Exemplier pour un cours d’introduction sur les Essais de Montaigne

Ce document fournit une copie des textes cités ou évoqués dans un cours de L2 en 2014 à l’Université Paris-Sorbonne nouvelle (« Littérature et Histoire – XVIe siècle. Une écriture à vif : témoigner des guerres de religion »). La structuration du cours est fournie par les titres et intertitres. Les paginations sont données dans l’édition Villey-Saulnier. 

1/  NAISSANCE ET ORIGINES

Les Essais et la mémoire familiale, II, 18, p. 664.

Quel contentement me seroit ce d’ouir ainsi quelqu’un qui me recitast les meurs, le visage, la contenance, les parolles communes et les fortunes de mes ancestres ! Combien j’y serois attentif ! Vrayement cela partiroit d’une mauvaise nature, d’ avoir à mespris les portraits mesmes de nos amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements et de leurs armes. J’en conserve l’escriture, le seing, des heures et un’ espée peculiere qui leur a servi, et n’ay point chassé de mon cabinet des longues gaules que mon pere portoit ordinairement en la main. Si toutes‑fois ma posterité est d’ autre appetit, j’auray bien dequoy me revencher : car ils ne sçauroient faire moins de conte de moy que j’en feray d’eux en ce temps là.

2/  ENFANCE ET « INSTITUTION »

La petite enfance dans une famille de paysans, III, 13, p. 1100 :

Si j’avois des enfans males, je leur desirasse volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna (qui n’a de moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde) m’envoia dés le berceau nourrir à un pauvre village des siens, et m’y tint autant que je fus en nourrisse, et encores au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre:
[…] Son humeur visoit encore à une autre fin : de me ralier avec le peuple et cette condition d’hommes qui a besoin de nostre ayde ; et estimoit que je fusse tenu de regarder plutost vers celuy qui me tend les bras que vers celuy qui me tourne le dos. Et fut céte raison pourquoy aussi il me donna à tenir sur les fons à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m’y obliger et attacher. Son dessein n’a pas du tout mal succedé : je m’adonne volontiers aux petits, soit pour ce qu’il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Le party que je condemneray en nos guerres, je le condemneray plus asprement fleurissant et prospere ; il sera pour me concilier aucunement à soy quand je le verray miserable et accablé.

 Une éducation toutefois soignée, humaniste et aristocratique, I, 26, p. 173-175 :

Feu mon pere, ayant fait toutes les recherches qu’homme peut faire, parmy les gens sçavans et d’entendement, d’une forme d’institution exquise, fut advisé de cet inconvenient qui estoit en usage ; et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues, qui ne leur coustoient rien [i.e. aux Anciens], est la seule cause pourquoy nous ne pouvions arriver à la grandeur d’ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Je ne croy pas que ce en soit la seule cause. Tant y a que l’expedient que mon pere y trouva, ce fut que, en nourrice et avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à un Alleman [i.e. Horstanus], qui dépuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tres-bien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu’il avoit faict venir expres, et qui estoit bien cherement gagé, m’avoit continuellement entre les bras. Il en eust aussi avec luy deux autres moindres en sçavoir pour me suivre, et soulager le premier. Ceux-cy ne m’entretenoient d’autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c’estoit une reigle inviolable que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloyent en ma compaignie qu’autant de mots de Latin que chacun avoit apris pour jargonner avec moy. C’est merveille du fruict que chacun y fit. Mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l’entendre, et en acquirent à suffisance pour s’en servir à la necessité, comme firent aussi les autres domestiques qui estoient plus attachez à mon service. Somme, nous nous Latinizames tant qu’il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l’usage plusieurs appellations Latines d’artisans et d’utils. Quant à moy, j’avois plus de six ans avant que j’entendisse non plus de François ou de Perigordin que d’Arabesque. Et, sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet et sans larmes, j’avois appris du latin, tout aussi pur que mon maistre d’eschole le sçavoit : car je ne le pouvois avoir meslé [p. 174] ny alteré. Si, par essay, on me vouloit donner un theme, à la mode des colleges, on le donne aux autres en François ; mais à moy il me le falloit donner en mauvais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Groucchi, qui a escrit de comitiis Romanorum, Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan, ce grand poete Escossois, Marc Antoine Muret, que la France et l’Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs domestiques, m’ont dict souvent que j’avois ce langage, en mon enfance, si prest et si à main, qu’ils craingnoient à m’accoster. Bucanan, que je vis depuis à la suite de feu monsieur le Mareschal de Brissac, me dit qu’il estoit apres à escrire de l’institution des enfans, et qu’il prenoit l’exemplaire de la mienne : car il avoit lors en charge ce Comte de Brissac que nous avons veu depuis si valeureux et si brave.
Quant au Grec, duquel je n’ay quasi du tout point d’intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art, mais d’une voie nouvelle, par forme d’ébat et d’exercice. Nous pelotions nos declinaisons à la maniere de ceux qui, par certains jeux de tablier, apprennent l’Arithmetique et la Geometrie. Car, entre autres choses, il avoit esté conseillé de me faire gouster la science et le devoir par une volonté non forcée et de mon propre desir, et d’eslever mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Je dis jusques à telle superstition que, par ce que aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfans de les esveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque instrument; et ne fus jamais sans homme qui m’en servit. Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l’affection d’un si bon pere, auquel il ne se faut nullement prendre, s’il n’a recueilly aucuns fruits respondans à une si exquise culture. Deux choses en furent cause : le champ sterile et incommode ; car, quoy que j’eusse la santé ferme et entiere, et quant et quant un naturel doux et traitable, j’estois parmy cela si poisant, mol et endormi, qu’on ne me pouvoit arracher de l’oisiveté, non pas pour me faire jouer. Ce que je voyois, je le voyois bien, et soubs cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au-dessus de mon aage. L’esprit, je l’avois lent, et qui n’alloit qu’autant qu’on le menoit; l’apprehension, tardive ; l’invention, lasche ; et apres tout un incroiable defaut de memoire. De tout cela il n’est pas merveille s’il ne sceut rien tirer [p. 175] qui vaille. Secondement, comme ceux que presse un furieux desir de guerison se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu’il avoit tant à coeur, se laissa en fin emporter à l’opinion commune, qui suit tousjours ceux qui vont devant, comme les grues, et se rengea à la coustume, n’ayant plus autour de luy ceux qui luy avoient donné ces premieres institutions, qu’il avoit aportées d’Italie ; et m’envoya, environ mes six ans, au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le meilleur de France. Et là, il n’est possible de rien adjouter au soing qu’il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture, en laquelle il reserva plusieurs façons particulieres contre l’usage des colleges. Mais tant y a, que c’estoit tousjours college. Mon Latin s’abastardit incontinent, duquel depuis par desacoustumance j’ay perdu tout usage. Et ne me servit cette mienne nouvelle institution que de me faire enjamber d’arrivée aux premieres classes : car, à treize ans que je sortis du college, j’avoy achevé mon cours (qu’ils appellent), et à la verité sans aucun fruit que je peusse à present mettre en compte. Le premier goust que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d’Ovide. Car, environ l’aage de sept ou huict ans, je me desrobois de tout autre plaisir pour les lire : d’autant que cette langue estoit la mienne maternelle, et que c’estoit le plus aisé livre que je cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaus, et tel fatras de livres à quoy l’enfance s’amuse, je n’en connoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps, tant exacte estoit ma discipline. Je m’en rendois plus nonchalant à l’estude de mes autres leçons prescriptes. Là, il me vint singulierement à propos d’avoir affaire à un homme d’entendement de precepteur, qui sçeut dextrement conniver à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car, par là, j’enfilay tout d’un train Vergile en l’Aeneide et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes, lurré tousjours par la douceur du subject. S’il eut esté si fol de rompre ce train, j’estime que je n’eusse raporté du college que la haine des livres, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s’y gouverna ingenieusement. Faisant semblant de n’en voir rien, il aiguisoit ma faim, ne me laissant que à la desrobée gourmander ces livres et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c’estoit la debonnaireté et facilité de complexion. Aussi n’avoit la mienne autre vice que langueur et paresse. Le danger n’estoit pas que je fisse mal, mais que je ne fisse rien. Nul ne [p. 176] prognostiquoit que je deusse devenir mauvais, mais inutile. On y prevoyoit de la faineantise, non pas de la malice.

 Une enfance sans violence, II, 8, p. 389 :

J’accuse toute violence en l’éducation d’une ame tendre, qu’on dresse pour l’honneur et la liberté. Il y a je ne sçay quoy de servile en la rigueur et en la contraincte ; et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence et adresse, ne se faict jamais par la force. On m’a ainsin eslevé. Ils disent qu’en tout mon premier aage je n’ay tasté des verges qu’à deux coups, et bien mollement. J’ay deu la pareille aux enfans que j’ay eu ; ils meurent tous en nourrisse ; mais Leonor, une seule fille qui est eschappée à cette infortune, a attaint six ans et plus, sans qu’on ait emploié à sa conduicte et pour le chastiement de ses fautes pueriles, l’indulgence de sa mere s’y appliquant ayséement, autre chose que parolles, et bien douces. Et quand mon desir y seroit frustré, il est assez d’autres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en reproche avec ma discipline, que je sçay estre juste et naturelle. J’eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela envers des masles, moins nais à servir et de condition plus libre : j’eusse aymé à leur grossir le coeur d’ingénuité et de franchise. Je n’ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus laches ou plus malitieusement opiniastres. Voulons nous estre aimez de nos enfans ? leur voulons nous oster l’occasion de souhaiter nostre mort (combien que nulle occasion d’un si horrible souhait peut estre ny juste ny excusable : nullum scelus rationem habet ? accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en nostre puissance. 

La question des langues, II, 17, p. 639 :

Mon langage françois est alteré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu : je ne vis jamais homme des contrées de deçà qui ne sentit bien evidemment son ramage et qui ne blessast les oreilles pures françoises. Si n’est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigordin, car je n’en ay non plus d’usage que de l’Alemand ; et ne m’en chaut guere. C’est un langage, comme sont autour de moy, d’une bande et d’autre, le Poitevin, Xaintongeois, Angoumoisin, Lymosin, Auvergnat : brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus de nous, vers les montaignes, un Gascon, que je treuve singulierement beau, sec, bref, signifiant, et à la verité un langage masle et militaire plus qu’autre que j’entende ; autant nerveux, puissant et pertinant, comme le François est gratieus, delicat et abondant. Quant au Latin, qui m’a esté donné pour maternel, j’ay perdu par des-accoustumance la promptitude de m’en pouvoir servir à parler : ouy, et à escrire, en quoy autrefois je me faisoy appeller maistre Jean.

3/  LA MAGISTRATURE (1554-1570)

L’affaire Martin Guerre, III, 11, p. 1030 :

Je vy en mon enfance un procés, que Corras, conseiller de Toulouse, fist imprimer, d’un accident estrange: de deux hommes qui se presentoient l’un pour l’autre. Il me souvient (et ne me souvient aussi d’autre chose) qu’il me sembla avoir rendu l’imposture de celuy qu’il jugea coulpable si merveilleuse et excedant de si loing nostre connoissance, et la sienne qui estoit juge, que je trouvay beaucoup de hardiesse en l’arrest qui l’avoit condamné à estre pendu. Recevons quelque forme d’arrest qui die: La court n’y entend rien, plus librement et ingenuement que ne firent les Areopagites, lesquels, se trouvans pressez d’une cause qu’ils ne pouvoient desveloper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans.
  • Sur cet épisode, voir l’article d’Emile V. Telle, « Montaigne et le procès Martin Guerre », B.H.R., t. 37, n°3, 1975, p. 387-419.
  • Lien vers la bande-annonce du film Le retour de Martin Guerre.
  • Nathalie Zemon Davis, Le Retour de Martin Guerre, Paris, Tallandier, 2008 (Laffont, 1982).
  • Jean de Coras, Arrest Memorable, Lyon, Antoine Vincent, 1561.

Influence de l’activité professionnelle sur l’écriture

Référence critique : André Tournon, La Glose et l’essai, Paris, Champion, 2000 (PU Lyon, 1983).

  • Citation 1. L’activité professionnelle de Montaigne a “contribué à façonner les modes d’investigation et de réflexion qu’il devait mettre en œuvre dans les Essais” (Montaigne, En toutes lettres, p. 19).
  • Citation 2 : “Pour s’éclairer, il avait à consulter des textes disparates et discutés, et parfois à les remettre en question. Cette expérience, réitérée pendant plus de dix ans, des incertitudes du savoir officiel, des significations divergentes que peuvent prendre les mêmes énoncés, de la nécessité de repérer les points cruciaux et les indications pertinentes, de la contingence, enfin, de toute conclusion, nous en trouverons les traces dans les Essais — autant dans leur logique interne que dans la philosophie critique qui s’y invente” (p. 21).

1559, Montaigne accompagne François II en Lorraine, II, 17, p. 653 :

Je vis un jour, à Barleduc, qu’on presentoit au Roy François second, pour la recommandation de la memoire de René, Roy de Sicile, un pourtraict qu’il avoit luy-mesmes fait de soy.

1562, Montaigne accompagne Charles IX à Rouen, I, 31, p. 213-214 :

Trois d’entre eux [i.e. les canibales], ignorans combien coutera un jour à leur repos et à leur bon heur la connoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruyne, comme je presuppose qu’elle soit desjà avancée, bien miserables de s’estre laissez piper au desir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nostre, furent à Rouan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit. Le Roy parla à eux long temps; on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d’une belle ville. Apres cela quelqu’un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d’eux ce qu’ils y avoient trouvé de plus admirable: ils respondirent trois choses, d’où j’ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry ; mais j’en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu’ils trouvoient en premier lieu fort estrange que tant de grands hommes, portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable que ils parloient des Suisses de sa garde), se soubsmissent à obeyr à un enfant, et qu’on ne choisissoit plus tost quelqu’un d’entr’eux pour commander ; secondement [p. 214] (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avoyent aperçeu qu’il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté ; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses pouvoient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Je parlay à l’un d’eux fort long temps ; mais j’avois un truchement qui me suyvoit si mal, et qui estoit si empesché à recevoir mes imaginations par sa bestise, que je n’en peus tirer guiere de plaisir. Sur ce que je luy demanday quel fruit il recevoit de la superiorité qu’il avoit parmy les siens (car c’estoit un Capitaine, et nos matelots le nommoient Roy), il me dict que c’estoit marcher le premier à la guerre ; de combien d’hommes il estoit suyvy, il me montra une espace de lieu, pour signifier que c’estoit autant qu’il en pourroit en une telle espace, ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes ; si, hors la guerre, toute son authorité estoit expirée, il dict qu’il luy en restoit cela que, quand il visitoit les vilages qui dépendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, par où il peut passer bien à l’aise. Tout cela ne va pas trop mal : mais quoy, ils ne portent point de haut de chausses.

4/  L’AMITIÉ

La Boétie, auteur du Discours de la servitude volontaire.

a. I, 26, p. 156 :

Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estandus, tres-dignes d’estre sceus, car à mon gré c’est le maistre ouvrier de telle besongne ; mais il y en a mille qu’il n’a que touché simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s’il nous plaist, et se contente quelquefois de ne donner qu’une attainte dans le plus vif d’un propos. Il les faut arracher de là et mettre en place marchande. Comme ce sien mot, que les habitans d’Asie servoient à un seul, pour ne sçavoir prononcer une seule sillabe, qui est Non, donna peut estre la matiere et l’occasion à la Boitie de sa Servitude Volontaire. Cela mesme de luy voir trier une legiere [p. 157] action en la vie d’un homme, ou un mot, qui semble ne porter pas : cela, c’est un discours.

b. I, 28, p. 183-184 :

Je me suis advisé d’en emprunter un d’Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C’est un discours auquel il donna nom La Servitude Volontaire; mais ceux qui l’ont ignoré, l’ont bien proprement dépuis rebaptisé Le Contre Un. Il l’escrivit par maniere [p. 184] d’essay, en sa premiere jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d’entendement, non sans bien grande et méritée recommandation : car il est gentil, et plein ce qu’il est possible. Si y a il bien à dire que ce ne soit le mieux qu’il peut faire ; et si, en l’aage que je l’ay conneu, plus avancé, il eut pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares et qui nous approcheroient bien pres de l’honneur de l’antiquité : car, notamment en cette partie des dons de nature, je n’en connois point qui luy soit comparable. Mais il n’est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu’il ne le veit onques depuis qu’il luy eschapa, et quelques memoires sur cet edict de Janvier, fameus par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C’est tout ce que j’ay peu recouvrer de ses reliques, moy qu’il laissa, d’une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa bibliothèque et de ses papiers, outre le livret de ses oeuvres que j’ay fait mettre en lumiere.

c. I, 28, p. 194-195  :

Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans. Parce que j’ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumiere, et à mauvaise fin [NB. Référence à sa publication par les protestants en 1576 qui en ont fait un véritable pamphlet contre la monarchie catholique], par ceux qui cherchent à troubler et changer l’estat de nostre police, sans se soucier s’ils l’amenderont, qu’ils ont meslé à d’autres escris de leur farine, je me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l’auteur n’en soit interessée en l’endroit de ceux qui n’ont peu connoistre de pres ses opinions et ses actions, je les advise que ce subject fut traicté par luy en son enfance, par maniere d’exercitation seulement, comme subjet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. Je ne fay nul doubte qu’il ne creust ce qu’il escrivoit, car il estoit assez conscientieux pour ne mentir pas mesmes en se jouant. Et sçay davantage que, s’il eut eu à choisir, il eut mieux aimé estre nay à Venise qu’à Sarlac: et avec raison. Mais il avoit un’autre maxime souverainement empreinte en son ame, d’obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez de son temps. Il eut bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, que à leur fournir dequoy les émouvoir d’avantage. Il avoit son esprit moulé au patron d’autres siecles que ceux-cy. [p. 195] Or, en eschange de cet ouvrage serieux, j’en substitueray un autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enjoué.

Les 29 sonnets de La Boétie au centre du premier livre, I, 29 : voir cette page du site Montaigne Project (cliquez sur les images pour voir les sonnets dans l’exemplaire de Bordeaux).

Une admiration pour La Boétie immédiate et durable

a. I, 28, p. 188 :

Si on me presse de dire pourquoy je l’aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant : Par ce que c’estoit luy; par ce que c’estoit moy. Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulierement, ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l’un de l’autre, qui faisoient en nostre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je croy par quelque ordonnance du ciel : nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il escrivit une Satyre Latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection.

b. II, 17, p. 659 :

Mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou une en tel degré d’excellence, qu’on s’en doive estonner, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a fait voir nul. Et le plus grand que j’aye conneu au vif, je di des parties naturelles de l’ame, et le mieux né, c’estoit Estienne de la Boitie: c’estoit vrayement un’ame pleine et qui montroit un beau visage à tout sens ; un’ame à la vieille marque et qui eut produit de grands effects, si sa fortune l’eust voulu, ayant beaucoup adjousté à ce riche naturel par science et estude.

c. III, 12, p. 1057 :

Mais nous appellons laideur aussi une mesavenance au premier regard, qui loge principallement au visage, et souvent nous desgoute par bien legeres causes : du teint, d’une tache, d’une rude contenance, de quelque cause inexplicable sur des membres bien ordonnez et entiers. La laideur qui revestoit une ame tres-belle en La Boitie estoit de ce predicament. Cette laideur superficielle, qui est pourtant tres imperieuse, est de moindre prejudice à l’estat de l’esprit et a peu de certitude en l’opinion des hommes.

Une blessure qui ne se referme pas : la mort de La Boétie en 1563

a. I, 28, p. 193 :

Depuis le jour que je le perdis,  je ne fais que traîner languissant, il me semble n’être plus qu’à demi.

b. Journal de Voyage :

Ce [matin], je tombé en un pensement si pénible de M. de La Boétie, et y fus si longtemps sans me raviser, que cela me fit grand mal.

c. III, 9, p. 981 :

O un amy ! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l’usage en est plus necessaire et plus doux que des elemens de l’eau et du feu !

d. III, 9, p. 983 :

Des vivans mesme, je sens qu’on parle tousjours autrement qu’ils ne sont. Et si à toute force je n’eusse maintenu un amy que j’ay perdu, on me l’eust deschiré en mille contraires visages.

e. note 4 : l’édition de 1588 ajoute à la suite du passage précédent :

Je sçay bien que je ne lairray apres moy aucun respondant si affectionné bien loing et entendu en mon faict comme j’ay esté au sien. Il n’y a personne à qui je vousisses pleinement compromettre de ma peinture : luy seul jouyssoit de ma vraye image, et l’emporta. C’est pourquoy je me deschiffre moy-mesme, si curieusement.

Divertir la douleur par un amour prémédité, III, 4, p. 835 :

Je fus autrefois touché d’un puissant desplaisir, selon ma complexion, et encores plus juste que puissant : je m’y fusse perdu à l’avanture si je m’en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoin d’une vehemente diversion pour m’en distraire, je me fis, par art, amoureux, et par estude [ie artificiellement, à dessein], à quoy l’aage m’aidoit.

Divertir la douleur par l’écriture. Citation d’André Tournon : “Pour prolonger réellement cette présence posthume, Montaigne devra intérioriser ce regard et cette voix, continuer en lui-même le dialogue intime”.

La Boétie, alter ego de Montaigne :

a. I, 28, p. 191 :

Car cette parfaicte amitié, dequoy je parle, est indivisible: chacun se donne si entier à son amy, qu’il ne luy reste rien à departir ailleurs; au rebours, il est marry qu’il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu’il n’ait plusieurs ames et plusieurs volontez pour les conferer toutes à ce subjet. Les amitiez communes, on les peut départir: on peut aymer en cettuy-cy la beauté, en cet autre la facilité de ses meurs, en l’autre la libéralité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste; mais cette amitié qui possede l’ame et la regente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous? S’ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si l’un commettoit à vostre silence chose qui fust utile à l’autre de sçavoir, comment vous en desmeleriez vous? L’unique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que j’ay juré ne deceller à nul autre, je le puis, sans parjure, communiquer à celuy qui n’est pas autre: c’est moy. C’est un assez grand miracle de se doubler; et n’en cognoissent pas la hauteur, ceux qui parlent de se tripler. Rien n’est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux j’en aime autant l’un que l’autre, et qu’ils s’entr’aiment et m’aiment autant que je les aime, il multiplie en confrairie la chose la plus une et unie, et dequoy une seule est encore la plus rare à trouver au monde.

b. III, 9, p. 977 :

Il vivoit, il jouissoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s’il y eust esté. L’une partie demeuroit oisifve quand nous estions ensemble : nous nous confondions.

 Les Essais, alter ego de Montaigne

a. « Au lecteur » :

C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. […] Je l’ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la connoissance qu’ils ont eu de moy. […] Je veus qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis. Que si j’eusse esté entre ces nations qu’on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t’asseure que je m’y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon livre […].

b. II, 37, p. 783 (A Madame de Duras, au sujet de son livre) :

Vous y reconnoistrez ce mesme port et ce mesme air que vous avez veu en sa conversation [i.e. de l’auteur]. Quand j’eusse peu prendre quelque autre façon que la mienne ordinaire et quelque autre forme plus honorable et meilleure, je ne l’eusse pas faict ; car je ne veux tirer de ces escrits sinon qu’ils me representent à vostre memoire au naturel.

c. III, 5, p. 875 :

Pour ce mien dessein, il me vient aussi à propos d’escrire chez moy, en pays sauvage, où personne ne m’ayde ny me releve, où je ne hante communéement homme qui entende le latin de son patenostre, et de françois un peu moins. Je l’eusse faict meilleur ailleurs, mais l’ouvrage eust esté moins mien; et sa fin principale et perfection, c’est d’estre exactement mien. Je corrigerois bien une erreur accidentale, dequoy je suis plain, ainsi que je cours inadvertemment; mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m’a dit ou que moy-mesme me suis dict: Tu es trop espais en figures. Voilà un mot du creu de Gascoingne. Voilà une frase dangereuse (je n’en refuis aucune de celles qui s’usent emmy les rues françoises; ceux qui veulent combatre l’usage par la grammaire se moquent). Voilà un discours ignorant. Voilà un discours paradoxe. En voilà un trop fol. Tu te joues souvent; on estimera que tu dies à droit, ce que tu dis à feinte.– Oui, fais-je; mais je corrige les fautes d’inadvertence, non celles de coustume. Est-ce pas ainsi que je parle par tout? me represente-je pas vivement? Suffit ! J’ay faict ce que j’ay voulu: tout le monde me reconnoit en mon livre, et mon livre en moy. Or j’ay une condition singeresse et imitatrice: quand je me meslois de faire des vers (et n’en fis jamais que des Latins), ils accusoient evidemment le poete que je venois dernierement de lire; et, de mes premiers essays, aucuns puent un peu à l’estranger. A Paris, je parle un langage aucunement autre qu’à Montaigne. Qui que je regarde avec attention m’imprime facilement quelque chose du sien. Ce que je considere, je l’usurpe: une sotte contenance, une desplaisante grimace, une forme de parler ridicule. Les vices, plus: d’autant qu’ils me poingnent, ils s’acrochent à moy et ne s’en vont pas sans secouer. On m’a veu plus souvent jurer par similitude que par complexion.

 d. III, 1, p. 790

Je parle au papier comme je parle au premier que je rencontre.

 Le lecteur, double imaginaire de Montaigne

  • Référence critique : Donald Frame, “L’annonce de Montaigne”, BSAM, VII, n° 17-18, 1989, p. 13.

La petite annonce, invention du père de Montaigne, I, 35, p. 223 :

Feu mon pere, homme, pour n’estre aydé que de l’experience et du naturel, d’un jugement bien net, m’a dict autrefois qu’il avoit desiré mettre en train qu’il y eust és villes certain lieu designé, auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose, se peussent rendre et faire enregistrer leur affaire à un officier estably pour cet effect, comme: Je cherche à vendre des perles, je cherche des perles à vendre. Tel veut compagnie pour aller à Paris; tel s’enquiert d’un serviteur de telle qualité; tel d’un maistre: tel demande un ouvrier; qui cecy, qui cela, chacun selon son besoing. Et semble que ce moyen de nous entr’advertir apporteroit non legiere commodité au commerce publique : car à tous coups il y a des conditions qui s’entrecherchent, et, pour ne s’entr’entendre, laissent les hommes en extreme necessité.

 Le Discours de la servitude volontaire, intermédiaire entre de futurs amis,

a. I, 28, p. 184 :

Et si suis obligé particulierement à cette piece, d’autant qu’elle a servy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montrée longue piece avant que je l’eusse veu, et me donna la premiere connoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaite que certainement il ne s’en lit guiere de pareilles, et, entre nos hommes, il ne s’en voit aucune trace en usage.

b. I, 28, p. 189

Nous nous cherchions avant que de nous trouver.

Qualités de l’ami Montaigne

a. I, 9, p. 34 :

Je ne sais rien si bien faire qu’être ami.

b. III, 9, p. 953 :

Jamais homme ne se laissa aller plus plainement … au soin et gvt d’un tiers que je fairois, si j’avais à qui.

c. III, 9, p. 977 :

En la vrai amitié en laquelle je suis expert.

d. III, 13, p. 1077-1078 :

Quelque fois on me demandoit à quoy j’eusse pensé estre bon, qui se fut advisé de se servir de moy pendant que j’en avois l’aage,
Dum melior vires sanguis dabat, aemula necdum
Temporibus geminis canebat sparsa senectus.
[« Quand un sang meilleur me donnait des forces et quand la vieillesse n’avait pas encore blanchi mes deux tempes », Virgile, En. V, 415].
–A rien, fis-je!. Et m’excuse volontiers de ne sçavoir faire chose qui m’esclave à autruy.
Mais j’eusse dict ses veritez à mon maistre, et eusse contrerrolé ses meurs, s’il eust voulu. Non en gros, par leçons scholastiques, que je ne sçay point (et n’en vois naistre aucune vraye reformation en ceux qui les sçavent), mais les observant pas à pas, à toute oportunité, et en jugeant à l’œil piece à piece, simplement et naturellement, luy faisant voyr quel il est en l’opinion commune, m’opposant à ses flateurs. Il n’y a nul de nous qui ne valut moins que les Roys, s’il estoit [p. 1078] ainsi continuellement corrompu, comme ils sont de cette canaille de gens. Comment, si Alexandre, ce grand et Roy et philosophe, ne s’en peut deffendre J’eusse eu assez de fidelité, de jugement et de liberté pour cela. Ce seroit un office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa grace. Et est un rolle qui ne peut indifferemment appartenir à tous. Car la verité mesme n’a pas ce privilege d’estre employée à toute heure et en toute sorte : son usage, tout noble qu’il est, a ses circonscriptions et limites. Il advient souvant, comme le monde est, qu’on la lache à l’oreille du prince, non seulement sans fruict mais dommageablement, et encore injustement. Et ne me fera l’on pas accroire qu’une sainte remontrance ne puisse estre appliquée vitieusement, et que l’interest de la substance ne doive souvent ceder à l’interest de la forme.
Je voudrois à ce mestier un homme content de sa fortune,
Quod sit esse velit, nihilque malit,
[« Qui voulût être ce qu’il est, et qui ne désirât rien de plus », Martial]
et nay de moyenne fortune ; d’autant que, d’une part, il n’auroit point de craincte de toucher vifvement et profondement le cœur du maistre pour ne perdre par là le cours de son advancement, et d’autre part, pour estre d’une condition moyenne, il auroit plus aysée communication à toute sorte de gens.
Je le voudroy à un homme seul, car respandre le privilege de cette liberté et privauté à plusieurs engendreroit une nuisible irreverence. Ouy, et de celuy là je requerroy surtout la fidelité du silence. Un Roy n’est pas à croire quand il se vante de sa constance à attendre le rencontre de l’ennemy pour le service de sa gloire, si pour son proffit et amendement il ne peut souffrir la liberté des parolles d’un amy, qui n’ont autre effort que de luy pincer l’ouye, le reste de leur effect estant en sa main.
Or il n’est aucune condition d’hommes qui ayt si grand besoing que ceux-là de vrays et libres advertissemens. Ils soustiennent une vie publique, et ont à agreer à l’opinion de tant de spectateurs, que, comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les divertit de leur route, ils se trouvent, sans le sentir, engagez en la hayne et detestation de leurs peuples pour des occasions souvent qu’ils eussent peu eviter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eut advisez et redressez à temps. Communement leurs favorits regardent à soy plus qu’au maistre; et il leur va de bon, d’autant qu’à la verité la plus part des offices de la vraye amitié sont envers le souverain en un rude et perilleus essay ; de maniere qu’il y faict besoing non seulement beaucoup d’affection et de franchise, mais encore de courage.

Montaigne à la recherche d’un ami : une quête de plus en plus explicite dans le livre III

a. III, 5, p. 843-844 :

S’il y a quelque personne, quelque bonne compaignie aux champs, en la ville, en France ou ailleurs, resseante ou voyagere, à qui mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me soient bonnes, il n’est que de siffler en paume, je leur iray fournir des essays en cher et en os.

b. III, 9, p. 953 :

Jamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus lachement au soing et gouvernement d’un tiers que je fairois, si j’avois à qui. L’un de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouver un gendre qui sçeut appaster commodéement mes vieux ans et les endormir, entre les mains de qui je deposasse en toute souveraineté la conduite et usage de mes biens, qu’il en fit ce que j’en fais et gaignat sur moy ce que j’y gaigne, pourveu qu’il y apportat un courage vrayement reconnoissant et amy.

c. III, 9, 981 :

Outre ce profit que je tire d’escrire de moy, j’en espere cet autre que, s’il advient que mes humeurs plaisent et accordent à quelque honneste homme avant que je meure, il recerchera de nous joindre; je luy donne beaucoup de pays gaigné, car tout ce qu’une longue connoissance et familiarité luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il le voit en trois jours en ce registre, et plus seurement et exactement.

5/  LA PREMIERE RETRAITE (1570-1580)

« La prétendue retraite de Montaigne dans sa librairie est un mythe littéraire » (Claude Blum). Voir II, 37 :

Ce fagotage de tant de diverses pieces se faict en cette condition, que je n’y mets la main que lors qu’une trop lasche oisiveté me presse, et non ailleurs que chez moy. Ainsin il s’est basty à diverses poses et intervalles, comme les occasions me detiennent ailleurs par fois plusieurs moys.

Montaigne et le mythe du refuge dans la tour d’ivoire

a. I, 8, p. 33 :

Dernierement que je me retiray chez moy, deliberé autant que je pourroy, ne me mesler d’autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie : il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiveté, s’entretenir soy mesmes, et s’arrester et rasseoir en soy: ce que j’esperois qu’il peut meshuy faire plus aisément, devenu avec le temps plus poisant, et plus meur.

b. I, 39, p. 242 :

Il est temps de nous desnouer de la societé, puis que nous n’y pouvons rien apporter. Et, qui ne peut prester, qu’il se defende d’emprunter. Noz forces nous faillent; retirons les et resserrons en nous.

De la vacance au retour sur soi, II, 8, p. 385 :

A Madame d’Estissac.
Madame, si l’estrangeté ne me sauve, et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner pris aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de cette sotte entreprise; mais elle est si fantastique et a un visage si esloigné de l’usage commun que cela luy pourra donner passage. C’est une humeur melancolique, et une humeur par consequent tres ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m’estoy jetté, qui m’a mis premierement en teste cette resverie de me mesler d’escrire. Et puis, me trouvant entierement despourveu et vuide de toute autre matiere, je me suis presenté moy-mesmes à moy, pour argument et pour subject.

6/ LE VOYAGE (1580-1582)

1580 : Montaigne (47 ans) combat avec les troupes catholiques à La Fère (sur l’événement historique, voir ce chapitre de Nicolas Le Roux, La faveur du roi, p. 319 sq.). Lors du siège de la ville, son ami Gramont meurt, III, 4, p. 838 :

Je fus, entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de monsieur de Gramont, du siege de La Fere, où il fut tué. Je consideray que, par tout où nous passions, nous remplissons de lamentation et de pleurs le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l’appareil de nostre convoy; car seulement le nom du trepassé n’y estoit pas cogneu.

La cure. Montaigne malade depuis 1578 : la gravelle ou maladie de la pierre (Voir : II, 37, p. 759-764 et III, 13, p. 1090-1095).

Quel voyageur est Montaigne ?

a. III, 9, p. 948-949 :

Cette humeur avide des choses nouvelles et inconnues ayde bien à nourrir en moy le desir de voyager, mais assez d’autres circonstances y conferent. Je me destourne volontiers du gouvernement de ma maison. Il y a quelque commodité à commander, fut ce dans une grange, et à estre obey des siens; mais c’est un plaisir trop uniforme et languissant.
[…] Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande et outre mes forces ; ayant accoustumé d’y estre avec equippage non necessaire seulement, mais encores honneste, il me les en faut faire d’autant plus courts et moins frequents, et n’y employe que l’escume et ma reserve, temporisant et differant selon qu’elle vient. Je ne veux pas que le plaisir du promener corrompe le plaisir du repos; au rebours, j’entens qu’ils se nourrissent et favorisent l’un l’autre. La Fortune m’a aydé en cecy que, puis que ma principale profession en cette vie estoit de la vivre mollement et plus-tost lachement qu’affaireusement, elle m’a osté le besoing de multiplier en richesses pour pourvoir à la multitude de mes heritiers.

b. III, 9, p. 972-973 :

Je respons ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sçay bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cerche. Si on me dict que parmy les estrangers il y peut avoir aussi peu de santé, et que leurs meurs ne valent pas mieux que les nostres, je respons : premierement, qu’il est mal-aysé,
Tam multae scelerum facies!
secondement, que c’est tousjours gain de changer un mauvais estat à un estat incertain, et que les maux d’autruy ne nous doivent pas poindre comme les nostres. Je ne veux pas oublier cecy, que je ne me mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon oeil : elle a mon cueur des mon enfance. Et m’en est advenu comme des choses excellentes : plus j’ay veu dépuis d’autres villes belles, plus la beauté de cette-cy peut et gaigne sur mon affection. Je l’ayme par elle mesme, et plus en son estre seul que rechargée de pompe estrangiere. Je l’ayme tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis françois que par cette grande cité : grande en peuples, grande en felicité de son assiette, mais sur tout grande et incomparable en varieté et diversité de commoditez, la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornemens du monde. Dieu en chasse loing nos divisions ! Entiere et unie, je la trouve deffendue de toute [p. 973] autre violence. Je l’advise que de tous les partis le pire sera celuy qui la metra en discorde. Et ne crains pour elle qu’elle mesme. Et crains pour elle autant certes que pour autre piece de cet estat. Tant qu’elle durera, je n’auray faute de retraicte où rendre mes abboys, suffisante à me faire perdre le regret de tout’autre retraicte. Non parce que Socrates l’a dict, mais parce qu’en verité c’est mon humeur, et à l’avanture non sans quelque excez, j’estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonois comme un François, postposant cette lyaison nationale à l’universelle et commune.

c. Journal, p. 101 :

Monsieur de Montaigne pour essayer tout à fait la diversité des mœurs et façons, se laissait partout servir à la mode de chaque pays, quelque difficulté qu’il y trouvât.

d. Journal, p. 153 :

[Montaigne] recherche toutes occasions d’entretenir les étrangers.

7/  LA MAIRIE DE BORDEAUX (1581-1585)

L’entrée en fonction en 1581

III, 10, p. 1005-1007 :

Messieurs de Bordeaux m’esleurent maire de leur ville, estant esloigné de France, et encore plus esloigné d’un tel pensement. Je m’en excusay, mais on m’aprint que j’avois tort, le commandement du Roy aussi s’y interposant. C’est une charge qui en doibt sembler d’autant plus belle, qu’elle n’a ny loyer ni guain autre que l’honneur de son execution. Elle dure deux ans ; mais elle peut estre continuée par seconde election, ce qui advient tres-rarement. Elle le fut à moy ; et ne l’avoit esté que deux fois auparavant : quelques annees y avoit, à Monsieur de Lanssac ; et freschement à Monsieur de Biron, Mareschal de France, en la place duquel je succeday ; et laissay la mienne à Monsieur de Matignon, aussi Mareschal de France. Brave de si noble assistance, uterque bonus pacis bellique minister [« L’un et l’autre bons administrateurs et braves guerriers », Virgile, En. XI]. La fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance qu’elle y mit du sien. Non vaine du tout ; car Alexandre desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui luy offroyent la bourgeoisie de leur ville ; mais quand ils vindrent à luy deduire comment Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia gratieusement. A mon arrivée, je me deschiffray fidelement et conscientieusement, tout tel que je me sens estre : sans memoire, sans vigilance, sans experience, et sans vigueur ; sans hayne aussi, sans ambition, sans avarice, et sans violence ; à ce qu’ils fussent informez et instruicts de ce qu’ils avoyent à attendre de mon service. Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les avoit seule incitez à cela, et l’honneur de sa memoire, je leur adjoustay bien clairement que je serois tres-marry que chose quelconque fit autant d’impression en ma volonté comme avoyent faict autrefois en la sienne leurs affaires et leur ville, pendant qu’il l’avoit en gouvernement, en ce mesme lieu auquel ils m’avoient appellé. Il me souvenoit [p. 1006] de l’avoir veu vieil en mon enfance, l’ame cruellement agitée de cette tracasserie publique, oubliant le doux air de sa maison, où la foiblesse des ans l’avoit attaché long temps avant, et son mesnage et sa santé, et, en mesprisant certes sa vie qu’il y cuida perdre, engagé pour eux à des longs et penibles voyages. Il estoit tel; et luy partoit cette humeur d’une grande bonté de nature : il ne fut jamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que je loue en autruy, je n’aime point à le suivre, et ne suis pas sans excuse. Il avoit ouy dire qu’il se falloit oublier pour le prochain, que le particulier ne venoit en aucune consideration au pris du general. La plus part des reigles et preceptes du monde prennent ce train de nous pousser hors de nous et chasser en la place, à l’usage de la societé publique. Ils ont pensé faire un bel effect de nous destourner et distraire de nous, presupposans que nous n’y tinsions que trop et d’une attache trop naturelle; et n’ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouveau aux sages de prescher les choses comme elles servent, non comme elles sont. La verité a ses empeschemens, incommoditez et incompatibilitez avec nous. Il nous faut souvent tromper afin que nous ne nous trompons, et siller nostre veue, estourdir nostre entendement pour les dresser et amender. Imperiti enim judicant, et qui frequenter in hoc ipsum fallendi sunt, ne errent. Quand ils nous ordonnent d’aymer avant nous trois, quattre et cinquante degrez de choses, ils representent l’art des archiers qui, pour arriver au point, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser un bois courbe on le recourbe au rebours. J’estime qu’au temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions, il y avoit des mysteres apparens pour estre montrez au peuple, et d’autres mysteres plus secrets et plus hauts, pour estre montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable que en ceux icy se trouve le vray point de l’amitié que chacun se doibt. Non une amitié faulce, qui nous faict embrasser la gloire, la science, la richesse et telles choses d’une affection principale et immoderée, comme membres de nostre estre, ny une amitié molle et indiscrete, en laquelle il advient ce qui se voit au lierre, qu’il corrompt et ruyne la paroy qu’il accole ; mais une amitié salutaire et reiglée, également utile et plaisante. Qui en sçait les devoirs et les exerce, il est vrayement du cabinet des muses ; il a attaint le sommet de la sagesse humaine et de nostre bon heur. Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu’il se doibt, trouve dans son rolle qu’il doibt appliquer à soy l’usage des autres hommes et du monde, [p. 1007] et, pour ce faire, contribuer à la société publique les devoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse. La principale charge que nous ayons, c’est à chacun sa conduite ; et est ce pour quoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saintement vivre, et penseroit estre quite de son devoir en y acheminant et dressant les autres, ce seroit un sot ; tout de mesme, qui abandonne en son propre le sainement et gayement vivre pour en servir autruy, prent à mon gré un mauvais et desnaturé parti.

Montaigne, maire malgré lui ?

Anne-Marie Cocula, « Montaigne et Henri IV : une impossible rencontre », Montaigne et Henri IV, dir. Claude-Gilbert Dubois, Biarritz, J&D éditions, 1996, p. 31 : « A cette date, s’il n’avait pas bénéficié de la confiance du roi de Navarre, Montaigne n’aurait pas été désigné par Henri III pour assurer pareille charge dans la capitale de la Guyenne. Peu importe que cette désignation se soit faite en son absence et sans son accord puisqu’il est nommément désigné pour être l’intermédiaire officieux entre Matignon et Navarre, et entre Navarre et les bourgeois de Bordeaux qui refusent l’entrée de leur ville à leur gouverneur ».

Les qualités de Montaigne pour ce poste

a. III, 1, p. 791-792 :

Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre ; resignons cette commission à gens plus obeissans et plus souples
[…] Je respondy, n’y a pas long temps, qu’à peine trahirois-je le Prince pour un particulier, qui serois tre-marry de trahir aucun particulier pour le Prince; et ne hay pas seulement à piper, mais je hay aussi qu’on se pipe en moy. Je n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion. En ce peu que j’ay eu à negotier entre nos Princes, en ces divisions et subdivisions qui nous deschirent aujourd’hui, j’ay curieusement evité qu’ils se mesprinssent en moy et s’enferrassent en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couverts, et se presentent et contrefont les plus moyens et les plus voisins qu’ils peuvent. Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne. Tendre negotiateur et novice, qui ayme mieux faillir à l’affaire qu’à moy !
[…] C’a esté pourtant jusques à cette heure avec tel heur (car certes la fortune y a principalle part) que peu ont passé de main à autre avec moins de soubçon, plus de faveur et de privauté. J’ay une façon ouverte, aisée à s’insinuer et à se donner credit aux premieres accointances. La naifveté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouvent encore leur opportunité et leur mise. Et puis, de ceux-là est la liberté peu suspecte et peu odieuse, qui besoingnent sans aucun leur interest, et qui peuvent veritablement employer la responce de Hipperides aux Atheniens se plaignans de l’aspreté de son parler : Messieurs, ne considerez pas si je suis libre, mais si je le suis sans rien prendre et sans amender par là mes affaires. Ma liberté m’a aussi aiséement deschargé du soubçon de faintise par sa vigueur (n’espargnant rien à dire pour poisant et cuisant qu’il fut, je n’eusse peu dire pis, absent) et qu’elle a une montre apparente de simplesse et de nonchalance. Je ne pretens autre fruict en agissant, que d’agir, et n’y attache longues suittes et propositions : chasque action fait particulierement son jeu : porte s’il peut. Au demeurant, je ne suis pressé de passion ou hayneuse ou amoureuse envers les grands ; ny n’ay ma volonté garrotée d’offence ou obligation particuliere. Je regarde nos Roys d’une affection simplement legitime et civile : ny emeue, ny demeue par interest privé. De quoy je me sçay bon gré. La cause generale et juste ne m’attache non plus que moderéement et sans fiévre. Je ne suis pas subjet à ces hypotheques et engagemens penetrans et intimes : la colere et la hayne sont au delà du devoir de la justice, et sont passions servans seulement à ceux qui ne tiennent pas assez à leur devoir par la raison simple : toutes intentions legitimes et equitables sont d’elles mesmes equables et temperées, sinon elles s’alterent en seditieuses et illegitimes. C’est ce qui me faict marcher par tout la teste haute, le visage et le cœur ouvert. A la verité, et ne crains point de l’advouer, je porterois facilement au besoing une chandelle à Saint Michel, l’autre à son serpent, suivant le dessein de la vieille. Je suivray le bon party jusques au feu, mais exclusivement si je puis.

b. III, 1, 794 :

Rien n’empéche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement : conduisez vous y d’une, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures), mais au moins temperée, et qui ne vous engage tant à l’un qu’il puisse tout requerir de vous ; et vous contentez aussi d’une moienne mesure de leur grace, et de couler en eau trouble sans y vouloir pescher. L’autre manière, de s’offrir de toute sa force à ceux là et à ceux cy tient encore moins de la prudence que de la conscience. Celuy envers qui vous en trahissez un, duquel vous estes pareillement bien venu, sçait-il pas que de soy vous en faites autant à son tour? Il vous tient pour un meschant homme ; ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté: car les hommes doubles sont utiles en ce qu’ils apportent ; mais il se faut garder qu’ils n’emportent que le moins qu’on peut. Je ne dis rien à l’un que je ne puisse dire à l’autre, à son heure, l’accent seulement un peu changé; et ne rapporte que les choses ou indifferentes ou cogneues, ou qui servent en commun. Il n’y a point d’utilité pour laquelle je me permette de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, je le cele religieusement ; mais je prens à celer le moins que je puis : c’est une importune garde, du secret des princes, à qui n’en a que faire. Je presente volontiers ce marché, qu’ils me fient peu, mais qu’ils se fient hardiment de ce que je leur apporte. J’en ay tousjours plus sçeu que je n’ay voulu. Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme faict le vin et l’amour.

c. III, 10, p. 1013 :

Je veux que l’avantage soit pour nous, mais je ne forcene point s’il ne l’est. Je me prens fermemant au plus sain des partis, mais je n’affecte pas qu’on me remarque specialement ennemy des autres, et outre la raison generalle. J’accuse merveilleusement cette vitieuse forme d’opiner : Il est de la Ligue, car il admire la grace de Monsieur de Guise. L’activeté du Roy de Navarre l’estonne : il est Huguenot. Il treuve cecy à dire aux moeurs du Roy : il est seditieux en son coeur. Et ne conceday pas au magistrat mesme qu’il eust raison de condamner un livre pour avoir logé entre les meilleurs poetes de ce siecle un heretique. N’oserions nous dire d’un voleur qu’il a belle greve ? Et faut-il, si elle est putain, qu’elle soit aussi punaise ? Aux siecles plus sages, revoqua-on le superbe tiltre de Capitolinus, qu’on avoit auparavant donné à Marcus Manlius comme conservateur de la religion et liberté publique ? Estouffa-on la memoire de sa liberalité et de ses faicts d’armes et recompenses militaires ottroyées à sa vertu, par ce qu’il affecta depuis la Royauté, au prejudice des loix de son pays ? S’ils ont prins en haine un advocat, l’endemain il leur devient ineloquent. J’ay touché ailleurs le zele qui poussa des gens de bien à semblables fautes. Pour moy, je sçay bien dire : il fait meschamment cela, et vertueusement cecy.

d. III, 10, p. 1012 :

Quand ma volonté me donne à un party, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Aus presens brouillis de cet estat, mon interest ne m’a faict mesconnoistre ny les qualitez louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que j’ay suivy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé : moy je n’excuse pas seulement la plus part des choses que je voy du mien. Un bon ouvrage ne perd pas ses graces pour plaider contre ma cause. Hors le neud du debat, je me suis maintenu en equanimité et pure indifference. Neque extra necessitates belli praecipuum odium gero [ie. « Et, hors les nécessités de la guerre, je ne nourris aucune haine capitale »]. Dequoy je me gratifie, d’autant que je voy communément faillir au contraire.

Relations entre Montaigne et Henri de Navarre

Anne-Marie Cocula, « Montaigne et Henri IV : une impossible rencontre », Montaigne et Henri IV, dir. Claude-Gilbert Dubois, Biarritz, J&D éditions, 1996, p. 35 : « L’entrevue de la Noël 1584, au château de Montaigne, a eu pour principal objectif de faciliter une rencontre entre Navarre et Matignon au moment où se met en place, depuis Paris, grâce à l’impulsion de la Ligue, l’offensive militaire destinée à s’emparer de la personne d’Henri de Navarre ».

Une fonction remplie sans zèle intempestif et sans ostentation

III, 10, 1023-24 :

Je n’avois qu’à conserver et durer, qui sont effects sourds et insensibles. L’innovation est de grand lustre, mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez et n’avons à nous deffendre que des nouvelletés. L’abstinence de faire est souvent aussi genereuse que le faire, mais elle est moins au jour ; et ce peu que je vaux est quasi tout de ce costé là. En somme, les occasions, en cette charge, ont suivy ma complexion ; dequoy je leur sçay tres-bon gré. Est-il quelqu’un qui desire estre malade pour voir son medecin en besoigne, et faudroit-il pas foyter le medecin qui nous desireroit la peste, pour mettre son art en practique ? Je n’ay point eu cett’humeur inique et assez commune, de [p. 1024] desirer que le trouble et maladie des affaires de cette cité rehaussast et honnorat mon gouvernement : j’ay presté de bon cueur l’espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra sçavoir gré de l’ordre, de la douce et muette tranquillité qui a accompaigné ma conduitte, au-moins ne peut-il me priver de la part qui m’en appartient par le titre de ma bonne fortune. Et je suis ainsi faict, que j’ayme autant estre heureux que sage, et devoir mes succez purement à la grace de Dieu qu’à l’entremise de mon operation. J’avois assez disertement publié au monde mon insuffisance en tels maniemens publiques. J’ay encore pis que l’insuffisance : c’est qu’elle ne me desplaict guiere, et que je ne cerche guiere à la guerir, veu le train de vie que j’ay desseigné. Je ne me suis en cette entremise non plus satisfaict à moy-mesme, mais à peu pres j’en suis arrivé à ce que je m’en estois promis, et ay de beaucoup surmonté ce que j’en avois promis à ceux à qui j’avois à faire : car je promets volontiers un peu moins de ce que je puis et de ce que j’espere tenir. Je m’asseure n’y avoir laissé ny offence ny haine. D’y laisser regret et desir de moy, je sçay à tout le moins bien cela que je ne l’ay pas fort affecté […].

La réélection :

Anne-Marie Cocula, « Montaigne et Henri IV : une impossible rencontre », Montaigne et Henri IV, dir. Claude-Gilbert Dubois, Biarritz, J&D éditions, 1996, p. 31 : « Deux ans plus tard, en août 1583, lors de sa réélection face à un adversaire ligueur, Montaigne est résolument catalogué dans le camp de ceux qui soutiennent le roi de Navarre et croient en ‘sa fortune’ au moment où la maladie qui frappe le duc d’Anjou, dernier fils d’Henri II et de Catherine de Médicis, lui laisse des chances, au nom de la loi salique, de succéder à son beau-frère Henri III, encore sans héritier ».

8/  LES GUERRES DE GUYENNE et la rédaction du livre III (1585-1588).

La guerre sévit en Périgord

III, 12, 1041-1042 :

J’avois d’une part les ennemys à ma porte, d’autre part les picoreurs, pires ennemys : non armis sed vitiis certatur; et essayois toute sorte d’injures militaires à la fois.
[…] Monstrueuse guerre : les autres agissent au dehors ; cette-cy encore contre soy se ronge et se desfaict par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse qu’elle se ruine quand et quand le reste, et se deschire et desmembre de rage. Nous la voyons plus souvent se dissoudre par elle mesme que par disette d’aucune chose necessaire, ou par la force ennemye. Toute discipline la fuyt. Elle vient guarir la sedition et en est pleine, veut chastier la desobeyssance et en montre l’exemple ; et, employée à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l’encontre des siennes propres. Où en sommes nous ? Nostre medecine porte infection, nostre mal s’empoisonne du secours qu’on luy donne.
[…] En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement les sains des malades ; mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s’en sent, et la teste et les talons ; aucune partye n’est [p. 1042] exempte de corruption. Car il n’est air qui se hume si gouluement, qui s’espande et penetre, comme faict la licence. Nos armées ne se lient et tiennent plus que par simant estranger ; des françois on ne sçait plus faire un corps d’armée constant et reglé. Qu’elle honte ! Il n’y a qu’autant de discipline que nous en font voir des soldats empruntez ; quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef, chacun selon la sienne : il a plus affaire au dedans qu’au dehors. C’est au commandant de suivre, courtizer et plier, à luy seul d’obeir ; tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l’ambition, par combien d’abjection et de servitude il luy faut arriver à son but. Mais cecy me deplaist il de voir des natures debonnaires et capables de justice, se corrompre tous les jours au maniement et commandement de cette confusion. La longue souffrance engendre la coustume, la coustume le consentement et l’imitation. Nous avions assez d’ames mal nées sans gaster les bonnes et genereuses. Si que, si nous continuons, il restera mal-ayséement à qui fier la santé de cet estat, au cas que fortune nous la redonne.

Montaigne combattant

a. III, 13, p. 1084 :

Car depuis quelques années, aux courvées de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il advient communéement, apres cinq ou six heures l’estomac me commence à troubler, avec vehemente douleur de teste, et n’arrive poinct au jour sans vomir.

b. III, 13, 1096 :

Il n’est occupation plaisante comme la militaire ; occupation et noble en execution (car la plus forte, genereuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance), et noble en sa cause : il n’est point d’utilité ny plus juste, ny plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pays. La compaignie de tant d’hommes vous plaist, nobles, jeunes, actifs, la veue ordinaire de tant de spectacles tragiques, la liberté de cette conversation sans art, et une façon de vie masle et sans ceremonie, la varieté de mille actions diverses, cette courageuse harmonie de la musique guerriere qui vous entretient et eschauffe et les oreilles et l’ame, l’honneur de cet exercice, son aspreté mesme et sa difficulté, que Platon estime si peu, qu’en sa republique il en faict part aux femmes et aux enfans. Vous vous conviez aux rolles et hazards particuliers selon que vous jugez de leur esclat et de leur importance, soldat volontaire, et voyez quand la vie mesme y est excusablement employée […].

Note sur Montaigne et la langue

1. Méfiance à l’égard de la langue

a. Richard Crescenzo, « Le Traité De l’éloquence françoise de Du Vair (1594) : une réponse à la position de Montaigne sur l’éloquence ? », Montaigne et Henri IV, dir. Claude-Gilbert Dubois, Biarritz, J&D éditions, 1996, p. 180 : « De toutes les manières, le langage ne peut résoudre les problèmes religieux, légaux ou politiques. Pour Montaigne, dans le meilleur des cas le langage ne résout rien, dans le pire des cas, il produit des querelles, dissensions et contestations stériles ».

b. II, 12, p. 527

La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes. Nos procez ne naissent que du debat de l’interpretation des loix ; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n’avoir sçeu clairement exprimer les conventions et traictez d’accord des princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, Hoc’ Prenons la clause que la logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes : Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il fait donc beau temps. Voylà pas une forme de parler certaine ? Encore nous trompera elle. Qu’il soit ainsi, suyvons l’exemple. Si vous dictes : Je ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L’art, la raison, la force de la conclusion de cette cy sont pareilles à l’autre ; toutes fois nous voylà embourbez.

c. Richard Crescenzo, « Le Traité De l’éloquence françoise de Du Vair (1594) : une réponse à la position de Montaigne sur l’éloquence ? », Montaigne et Henri IV, dir. Claude-Gilbert Dubois, Biarritz, J&D éditions, 1996, p. 171 : « Si l’Humanisme de la première partie du siècle accorde une confiance quasi totale aux lettres et associe inconditionnellement leur développement à l’amélioration morale de l’humanité, le second Humanisme, auquel se rattache Montaigne, est beaucoup plus circonspect. Montaigne, à maintes reprises, rappelle qu’à ses yeux le pouvoir repose avant tout sur les armes ».

2. Le style « soldatesque » de Montaigne

a. I, 26, p. 171-172

Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné comme vehement et brusque : Haec demum sapiet dictio, quae feriet, [p. 172] plustost difficile qu’ennuieux, esloingné d’affectation, desreglé, descousu et hardy : chaque lopin y face son corps ; non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Caesar.

b. L’évêque de Camus, dans sa Lettre à Achante, considère que les Essais sont caractérisés par « un langage masle, ferme, nerveux, bref non scholaresque, et estiré, mais brusque et soldatesque ».

9/  LES VOYAGES DE 1588

Montaigne détroussé en chemin

III, 12, p. 1061-1062 B :

Une autre-fois, me fiant à je ne sçay quelle treve qui venoit d’estre publiée en nos armées, je m’acheminai à un voyage, par pays estrangement chatouilleux. Je ne fus pas si tost esventé que voylà trois ou quatre cavalcades de divers lieux pour m’attraper ; l’une me joingnit à la troisiesme journée, où je fus chargé par quinze ou vingt gentils-hommes masquez, suyvis d’une ondée d’argolets. Me voylà pris et rendu, retiré dans l’espais d’une forest voisine, desmonté, devalizé, mes cofres fouilletz, ma boyte prise, chevaux et esquipage desparty à nouveaux maistres. Nous fumes long temps à contester dans ce halier sur le faict de ma rançon, qu’ils me tailloyent si haute qu’il paroissoit bien que je ne leur estois guere cogneu. Ils entrerent en grande contestation de ma vie. De vray, il y avoit plusieurs circonstances qui me menassoyent du dangier où j’en estois. Tunc animis opus, Aenea, tunc pectore firmo. [p. 1062] Je me maintins tousjours sur le titre de ma trefve, à leur quitter seulement le gain qu’ils avoyent faict de ma despouille, qui n’estoit pas à mespriser, sans promesse d’autre rançon. Apres deux ou trois heures que nous eusmes esté là et qu’ils m’eurent faict monter sur un cheval qui n’avoit garde de leur eschaper, et commis ma conduitte particuliere à quinze ou vingt harquebousiers, et dispersé mes gens à d’autres, ayant ordonné qu’on nous menast prisonniers diverses routes, et moy déjà acheminé à deux ou trois harquebousades de là,
Jam prece Pollucis, jam Castoris implorata,
voicy une soudaine et tres-inopinée mutation qui leur print. Je vis revenir à moy le chef avec parolles plus douces, se mettant en peine de recercher en la troupe mes hardes escartées, et m’en faisant rendre selon qu’il s’en pouvoit recouvrer, jusques à ma boyte. Le meilleur present qu’ils me firent ce fut en fin ma liberté ; le reste ne me touchoit guieres en ce temps là. La vraye cause d’un changement si nouveau et de ce ravisement, sans aucune impulsion apparente, et d’un repentir si miraculeux, en tel temps, en une entreprinse pourpensée et deliberée, et devenue juste par l’usage (car d’arrivée je leur confessay ouvertement le party duquel j’estois, et le chemin que je tenois), certes je ne sçay pas bien encores quelle elle est. Le plus apparent, qui se demasqua et me fit cognoistre son nom, me redict lors plusieurs fois que je devoy cette delivrance à mon visage, liberté et fermeté de mes parolles, qui me rendoyent indigne d’une telle mes-adventure, et me demanda asseurance d’une pareille. Il est possible que la bonté divine se voulut servir de ce vain instrument pour ma conservation. Elle me deffendit encore l’endemain d’autres pires embusches, desquelles ceux cy mesme m’avoyent adverty. Le dernier est encore en pieds pour en faire le compte ; le premier fut tué il n’y a pas long temps. Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes yeux et en ma voix la simplicité de mon intention, je n’eusse pas duré sans querelle et sans offence si long temps, avec cette liberté indiscrete de dire à tort et à droict ce qui me vient en fantasie, et juger temerairement des choses.

Rencontre de Marie de Gournay

a. II, 17, p. 661-662 C

J’ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux l’esperance que j’ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d’alliance : et certes aymée de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraitte et solitude, comme l’une des meilleures parties de mon propre estre. Je ne regarde plus qu’elle au monde. Si l’adolescence peut donner presage, cette ame sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette tres-saincte amitié où nous ne lisons point que son sexe ait peu monter encores : la sincerité et la solidité de ses meurs y sont [p. 662] desjà bastantes, son affection vers moy plus que sur-abondante, et telle en somme qu’il n’y a rien à souhaiter, sinon que l’apprehension qu’elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ausquels elle m’a rencontré, la travaillast moins cruellement. Le jugement qu’elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siecle, et si jeune, et seule en son quartier, et la vehemence fameuse dont elle m’ayma et me desira long temps sur la seule estime qu’elle en print de moy, avant m’avoir veu, c’est un accident de tres-digne consideration.

Note sur le catholicisme modéré de Montaigne

Réaction de l’évêque Jean-Pierre de Camus (Lettre à Achante, XVIIe siècle) aux accusations d’athéisme formulées contre Montaigne : « Quant aux autres plus injurieux qui l’accusent d’estre un Athee couvert, ils sont, ou bien ignorans en la lecture des Essais, ou insignement malicieux : par tout ce ne sont que protestations de piété, et deffences de la vraye Religion qu’il professoit ».

[Document élaboré avec l’aide de Jean Vignes (U. Paris-Diderot) et le site The Montaigne project].