Etude des Essais, III, 1

Vous trouverez ici quelques notes pour l’étude du premier chapitre du livre III des Essais qui a été faite dans le cadre d’un cours de L2 en 2014 à l’Université Paris-Sorbonne nouvelle (« Littérature et Histoire – XVIe siècle. Une écriture à vif : témoigner des guerres de religion »).

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une étude littéraire (qui doit être composée comme un commentaire), mais d’une réflexion  qui, dans son développement, suit le mouvement du chapitre de façon linéaire et pose, à partir de cet examen de la structure, quelques jalons pour aborder ce livre des Essais dans une perspective littéraire, sans pour autant évacuer sa dimension philosophique.

Raphaël, "Philosophie", 1509-11, Stanza della Segnatura, Palazzi Pontifici, Vatican (source : WGA).
Raphaël, « Philosophie », 1509-11,
Stanza della Segnatura, Palazzi Pontifici, Vatican (source : WGA).

Introduction

La question de la justice et celle de l’obéissance aux princes sont au cœur de ce chapitre liminaire du troisième livre des Essais intitulé « De l’utile et de l’honneste ». Ce sont deux aspects importants, sur les plans social et politique, que Montaigne envisage ici sous l’angle de la tension problématique entre les deux notions qui figurent au titre : le « et » ne les juxtapose pas, il engage à les faire jouer l’une par rapport à l’autre.
Rappelons la définition de l’honnête : il faut entendre ici le terme en son sens étymologique, c’est-à-dire : « Honestum », ce qui est dicté par l’honneur et non par l’intérêt. Le titre pose donc le problème du rapport entre les deux notions, au cœur des guerres civiles. C’est une réflexion morale pour un temps de guerre.

Se dessine une position complexe :

  • tout ce qui est utile (la Saint-Barthélemy ? dont on a dit, mais sans certitude, que Montaigne l’avait en vue dans ce chapitre) n’est pas forcément honnête. Dans cette mesure, il convient de le rejeter – même si la politique invite souvent, vicieusement, à le faire prédominer.
  • L’honnête justement défini, en revanche, est utile – à celui qui le pratique comme à la société en général.
  • Pour autant l’intérêt particulier ne doit pas être totalement perdu de vue : les princes ne doivent pas demander de sacrifices disproportionnés et contraires à la conscience de leurs sujets, au nom d’un intérêt général mal entendu (qui n’est souvent que l’intérêt des princes eux-mêmes). Il convient d’être guidé par la mesure.
  • Un ‘honnête homme’, tel que l’esquisse Montaigne en s’examinant lui-même, ne doit au bout du compte être asservi ni par une forme d’utile qui l’engagerait sur la voie de la vilenie, ni par l’honnête considéré comme sacrifice de soi et de sa conscience à l’intérêt de son prince (ce qui est une perversion de l’honnête et peut se rattacher à une forme d’utile → chercher la faveur de ce prince).

La réflexion engagée ici correspond en partie à une distinction de la politique et de la morale que l’on trouve aussi chez Machiavel et Cicéron qui consacre une grande partie du livre III du De Officiis à la distinction de l’utile et de l’honnête, entre exigences morales et nécessités pratiques.
Pour Cicéron : il n’y a rien d’honnête qui ne soit utile, rien d’utile qui ne soit honnête (De Officiis, III, 74). Celui qui renonce à l’honnête pour l’utile est prêt à tous les crimes, à toutes les malversations. Cicéron prend pour exemple Pompée et César. Il critique César qui a tout sacrifié pour avoir le pouvoir. Il approuve en revanche Regulus qui a tenu sa parole. Montaigne s’appuie sur cette pensée pour confronter les exemples antiques, la morale cicéronienne et la guerre présente ; l’exemple historique et son cas personnel.
Pour ce qui concerne Machiavel, Montaigne connaît là encore sa pensée, et retient certaines de ses idées sans s’inscrire totalement dans son sillage. Il a en particulier la même conception d’une science politique fondée sur l’histoire, sur la comparaison du passé et du présent. Il partage avec l’auteur italien la vision d’un univers complexe, imprévisible, comme le sont les actions humaines. Il existe une polémique anti-Machiavel après la Saint Barthélemy, que Montaigne connaît bien, également. Ce que rejette Montaigne, ce sont bien plutôt les machiavelistes (qui ont érigé la ruse et la tromperie en moyen de gouverner) que Machiavel lui-même.

L’intérêt de ce chapitre, dans notre perspective, est que Montaigne inscrit cette réflexion au cœur de son analyse des guerres de religion, de l’attitude qu’un honnête homme doit adopter dans ce genre de circonstances. Il envisage sa propre attitude au regard des exemples antiques, et l’analyse. Sa perspective est donc à la fois rétrospective et délibérative.
Le chapitre traite de la question de l’obéissance au prince, qui est une question actuelle et cruciale. Cf. Bodin dans Les six livres de la République, livre III, chapitre 4, « De l’obéissance que doit le Magistrat aux Lois et au Prince souverain ». En tant que magistrat, Montaigne a lui-même été confronté à cette question. Il se demande donc s’il est utile et honnête de prendre parti.

Problématique : Comment, dans un chapitre caractérisé par sa parole à tous égards ouverte, s’affirme néanmoins une conviction ferme propre à convaincre le lecteur ?

Cela passe notamment par quelques caractéristiques importantes de la pensée comme de l’écriture de Montaigne :
→ Une ouverture qui se décline sous diverses formes :

  1. Ouverture aux exemples historiques, antiques, contemporains comme à l’expérience propre qui alternent, s’entremêlent et résonnent les uns par rapport aux autres pour produire une réflexion marquée par la liberté de son mouvement, de sa forme, de ses explorations (à l’instar de la liberté prônée dans le champ social et politique).
  2. Ouverture aux points de vue adverses qui peuvent ne pas convaincre Montaigne voire, en certains cas, être rejetés avec fermeté, mais qui ne sont jamais déniés, invalidés et écrasés.
  3. Ouverture aux variations liées à des changements de contexte : il n’y a pas de vérité intangible, de principes incontournables, quelles que soient les circonstances. Cette importance de la circonstance justifie qu’un énoncé, valable en certains cas, soit invalide dans d’autres.

→ Des réflexions qui se présentent humblement comme des « fadaises », des paroles de « rencontre » et qui, par là-même, laissent la place à une opposition.
→ La perspective sceptique qui analyse mais suspend tout jugement ultime, définitif et radical est favorisée par la mise en place d’un « je » complexe : cette première personne est employée dans la perspective de l’autoportrait, pour représenter Montaigne lui-même. Mais on observe aussi une tendance au glissement du « je » des personnages auxquels Montaigne donne la parole au discours direct, vers le « je » de Montaigne. Ce mouvement, auquel il convient de façon générale d’être attentif dans les Essais, est compliqué par un recours au « nous » qui inclut le lecteur. Une attention particulière doit donc être accordée à l’énonciation.
→ Une subjectivité assumée sans fanfaronnade, qui n’empêche toutefois pas une position au bout du compte assez ferme.

Toutes ces pistes mériteraient un traitement spécifique mais ne seront ici qu’esquissées.

Le parti pris de cette première étude est de mettre en avant un des éléments de l’écriture montaignienne qui paraît à la fois capital et d’une particulière complexité : cette façon qu’il a de présenter une réflexion apparemment à sauts et à gambades, la laissant ouverte à la possibilité de la contradiction et du contre-exemple, qui s’articule d’une étonnante manière ici à la défense d’une position ferme mais sans dogmatisme. C’est une structuration du propos « l’air de rien » qui répond aux exigences de l’équilibriste du politique et du social, sous les traits duquel Montaigne se présente ici aussi. Cette forme de liberté exigeante correspond à un propos dont on peut par ailleurs considérer, dans une perspective méta-discursive, qu’il est programmatique du livre dans son ensemble (les Essais, un livre utile et honnête).

*

I. Un préambule qui annonce la couleur sceptique

Personne n’est exempt de dire des fadaises. Le malheur est de les dire curieusement [= avec sérieux] […] Cela ne me touche pas. Les miennes m’échappent aussi nonchalemment qu’elles le valent. D’où bien leur prend.

A. Humilité de la captatio benevolentiae

Ouverture apparemment sur un topos d’humilité → Montaigne va traiter d’un sujet crucial – honnête et utile, dimension morale mais aussi politique – qu’il semble se défendre de prendre au sérieux. Ce faisant, il « s’essaie » sur le sujet. Place du chapitre et de cet exorde en ouverture du livre III à cet égard signifiante. On peut conférer à ces propos une portée quasi méthodologique.

B. Conformité à la philosophie sceptique de Pyrhon

Au-delà du topos de captatio, cette façon d’envisager aussi bien la réflexion que l’écriture qui en rend compte relève en effet, si l’on suit les analyses d’André Tournon qui nous guideront ici (André Tournon et Vân Dung Le Flanchec, Essais de Montaigne, Livre III, Paris, Atlande, Clefs concours, 2002), de traits distinctifs de l’écriture pyrhonienne qui ont pu être mal interprétés par certains critiques (Villey, Friedrich).
NB. Doctrine de Pyrrhon, qui, contre les dogmatiques prétendant qu’il y a une vérité absolue et les sophistes qui le niaient, préférait que le philosophe s’abstienne.

Il faut donc définir et circonscrire ces caractéristiques pour éviter le contresens :
→ Montaigne marque son indifférence à l’égard des « fadaises »,
→ il écarte de ce fait le critère de la valeur objective des énoncés,
→ il leur substitue celui de leurs modes d’énonciation (les dire « curieusement » vs « nonchalemment ») = au discours méticuleusement élaboré, qui se prend au sérieux et prétend délivrer une vérité intangible et incontestable, il préfère le propos fortuit qui « échappe » à sa nonchalance. C’est le caractère aléatoire qui importe, et la posture qui consiste à ne pas être convaincu d’être détenteur d’une absolue vérité.

Voir en outre la façon dont il précise ses rapports avec le livre et le lecteur virtuel :

Je les quitterai soudain, à peu de coust qu’il y eust [i.e je renoncerai à mes fadaises tout de suite et pour bien peu]. Et ne les achette, ny les vends, que ce qu’elles poisent. Je parle au papier comme au premier que je rencontre.

Pour Montaigne, la parole de « rencontre », spontanée, renonce à toute caution propre à lui conférer quelque autorité : en cela, elle correspond aux exigences de l’autocritique pyrrhonienne, ici sous-jacente à son mode d’énonciation.

C. Mise en avant de l’authenticité

En revanche, cette parole doit être créditée de sa spontanéité même, indice de naturel ou, pour reprendre le terme de Montaigne, de « naïfveté » : « Autrement dit, elle gagne en authenticité ce qu’elle perd en méthode et en pouvoir démonstratif » (Tournon, op. cit.,  p. 73).
L’opposition entre discours méthodique et spontanéité articule en profondeur l’ensemble du chapitre. Elle se traduit dans son corps par un tressage complexe qui articule, sans les écraser, des positions apparemment contradictoires, l’acceptation de faits produits par l’histoire ancienne ou récente, comme celle qu’impose à Montaigne la connaissance de sa propre complexion et qu’il offre en témoignage à son lecteur.

II. Une démarche qui articule constats et refus dans une tension problématique

Constats et refus : Le chapitre déploie une série régulièrement constituée d’exemples pour illustrer sous divers aspects les empiètements de l’utile sur l’honnête. Mais il fait surgir, « en interruptions tantôt insistantes, tantôt fragmentaires, ce qui se donne pour répliques du scripteur aux types de conduite qu’il examine » (Tournon, op. cit.).

A. Procédé appliqué à l’exemple de Tibère : une structure plutôt simple

Le schéma est défini dès les premières pages : il pose en principe que la perfidie est objet de la réprobation de tous, d’après l’exemple inattendu de Tibère : alors qu’on lui propose de tuer son ennemi Ariminius, assassinat d’une grande utilité sur un plan politique et stratégique, Tibère refuse au motif que

le peuple Romain avoit accoustumé de se venger de ses ennemis par voye ouverte, les armes en main, et non par fraude et en cachette. Il quitta l’utile pour l’honneste (790)

Il fait donc preuve, contre toute attente de vertu :

La confession de la vertu ne porte pas moins en la bouche de celuy qui la hayt.

Après cela, Montaigne juxtapose d’emblée un constat et un refus.

  • Le constat, objectif, dévoile le rôle de la perfidie et d’autres « qualités maladives » des relations humaines (ambition, jalousie, envie, vengeance, superstition, désespoir et surtout cruauté) dans les pratiques par lesquelles se maintiennent les sociétés :
    • « En toute police, il y a des offices nécessaires, non seulement abjects, mais encore vitieux. Les vices y trouvent leur rang, et s’emploient à la couture de nostre liaison : comme les venins à la conservation de nostre santé » (791)
    • c’est dans la nature humaine (cf. haut de la p. 791 « nous sentons au dedans je ne scay quelle aigre-douce poincte de volupté maligne à voir souffrir autruy ») et par conséquent cela a sa place dans la conduite des sociétés. Passer par là, l’accepter, semblent donc incontournable. C’est un fait.
  • Mais suit immédiatement le refus, exprimé en termes d’obligation et assumé de nouveau à la première personne du pluriel, le scripteur anticipant sur l’assentiment de ses lecteurs jusqu’à établir avec eux la complicité de l’ironie :
    • « il faut laisser jouer cette partie aux citoyens plus vigoureux et moins craintifs qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces autres antiens sacrifierent leur vie pour le salut de leur pays ; nous autres, plus foibles, prenons des rolles et plus aisez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre ; resignons cette commission à gens plus obeissans et plus soupples ».

→ ce premier exemple fonctionne comme une sorte de mise en bouche. On complique à présent le mouvement.

B. À sauts et à gambades : enchevêtrement des voix et des perspectives dans la section qu’ouvre l’exemple de la « justice malicieuse »

p. 791-796 Ouverture et clôture sur la justice, avec apparente digression personnelle centrale.
Constat et condamnation se conjuguent dans la notion de « justice malicieuse » appliquée aux juges qui extorquent les aveux par de fausses promesses d’indulgence, mais généralisable à toute perfidie politique, comme pourrait l’indiquer l’allusion à Platon ; et là encore, le verdict est associé à un choix subjectif :

Il serviroit bien à la justice, et à Platon mesme, qui favorise cet usage, de me fournir d’autres moyens plus selon moy [i.e. qui me conviennent davantage].

Montaigne n’a pas été de ces juges-là, mais, surtout, il suit le glissement du judiciaire au politique qu’il a initié pour l’examiner à l’aune de sa propre expérience.
De fait, de ce « selon moy » procèdent les quatre pages suivantes, sur les refus qu’oppose Montaigne à toute incitation aux fraudes, compromissions et asservissements abusifs, dans les négociations auxquelles il a participé, au service de « la cause des lois et defense de l’ancien état » (p. 793). Le texte paraît dans son ensemble sans équivoque ni concession, et insistant par son ampleur même (= le tiers du chapitre). Il tricote néanmoins ensemble des perspectives très variées et ménage une place conséquente à d’autres positions qu’à celle de Montaigne, qui ne s’érige pas orgueilleusement en modèle.

Que nous dit-il de sa propre attitude ?
– Il s’est toujours présenté ouvert et sans masque trompeur.
– Il aborde les questions d’intérêt général sans passion excessive, liée à son intérêt privé. Il fait preuve d’une « affection simplement légitime et civile : ny esmeue ni demeue par interest privé » (792). Il n’est donc pas de ceux qui confondent le « devoir » et « une aigreur et aspreté intestine qui naist de l’interest et passion privée » (bas p. 793)
– Sa modération l’engage à se méfier des postures de martyrs : voir p. 792 → c’est le seul moyen de tirer son épingle du jeu dans le « naufrage du monde ». Il veut bien suivre « le bon parti », au risque de la « ruyne publique », mais en ne la recherchant pas comme signe de sa vertu. Si on peut l’éviter, tant mieux ! Exemple : Atticus (sur cet extrait du chapitre, voir l’explication de texte).
Voir aussi, en contrepoint le contre-exemple au bas de la p. 793, à propos de ceux qui « attisent la guerre non par ce qu’elle est juste mais par ce que c’est guerre ». Montaigne défend une position complètement opposée à la leur. Pour une cause juste, il faut être prêt au combat mais pas jeter d’huile sur le feu inutilement, s’engager dans des sacrifices que l’on pourrait éviter (vs. les violents qui, sans que la cause soit juste, l’enveniment)
– Mais Montaigne introduit une distinction entre « homme privé » et « homme public », précisément à partir de l’exemple d’Atticus qu’il avait pourtant l’air, au bas de la p. 792, de prendre comme modèle. Rappelons qu’Atticus est un ami de Cicéron qui a su traverser sans dommages les tempêtes de la fin de la République romaine. En 88 av. J.-C., lors de la crise qui oppose Sylla et Caius Marius, dans un climat d’insécurité et de troubles civils qui fait écho à la situation de la France au moment de la composition de ces pages, Atticus décide de se retirer de la vie publique et quitte Rome pour Athènes.
En ce sens, l’exemple d’Atticus est complexe : il fut homme public, il a décidé de redevenir un homme privé. En tant qu’homme privé, son retrait est parfaitement « excusable ». Mais en va-t-il de même de sa décision de passer du public au privé ? Ce retrait – conforme à l’intérêt – est-il bien ce que Montaigne préconise, pour l’homme public ?

De se tenir chancelant et mestis (ie entre deux partis), de tenir son affection immobile et sans inclination aus troubles de son pays et en une division publique, je ne le trouve ni beau ni honneste (haut p. 793)

On peut se retirer pour des affaires concernant ses voisins mais pas de ses « propres et domestiques affaires » dans lesquelles il faut prendre parti, sous peine de « trahison ». Or les conflits civils relèvent de ces « propres et domestiques affaires » qui ne sont pas de celles qui concernent nos voisins. Un homme public ne peut se permettre de suspendre son jugement en pareil cas. Il lui faut affronter l’« orage » et pour ce faire, il ne peut se contenter « chancelant et mestis » de se laisser porter au gré des vagues et du vent, sans donner un cap au navire qu’il conduit.
– Exemple significatif de cet enchevêtrement du pour et du contre dans cette phrase pour le moins nuancée p. 793 :

Mais de ne s’embesoigner point, à homme qui n’a ny charge ny commandement exprès qui le presse, je le trouve plus excusable (et si ne praticque pour moy cette excuse) qu’aux guerres estrangeres, desquelles pourtant, selon nos loix, en s’empesche qui ne veut.

Ici, on observe une construction complexe et intéressante :

  1. il est « excusable » (compréhensible, même si c’est une faute, puisque l’on ne peut excuser que ce qui est a priori fautif) de ne pas vouloir se mêler des affaires délicates lorsqu’on n’y est pas obligé par une charge,
  2. pourtant ce n’est pas ce que fait Montaigne lui-même (qui d’ailleurs a une charge, celle de maire) mais qui reviendra, p. 795 sur les limites qu’il donne à ces fonctions « tenant le dos tourné à l’ambition », ce n’est pas son « gibier » que les occupations publiques,
  3. en revanche lorsqu’il s’agit de guerres avec l’étranger ce n’est pas excusable (à ne pas confondre avec les guerres qui ne nous impliquent pas directement mais concernent les voisins),
  4. pourtant les lois font qu’on n’est pas obligé d’aller combattre dans ces guerres (morale vs lois).

– Importance de la mesure aussi dans la place que l’on a dans le monde : éviter les « querelles disproportionnées » – « Je tiens que c’est aux Roys proprement de s’animer contre les Roys ». En découle le paradoxe du haut de la p. 794 : « rien n’empêche qu’on se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement ». Là encore, la mesure doit présider à une attitude et une parole pourtant « ouvertes », mais sans excès, pour ne pas s’engager dans un double jeu, une trahison d’un camp à l’autre. Ouverture donc, mais prudence et modération donc, à l’exemple de Philippides (794).
– Il convient donc de servir, mais en posant ses bornes, même s’il déplaît aux princes de n’avoir les hommes qu’à moitié et des services que « limitez et conditionnez ». C’est pourtant nécessaire à un homme libre qui doit se tenir sur la corde raide d’une attitude par laquelle il ne se déjuge pas à ses propres yeux.
– Réponse anticipée à une critique :

Ceux qui disent communément contre ma profession que ce que j’appelle franchise, simplesse, naifveté en mes mœurs, c’est art et finesse, et plustost prudence que bonté, industrie que nature, bon sens que bon heur, me font plus d’honneur qu’ils ne m’en ostent. Mais certes, ils font ma finesse trop fine.

Enfin, on revient sur le plan des investigations objectives, par un retour au premier constat – « Il y a des vices légitimes… » (796) – et sa transposition en théorie des deux justices

  • « la justice en soi, naturelle et universelle » que postulent les philosophes
  • et « cette autre justice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos polices », le droit positif fondé sur les décrets des pouvoirs légitimes

L’idée est accréditée d’avance, aux yeux du lecteur des Essais, par les pages de l’Apologie de Raimond Sebond sur la relativité des lois (II, 12). Après quoi la formule de transition « Mais continuons notre exemple de la trahison » définit rétrospectivement l’analyse du style d’action politique adopté par Montaigne, comme une sorte de digression.

3. Sur la trahison aussi, observation du mouvement complexe

→ 797 haut §1 : « Vous nous pouvez commander des charges poisantes et dommageables autant qu’il vous plaira ; mais de honteuses et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander »
→ 797 fin §1 « La perfidie peut estre en quelque cas excusable : lors seulement elle l’est, qu’elle s’employe à punir et trahit la perfidie » [ajout de C]
Distinction qui engage à examiner attentivement l’énonciation, selon qu’elle implique ou non une première personne. Ce qui vaut pour Montaigne, il ne prétend pas nécessairement que cela vaille universellement pour tous.
Retour en arrière, référence à sa propre pratique de négociateur auprès des Princes « en ces divisions et subdivisions qui nous deschirent aujourd’huy » (791)

Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme la plus mienne
  • mise en valeur d’un point de vue qui ne tient qu’à lui, même si ce n’est ni le plus courant ni peut-être le plus efficace. Mais c’est le sien.
  • Pas de raideur toutefois, car ces opinions et cette forme, comme le montrent les Essais, peuvent être sujets à variation. Mais une fidélité à soi-même à ‘l’instant t’ le guide.

Je est un autre :

Analyse du « je » de Hipperides dans le discours direct qui lui est attribué p. 792. C’est Hipperides et les Athéniens, mais c’est aussi Montaigne et ses contemporains. Voir d’ailleurs le glissement du (faux) §1 au (faux) §2 – le passage est quasi insensible. [NB. « faux paragraphes » car ces articulations, rappelons-le, sont introduites par Villey et Saulnier dans leur édition]
Idem p. 794 pour Philippides, qui répond « sagement » au Roy Lyzimachus.

⇒ pour revenir à notre exemple sur la trahison : on remarque que le texte accueille des analyses et des points de vue différents de ceux de Montaigne, mais qu’ils ne sont pas mis sur le même plan, du fait notamment d’un traitement bien distinct sur le plan de l’énonciation. C’est ce qui explique sans doute l’impression qu’a le lecteur, malgré cette grande ouverture, d’une affirmation pleine de fermeté, même si elle est dépourvue de tout dogmatisme. L’ouverture, la suspension sceptique de tout jugement péremptoire n’est donc synonyme ni d’un renvoi dos à dos de toutes les positions, ni d’une fragilisation du propos ni encore d’un affadissement.

III. Une conclusion ferme

A. Pouvoir de la parole ouverte et franche contre la cruauté affirmée tout au long du chapitre

  • refus d’exercer la piperie et d’être pipé (791)
  • lexique de la feinte : piper, méprendre, s’efferrer en mon masque, couvert, contrefaire (792)
J’ay une façon ouverte, aisée à s’insinuer et à se donner credit aux premieres accointances. La naifveté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouvent encore leur opportunité et leur mise (792)

À mettre en relation avec le parler rude de Hipperides que lui reprochaient les Athéniens (792). Certes cela peut heurter, mais c’est le gage qu’il ne feint pas. Cf. les caractérisations : simplesse, nonchalance → on retrouve le propos de Montaigne, qui lui aussi se veut nonchalant.

B. Une parole franche en accord avec un ethos d’homme libre et indépendant

Impératifs « Ne craignons point » / « choisissons » (802/ 803)
Pose le principe d’indépendance et de ce fait de désobéissance au prince « l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous contre l’interest privé » (802)

  • Vs l’obéissance des magistrats
  • Vs les comportements monstrueux en temps de guerre

Conclusion en forme de pointe sur le mariage utile mais pas forcément honnête (célibat des prêtres, ce qui est une façon, certes discrète, de se positionner en catholique).
L’utile n’est pas toujours honnête, or la fin ne justifie pas les moyens.
Montaigne exprime des convictions fortes, sans équivoque (Voir sur ce point Naquam, p. 255-261).

*

⇒ Tension entre volonté de convaincre et réserve pyrrhonienne

Nous remercions Nathalie Dauvois (U. Paris Sorbonne-Nouvelle) et Nancy Oddo (U. Paris Sorbonne-Nouvelle) pour l’aide qu’elles ont bien voulu nous apporter dans l’élaboration de ce cours.