CR – François Rouget, « Ronsard et ses adversaires protestants : une relation parodique »

Vous trouverez ici le compte-rendu d’un article savant concernant la querelle entre Ronsard et ses adversaires protestants. C’est un document que vous pouvez parcourir rapidement pour préciser et approfondir vos connaissances sur ce sujet d’entretien, si vous en avez le temps durant vos ultimes révisions, sans vous inquiéter si vous ne comprenez pas tout.

Références complètes de l’article : François ROUGET, « Ronsard et ses adversaires protestants : une relation parodique », Seizième Siècle, n° 2, 2006, p. 79-94.


Ronsard recourt assez peu lui-même aux registres comique et satirique dans ses propres œuvres. En revanche sa poésie a fréquemment été l’objet de parodie, que ce soit du fait d’imitateurs, d’émules ou encore d’adversaires. La querelle des Discours, qui, entre 1562 et 1563, oppose Ronsard et des huguenots, en offre un exemple.

L’objet de l’article est d’examiner les moyens mis en œuvre par ces adversaires protestants pour répliquer à Ronsard. Leur stratégie, qui vise à aliéner le Prince des poètes français, passe notamment par une appropriation et un retournement des textes publiés par le poète de cour. L’enquête s’appuie en particulier sur la bibliographie matérielle et l’ histoire du livre.

François Rouget rappelle la définition étymologique de la parodie. Il s’agit d’un chant placé à côté d’un autre, qu’il dénature. Les pamphlets protestants correspondent bien à cette définition. Ils reprennent en effet tout ou partie des pièces de Ronsard, que ce soit par le biais de citations explicites ou par allusion. Ces « contrechants » visent à souligner le ridicule de la position et de la posture du poète attaqué. On peut distinguer une parodie à des fins sérieuses et polémiques d’une parodie purement formelle et comique. Le discours des protestants relève sans conteste du premier type.  « La relation parodique […] s’attache autant à entamer et à entretenir un combat de mots avec un interlocuteur à distance, qu’à le condamner au silence après l’avoir métamorphosé » (p. 80).

I. La Parodie comme forme de travestissement : le pastiche et les Palinodies d’Antoine de La Roche-Chandieu

Les poètes protestants qui recourent à la forme d’imitation déceptive du contre-chant parodique s’inscrivent dans une tradition rhétorique bien établie depuis l’Antiquité. On peut penser au De Oratore de Cicéron ou encore à Quintilien. Cette tradition est particulièrement vivace à la Renaissance. La parodie y est associée par convention au lyrisme et à la musique. On peut notamment penser à la pratique du contrafactum qui transpose un chant religieux d’un registre à un autre et qui est très courante au XVIe siècle. « En composant des vers à côté, en marge, de ceux de Ronsard, les poètes protestants modernisaient ainsi une tradition antique, humaniste, que les musiciens contemporains avaient remise à l’honneur » (p. 81).

François Rouget examine tout d’abord le cas d’Antoine de La Roche-Chandieu qui signe ses textes parodiques du pseudonyme de Zamariel, c’est-à-dire « chant de Dieu » en hébreu. En 1563, cet adversaire protestant de Ronsard compose deux palinodies de l’Elegie à Guillaume Des Autels et du Discours des miseres de ce temps. Il n’opère aucune déformation stylistique mais se contente de simples substitutions lexicales, remplaçant simplement quelques mots ou vers dans les textes sources. Les transformations sont donc mineures, mais elles inversent pourtant le sens des poèmes, et les orientent vers une apologie de la Réforme.

Ce dispositif engage à interroger la pratique courante de l’imitation dans la poésie du temps. Entre l’imitation noble – que pratique par exemple Ronsard lui-même lorsqu’il prend modèle sur les Anciens – et le travestissement palinodique opéré par Zamariel, il semble finalement n’y avoir qu’un pas. De fait, ce que Ronsard « ne pardonnait point à son imitateur, c’était sans doute moins la reprise de ses deux poèmes, qui rendait hommage à son génie, que de faire passer sous son nom des propos et une position qui n’étaient point les siens » (p. 83). En somme, le procédé est une subtile manière de déposséder Ronsard de son arme, la parole.

Toutefois, François Rouget remarque que la relation du huguenot à son adversaire est complexe. S’il cherche indéniablement à l’attaquer, dans la forme palinodique qu’il choisit, on perçoit « les signes d’une relation ambiguë où se mêle admiration et désapprobation » (p. 83). Cette observation pose la question des enjeux et des effets du travestissement parodique. « La fausse palinodie œuvre à une nouvelle relation de lecture. Elle n’existe comme parodie que dans la mesure où le lecteur peut identifier le texte source et y reconnaître des transformations […] Chandieu s’infiltre discrètement dans l’écriture de Ronsard pour y apporter des modifications peu nombreuses, ce qui laisse une partie de l’hypotexte intacte, reconnaissable, et produit un hypertexte nouveau. La réception de l’œuvre s’en trouve changée car c’est à un dialogue, à une écriture à deux mains à laquelle le lecteur est convié » (p. 84).

La palinodie n’est toutefois pas le seul moyen de détournement parodique dont peuvent user Chandieu et ses amis protestants.

II. Ronsard hors de lui : la salve des répliques protestantes

Les Réformés reprennent fréquemment des formules titulaires (c’est-à-dire que l’on trouve dans les titres) de Ronsard. Nombre de leurs pamphlets se présentent comme des « Remonstrances » ou des « Responces ». Plus largement, ils empruntent des termes aux titres des Discours de leur adversaire. Cela montre que les protestants veulent « reprendre l’initiative de la parole et absorber celle de Ronsard pour la corriger. La querelle ne cesse de grossir par l’intégration mutuelle du discours de l’ennemi » (p. 86).

François Rouget décrit plusieurs des moyens employés par les protestants pour procéder à ces reprises. Retenons par exemple celui de la transposition – qui consiste à conserver les propos attribués par Ronsard à une allégorie ou un personnage public mais en les réattribuant à une autre figure, ce qui en change le sens – ou encore celui de la correction. En ce cas, les propos de Ronsard sont cités pour mieux être réfutés et servir de point d’appui à la contre-attaque.

Enfin, ce ne sont pas seulement les textes de Ronsard qui subissent cette métamorphose parodique : le corps du poète lui-même est pris à parti. En s’engageant dans le combat, Ronsard a mis en jeu son image publique : « Et ses adversaires le comprirent fort bien qui cherchèrent tous les moyens pour représenter physiquement le corps du poète afin de le ridiculiser » (p. 88).

III. Parodie et représentation : la métamorphose de Ronsard

Si le combat de Ronsard se fait sur le terrain des mots, la portée de son engagement dépasse le simple cadre de l’échange d’idées et de textes. Rappelons par exemple que, durant la querelle, un appel à l’assassinat a été lancé contre le poète. Même si cela peut paraître moins dangereux, le livre de ses adversaires avait aussi pour but de l’atteindre dans sa personne, aussi bien sur le plan moral que physique.

On lui dénie d’abord sa noblesse en parodiant son nom. Des plaquettes remettent en question sa légitimité aristocratique (pour un développement sur cette question, sous un angle différent de celui adopté par François Rouget, voir notre article : « D’une noblesse l’autre : stratégies poétiques pour une imposture généalogique, le cas de Ronsard« , L’Imposture, dir. Jean-Christophe Delmeule, La Tortue verte, 2010, p. 20-30). On s’en prend également à sa fonction de poète royal et à son génie. Il figure une sorte de poète raté qui a renoncé au statut de « prêtre des Muses » pour se tourner vers des ambitions ecclésiastiques présentées comme indignes.

Les pamphlétaires s’appuient sur l’image que Ronsard avait donné de lui-même dans ses textes antérieurs pour la retourner. Le poète avait évoqué sa faiblesse physique, sa tendance à la mélancolie, ses ennuis de santé et sa vieillesse précoce. Ces indications pouvaient émouvoir le lecteur. Sous la plume des protestants, elles deviennent les signes du mal profond qui ronge un poète hypocrite, ambitieux et opportuniste. L’empathie que pouvait susciter les aveux de Ronsard se transforme alors en moquerie et en blâme. Si les textes sont les premiers vecteurs de cette condamnation, la présentation matérielle du livre la relaie. Ainsi, la page de titre de la Seconde response de F. de la Baronie composée par Florent Chrestien (1563), paraît « triplement assassine puisqu’elle montre un Ronsard vieux et mélancolique au coin du feu, isolé, mais possédant de nombreuses richesses (comme le suggère le coffre à l’arrière-plan), qu’elle décline l’identité factice du poète « Evesque futur » et qu’elle invite à lire l’apologie d’un homme divinisé », (p. 91. Voir ci-dessous : cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Un autre libelle de Florent Chrestien, paru l’année suivante, peut être considéré comme le pendant de la Seconde response. Il s’agit de l’Apologie ou deffense d’un homme chrestien (1564). La vignette de la page de titre représente un berger. S’agit-il de l’auteur du libelle, qui aurait pour mission de rassembler les brebis égarées ? « Ou bien ne vise-telle pas Ronsard, un poète éloigné de la cour et du pouvoir, égaré dans la campagne (vendômoise ?) et dont le chant ne semble plus avoir d’auditeurs ? » (p. 94). François Rouget penche pour la seconde interprétation, sans exclure la première. Si on l’accepte, on pourrait voir dans cette représentation du poète une manière de le rabaisser et là encore de s’approprier et de renverser l’image glorieuse qu’il donnait de lui-même, notamment celle qui était placée au verso la page de titre de chaque tome de l’édition collective de ses Œuvres (1560) :

Buste de Ronsard figurant au verso des pages de titre du t. I de ses Œuvres (Paris, Buon, 1560). Source : Gallica.
Buste de Ronsard figurant au verso de la page de titre du t. I de ses Œuvres
(Paris, Buon, 1560).
Source : Gallica.

Pour conclure, François Rouget constate donc que la « défiguration [de Ronsard] était complète. Dépossédé de son nom, de son œuvre et de son image, Ronsard apparaissait par le livre sous un jour nouveau, moins favorable. Sa réputation était d’autant plus entamée qu’il avait voulu l’établir par la diffusion du livre. En reprenant ses armes, les adversaires protestants tentèrent de retourner la situation à leur profit au moyen de la parodie dont ils surent exploiter toutes les facettes rhétoriques et iconographiques. Travestissant les poèmes, les idées et le visage de Ronsard, ils firent de la parodie un exercice de style, un usage humaniste (le commentaire) et l’instrument d’un combat ouvert et publi[c] (le pamphlet) » (p. 94).