Antoine Compagnon : Écrire la vie, Montaigne

Antoine Compagnon a proposé entre 2008 et 2010 un cours intitulé « Écrire la vie » au Collège de France (voir ici : 2008-2009 et 2009-2010). On peut également lire ici la présentation détaillée de la seconde année de ce cours. Le 12 mars 2012, à l’occasion de la séance inaugurale d’une courte série de conférences à la BnF, il en a repris les enseignements majeurs. La communication est constituée d’une introduction générale et de l’étude de quelques pages de Montaigne.

Compte-rendu de la conférence du 12 mars 2012

Dans les Essais, souligne Antoine Compagnon, les moments intimes sont peu nombreux mais importants. Ceux que Montaigne retient sont souvent des instants de particulier danger. C’est ainsi que le célèbre épisode de la chute de cheval (II, 6) permet de réfléchir aux raisons de ne pas craindre la mort. Deux anecdotes situées à la fin du chapitre « De la physionomie » (III, 12) relatent comment la vie de Montaigne s’est trouvée menacée durant les guerres civiles. Il est tombé à deux reprises dans des embuscades. S’il a réussi à en réchapper, il le doit selon lui à sa « bonne mine ». Ces récits servent en effet à illustrer ce qu’Antoine Compagnon nomme le « pari de confiance » de Montaigne : c’est parce qu’il s’est comporté de manière ouverte et franche avec ses ennemis qu’il est sorti indemne de ces guet-apens.

Assassinat du duc de guise en Février 1563 (source : http://www.museeprotestant.org)
Assassinat du duc de Guise en février 1563
(source : http://www.museeprotestant.org)

Antoine Compagnon s’intéresse ensuite plus longuement à deux autres anecdotes rapportées dans le chapitre « Divers événements de même conseil ». Il est vrai que ces pages se trouvent dans le livre I des Essais (hors de notre programme) mais elles n’en sont pas moins instructives pour la question qui nous occupe ce semestre. Montaigne y réfléchit à l’opportunité de la clémence et de la magnanimité. Il s’appuie pour cela sur deux exempla contradictoires (comme souvent). Certes, l’Histoire ancienne nous apprend que la clémence d’Auguste à l’égard de Cinna a été récompensée. Mais, comme en témoignent des événements plus récents, ce n’est pas toujours le cas. François de Lorraine, duc de Guise, a ainsi été assassiné en février 1563 par le protestant Jean de Poltrot de Méré, ennemi que le duc avait épargné quelques mois plus tôt. Montaigne tient ce récit d’Amyot. Aux sources livresques de l’Histoire antique s’ajoutent la circulation orale d’autres récits exemplaires qui lui permettent de conclure qu’une même décision de clémence (celle d’Auguste, celle du duc de Guise) peut être suivie d’effets opposés. Dans cette mesure, il est donc impossible de prendre de pareilles décisions en pensant obtenir un résultat prévisible. La leçon qu’en tire Montaigne est qu’il vaut donc mieux agir avec assurance et confiance, puisque, aussi bien, nul ne maîtrise la Fortune.

Ces deux récits historiques sont présents dès la première édition des Essais, en 1580. En 1588, Montaigne ajoute un long développement à ces pages, développement qu’il continuera à remanier jusqu’à sa mort. Il y conte deux expériences personnelles concernant la question de la confiance et de la défiance. La première met en scène Montaigne comme témoin oculaire, la seconde comme protagoniste. C’est d’abord l’enseignement à tirer de ces événements qui est présenté, selon un procédé fréquent chez cet auteur. Il s’inscrit dans cette « éthique de la main tendue », selon les termes d’Antoine Compagnon, qui est fondamentale chez Montaigne. Les deux brefs récits, à portée autobiographique cette fois, montrent en effet qu’il est souhaitable d’aller vers l’autre sans douter de lui, quitte éventuellement à dissimuler de légitimes inquiétudes.

Si les exempla « historiques » précédents présentaient d’abord l’aspect positif de la clémence pour ensuite contrebalancer cette perspective par l’aspect négatif, c’est l’organisation inverse qui préside à la présentation des deux récits dans lesquels Montaigne jouent d’abord un rôle de témoin oculaire puis d’acteur central. L’ordre chronologique, en revanche, est respecté.

Histoire universelle de Thou, t. I, vol 5.
La mort de Moneins.

Montaigne commence en effet par rapporter un événement important – et traumatisant – auquel il a assisté en 1548, alors qu’il était à peine âgé de 15 ans. L’épisode prend place dans le cadre historique de la terrible révolte contre la gabelle dont la Guyenne était le théâtre cette année-là. Le lieutenant du roi Moneins est mis à mort par le peuple. Son supplice est effroyable. Il est saigné, écorché, dépecé et son corps martyrisé est saupoudré du sel qui est au cœur de la révolte. Cet événement entraînera une terrible répression, conduite par le connétable de Montmorency. L’épisode et ses conséquences sont notamment rapportées avec force détail par l’historien J.-A de Thou dans son Histoire universelle (voir l’image ci-dessus et les pages numérisées ici). Montaigne en revanche se montre plus elliptique sur l’horreur de la scène, à laquelle il a pourtant assisté et qui constitue un événement historique majeur dans sa vie et celle des siens. De fait, son père était alors jurat de Bordeaux. Si Montaigne n’entre pas dans le détail de l’horreur, et n’insiste pas non plus sur la façon dont sa famille a vécu l’événement et ses suites, il en tire une nouvelle fois une leçon, dans la mesure où il considère que l’irrésolution du lieutenant devant le peuple a joué un rôle important dans l’issue fatale de l’épisode.

À ce souvenir de 1548, il juxtapose sans transition le récit d’un second événement beaucoup plus récent. Il est cette fois le protagoniste de l’histoire qui a lieu en 1585, alors qu’il achève son second mandat de maire de Bordeaux. Toutefois, pas plus que dans le récit précédent, Montaigne ne se met en avant. Dans cette narration très économique de moyens, il s’intéresse surtout à l’analyse de son propre comportement en des circonstances assez similaires à celles où Moneins, quarante ans auparavant, a été massacré. De fait, à cette période, les tensions entre la ligue catholique et les magistrats de la ville sont très vives. Montaigne, dans ses fonctions de maire, doit décider de sortir (ou non) devant une foule furieuse et en armes.

Au moment du choix, il ne peut qu’être tiraillé entre le principe qu’il a défendu dès la première version de ces pages en 1580 – c’est-à-dire décider de faire confiance à autrui – et la leçon de défiance qu’il aurait pu tirer de la mort de Moneins. En somme, il est pris entre l’enseignement tiré de l’expérience réelle d’une part et de la pratique de l’écriture d’autre part. Pour reprendre les termes d’Antoine Compagnon, on observe là le « contrecoup du livre sur la vie ». En effet, malgré les craintes d’une insurrection, Montaigne décide de passer en revue la bourgeoisie en armes. Il a conscience qu’il s’expose à une tentative d’assassinat, devant ces troupes hostiles. L’occasion est favorable aux « vengeances secrètes ». Mais il prend le parti de ne pas montrer ses doutes. Il défile tête droite et visage ouvert. L’audace dont il fait preuve est à son comble lorsqu’il recommande même aux ligueurs d’user de leurs armes dans le cadre de la parade.

Antoine Compagnon conclut son intervention sur la question de la dialectique entre l’écriture et la vie. Il se demande si, en écrivant le chapitre avant 1580, Montaigne avait déjà à l’esprit l’épisode de la mort de Moneins, qui a pu en provoquer la rédaction, ou bien s’il n’a pris conscience que plus tard – au moment où lui-même se trouvait dans une situation analogue – du lien existant entre les pages publiées dans la première édition des Essais et le souvenir de la scène traumatisante de la mort de Moneins. Il rattache cette interrogation aux réflexions proustiennes sur la mémoire et à la manière dont Stendhal, dans La vie de Henry Brulard, considère que l’écriture même est propre à rameuter des souvenirs qui avaient apparemment été oubliés.