifie donc que nous lecteurs devons toujours nous demander quel lien entretient tel ou tel passage qui a l’air d’être hors du sujet principal avec ce fil de la réflexion, et que nous pouvons toujours déterminer la « veue oblique» qui a présidé à l’insertion, à ces endroits précis, de ces développements apparemment très libres et détachés du reste.

Montaigne donne ensuite un exemple qui doit retenir notre attention, celui des titres de ses chapitres :

Les noms de mes chapitres n’en embrassent pas tousjours la matiere ; souvent ils la denotent seulement par quelque marque, comme ces autres tiltres : l’Andrie, l’Eunuche, ou ces autres noms : Sylla, Cicero, Torquatus. J’ayme l’alleure poetique, à sauts et à gambades. C’est une art, comme dict Platon, legere, volage, demoniacle. Il est des ouvrages en Plutarque où il oublie son theme, où le propos de son argument ne se trouve que par incident, tout estouffé en matiere estrangere : voyez ses alleures au Daemon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté, et plus lors que plus elle retire au nonchalant et fortuite. C’est l’indiligent lecteur qui pert mon subject, non pas moy ; il s’en trouvera tousjours en un coing quelque mot qui ne laisse pas d’estre bastant, quoy qu’il soit serré. Je vois au change, indiscrettement et tumultuairement. Mon stile et mon esprit vont vagabondant de mesmes.

Ainsi, même si le terme de « vanité » n’apparaît au bout du compte que bien peu dans ce chapitre-ci, il ne faut pas croire que Montaigne perde de vue son projet de traiter de ce sujet. Simplement il le fait par la bande, nous laissant achever la réflexion, comme cet auteur latin qu’il aime tant, Plutarque, ou comme les poètes.

Cela rappelle d’ailleurs la position de Ronsard, dans la Responce aux injures. Le poète y définit ainsi son art : il ne s’agit pas simplement d’une technique rhétorique, qui consisterait à produire des vers en se fondant sur une maîtrise raisonnée de la versification et des règles – même si celles-ci doivent aussi être connues. Il y faut aussi du furor [sur ce point, voir ce document].

On peut lire, à la lumière de ce détour ronsardien, la suite du développement de Montaigne, et être frappé par sa proximité avec le point de vue du poète :

Il faut avoir un peu de folie qui ne veut avoir plus de sottise, disent et les preceptes de nos maistres et encores plus leurs exemples. Mille poetes trainent et languissent à la prosaïque ; mais la meilleure prose ancienne (et je la seme ceans indifferemment pour vers) reluit par tout de la vigueur et hardiesse poetique, et represente l’air de sa fureur. Il luy faut certes quitter la maistrise et preeminence en la parlerie. Le poete, dict Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie tout ce qui luy vient en la bouche, comme la gargouïlle d’une fontaine, sans le ruminer et poiser, et luy eschappe des choses de diverse couleur, de contraire substance et d’un cours rompu. Luy mesmes est tout poetique, et la vieille theologie poesie, disent les sçavants, et la premiere philosophie. C’est l’originel langage des Dieux.

Montaigne considère donc que son écriture, sans pour autant être versifiée, est poétique, comme l’est aussi celle de certains prosateurs antiques (et c’est sans doute ce qui explique aussi qu’il dit ne pas être philosophe). La poésie ne se définit pas par l’adoption d’une forme versifiée (pourtant la norme en son temps), et il va même jusqu’à considérer que certains poètes, en versifiant, « trainent et languissent à la prosaïque ». Pour lui, la poésie ne tient donc pas tant à la forme apparente de l’écrit (vers ou prose) mais au souffle furieux (et divin) qui traverse ou non cet écrit.

Il écrit en prose, certes. Il recourt à l’argumentation, certes. Son texte s’apparente aussi à un travail autobiographique puisqu’il parle de lui, certes. Mais ce qu’il cherche avant tout, dans la liberté formelle qui est la sienne, c’est à accueillir sans le figer ou le fausser ce furor qui apparente aussi sa démarche à un vagabondage poétique.

C’est la raison pour laquelle sa pensée ne peut s’accommoder de la lourdeur de certains carcans formels, courants dans l’écriture argumentative :

J’entends que la matiere se distingue soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend, sans l’entrelasser de paroles, de liaison et de cousture introduictes pour le service des oreilles foibles ou nonchallantes, et sans me gloser moymesme. Qui est celuy qui n’ayme mieux n’estre pas leu que de l’estre en dormant ou en fuyant ? Nihil est tam utile, quod in transitu prosit. Si prendre des livres estoit les apprendre, et si les veoir estoit les regarder, et les parcourir les saisir, j’aurois tort de me faire du tout si ignorant que je dy. Puisque je ne puis arrester l’attention du lecteur par le pois, manco male s’il advient que je l’arreste par mon embrouilleure.–Voire, mais il se repentira par apres de s’y estre amusé.–C’est mon, mais il s’y sera tousjours amusé. Et puis il est des humeurs comme cela, à qui l’intelligence porte desdain, qui m’en estimeront mieux de ce qu’ils ne sçauront ce que je dis : ils conclurront la profondeur de mon sens par l’obscurité, laquelle, à parler en bon escient, je hay bien fort, et l’eviterois si je me sçavois eviter. Aristote se vante en quelque lieu de l’affecter ; vitieuse affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, de quoy j’usoy au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née, et la dissoudre, dedeignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure on ne veut rien donner. Et ne faict on rien pour celuy pour qui on ne faict qu’autre chose faisant. Joint qu’à l’adventure ay-je quelque obligation particuliere à ne dire qu’à demy, à dire confusément, à dire discordamment. J’avois à dire que je veus mal à cette raison trouble-feste, et que ces projects extravagants qui travaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la verité, je la trouve trop chere et incommode. Au rebours, je m’emploie à faire valoir la vanité mesme et l’asnerie si elle m’apporte du plaisir, et me laisse aller apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres.


[1] Diomède, grammairien latin du IVe siècle avant J.-C. (attention à ne pas le confondre avec l’un de ses nombreux homonymes).
[2] Comprendre : « À ceux qui veulent m’injurier, je fournis ainsi de quoi me critiquer ; ils peuvent s’en prendre aux imperfections que j’ai moi-même avouées et qui sont bien connues ; cela leur donne de quoi se rassasier (sens ici de « saoûler ») sans qu’ils aient besoin de se battre dans le vide pour trouver de la matière à leur critique ».
[3] Lucrèce : « Mais à un esprit sagace comme le tien, ces légères empreintes suffisent à faire découvrir tout le reste ».

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