Note sur la Réforme avant le début des guerres civiles

1515 : Martin Luther commente les Épîtres de Paul.

1517 : Luther affiche sur les portes du Château de Wittenberg les “95 thèses”. Il y dénonce les abus du clergé et la vente des indulgences. Il préconise un retour à la vraie religion prêchée par le Christ. Cela passe par un accès direct aux Écritures. C’est pourquoi il traduit la Bible en allemand. Cela lui vaut d’être excommunié. C’est le début de la Réforme.

→ L’esprit nouveau qui souffle sur le christianisme s’inspire aussi de la démarche humaniste de retour aux sources anciennes mieux comprises : « L’humanisme chrétien s’intègre dans le vaste mouvement de la pensée religieuse qui, à la fin du moyen âge, cherche dans l’esprit qui vivifie une revanche contre la lettre qui tue et contre la raison qui dessèche » (Dictionnaire de spiritualité, t. VII, article Humanisme et spiritualité, col. 989).

On peut donc dire qu’en France au début du XVIe siècle, l’humanisme favorise la Réforme :

  • en mettant l’accent sur le retour à la Bible, sur son étude à partir des langues originales et sa traduction en langue vulgaire,
  • en introduisant la méthode critique dans les sciences religieuses,
  • en prônant une religion intérieure, ce qui discrédite les cérémonies, le culte des saints et la hiérarchie.

Se développe dans les milieux humanistes un mouvement dit “évangélique” dont les thèses sont voisines de celles de Luther, même si elles s’expriment de façon moins polémique. Ce courant est directement issu de l’humanisme : la recherche d’authenticité et d’exactitude philologique d’abord appliquée à l’héritage de l’antiquité païenne entraine rapidement un réexamen analogue des textes bibliques. La redécouverte des langues anciennes comme le grec ou l’hébreu permet aux humanistes de revenir au texte original des Écritures.

  • Voir Érasme, Novum testamentum, 1516 : le texte grec est accompagné d’une nouvelle traduction, différente de la Vulgate officiellement autorisée par l‘Église.
  • La France participe activement à ce mouvement avec Jacques Lefèvre d’Etaples, helléniste et hébraïsant, qui de surcroit traduit les textes en français (Psaumes, 1523 ; Nouveau Testament, 1525 ; Sainte Bible en français, Anvers, 1530).

1519-1525 : On note en France un épanouissement des idées luthériennes, notamment par le biais du groupe de Meaux, dont Lefèvre d’Etaples fait partie. Comme dans la doctrine luthérienne, le caractère central de l’Évangile est affirmé, ainsi que la supériorité de la foi sur les œuvres. Toutefois, les membres de ce cénacle ne s’éloignent pas, contrairement à Luther, de l’orthodoxie  sur la question cruciale de la présence réelle du Christ dans les espèces eucharistiques du pain et du vin (critère catholique important pour déterminer l’hérésie). L’évêque de Meaux, Guillaume de Briçonnet, entretient avec la sœur du roi, Marguerite, qui est sa protectrice, une correspondance assidue entre 1521 et 1524. Le groupe est toutefois condamné, et dispersé en 1525.

1525-1540 : C’est la période d’un réel triomphe des idées humanistes dans les cercles lettrés, mais cela se fait sur un fond d’inquiétude religieuse croissante. Dans les années 1520-1530, le courant le plus répandu est celui d’un évangélisme refusant la rupture.

Marguerite d’Angoulême (future Marguerite de Navarre, sœur de François Ier) et Clément Marot, pour prendre deux figures emblématiques de la littérature, arrivent à l’âge adulte à cette période là – elle a, en 1520, un peu plus de vingt-cinq ans, lui, un peu moins – c’est dans ce contexte que leurs esprits se forment : Le « double mouvement convergent pour la modernisation de l’acte de foi et de l’acquisition des connaissances [qui] a commencé vers 1480 dans l’Europe entière (…] culmine précisément entre 1515 et 1520, années novatrices par excellence » (J.-L. Déjean, Marguerite de Navarre, p. 60). C’est à cette période que Marguerite, lors de ses séjours à Amboise et à Blois, découvre la Devotio moderna, pratique religieuse privilégiant une spiritualité intériorisée et le dévouement pour autrui. Il s’agit d’une nouvelle façon de prier qui s’oppose au formalisme de la théologie et de la piété. Cette Devotio moderna s’oppose à une forme de christianisme jugée pharisaïque et paganisée. Inspirée des mystiques rhénans, c’est l’expression d’un christianisme de foi et de liberté intérieure, où les relations personnelles entre Dieu et l’homme retrouvent leur place centrale (Voir Dictionnaire de spiritualité, t. VII, article Humanisme et spiritualité, col. 990). C’est précisément cet esprit qui anime l’évangélisme.

Ce retour aux sources, d’abord toléré, inquiète bientôt le pouvoir spirituel, la Sorbonne, puissante faculté de théologie : cet humanisme évangélique est une menace pour son autorité. En incitant les fidèles à un contact direct et personnel avec les textes sacrés, on ouvre en effet la voie à la discussion, à l’interprétation, au libre examen – et à l’hérésie. C’est donc cet effort de vulgarisation des Écritures qui entraine les premiers conflits opposant l’humanisme à la Sorbonne.

Il est probable qu’au début des tensions, le roi François Ier, en partie sous l’influence de sa sœur Marguerite, penche pour une réforme modérée et gallicane, sans rompre avec Rome. Cette croyance en la possibilité d’une réforme modérée explique sans doute des initiatives royales qui pourraient paraître contradictoires, par exemple la concomitance, au début des années 1530, du mariage de son fils Henri (le futur Henri II) avec la nièce du pape, Catherine de Médicis et des négociations diplomatiques menées par Guillaume Du Bellay avec les princes luthériens d’Allemagne menant à des alliances ponctuelles. La période, encore ouverte aux nouveautés, reste tout de même trouble. Selon Michel Cassan (La France au XVIe siècle, Armand Colin, Campus, Paris, 2005), on peut considérer que sous François Ier la politique menée à l’égard des réformés relève d’une répression « à éclipses » (elle sera plus rude et plus soutenue sous le règne suivant).

  • Ainsi, en 1528, lorsqu’une sculpture de la Vierge est mutilée à Paris, le roi montre, dans une procession expiatrice, sa ferveur catholique. Il peut se montrer ouvert aux idées nouvelles mais il ne faut pas que cela suscite de troubles.
  • En 1531, Marguerite de Navarre publie Le Miroir de l’âme pécheresse. La Faculté de théologie l’aurait censuré en 1533 sans l’intervention de François Ier.

En 1534, survient l’“affaire des placards”. Il s’agit d’un violent pamphlet contre la messe et la cour romaine, qui est placardé à Paris, à Amboise, et jusque sur la porte de l’appartement royal. En réaction à cet acte, vingt luthériens sont brûlés. La rupture est consommée entre catholiques et réformateurs. Marguerite de Navarre est éloignée de son frère, les gens de lettres ne sont plus protégés par la faveur des Grands.

La censure s’organise. Dans un premier temps, toute publication d’ouvrage nouveau est interdite. Puis la censure cible des livres particuliers. Le roi interdit ainsi en 1535 le Petit traité de la saincte eucharistie, de Marcourt, qui est ressenti comme une provocation. La répression et les persécutions commencent contre ceux qu’on commence à appeler les huguenots, pas encore les protestants, et qui sont présentés comme des ennemis de l’ordre public. Une liste de 63 luthériens est ainsi dressée au début de l’année 1535, sur laquelle figure Marot qui connaît alors un premier exil. Le 16 juillet, l’édit de Coucy offre l’amnistie et permet le retour des exilés à condition qu’ils abjurent leurs erreurs.

Beaucoup de réformés français se réfugient en Suisse (Bâle, Genève) où Jean Calvin publie son Institution de la religion chrétienne (1536 en latin, respectueusement dédié à François Ier, puis 1541 en traduction française. C’est aussi en 1541 que Calvin s’installe à Genève pour y bâtir une Église militante). L’ouvrage résume la doctrine calviniste :

  • L’Écriture sainte est la source unique de la religion, non les décisions des conciles ou les commentaires des Pères. C’est le principe de la sola scriptura, que l’on retrouve également chez Luther. Le chrétien ne doit avoir pour règle que l’Évangile. Il faut donc qu’il puisse avoir un accès direct à ces textes qui doivent le conduire dans sa vie quotidienne. C’est la raison pour laquelle il est si nécessaire de traduire l’Évangile dans les langues vernaculaires.
  • Dieu est l’auteur unique du salut : Dieu seul (l’adjectif se trouve souvent sous la plume des auteurs de ce qu’Isabelle Garnier -Mathez a appelé le « village évangélique »).
    • Pervertis par le péché originel, qui a réduit à néant la liberté humaine, les hommes sont voués au mal. La confiance humaniste dans l’homme et sa capacité à faire par lui-même le bien se trouve ainsi rejetée.
    • Dans cette mesure, le libre-arbitre des hommes est une illusion. Ils sont prédestinés à la damnation ou au salut. Leurs actions, leurs œuvres, ne peuvent rien y changer. Les catholiques s’insurgent contre cet abandon du libre-arbitre.
    • La seule possibilité de salut réside dans la grâce, qui est un don gratuit et sans contrepartie, que l’on ne peut gagner. L’homme ne mérite donc pas son salut. C’est Dieu qui décide ou non de la lui octroyer ou pas, selon des critères qui ne sont pas arbitraires mais restent impénétrables au fidèle et qu’il doit accepter comme tels.
    • C’est la doctrine centrale de la justification par la foi (sola fide) : la foi sauve le pécheur. Or la foi est un don de Dieu. L’homme doit reconnaître en son cœur qu’il est incapable de faire lui-même son salut ; alors la Grâce viendra à lui. Elle lui donnera la foi, c’est à dire l’assurance qu’il n’a pas à craindre la colère de Dieu, mais à s’en remettre entièrement à sa miséricorde.
  • Plusieurs pratiques catholiques sont dénoncées :
    • le pouvoir des papes,
    • la vie monastique,
    • les abus du clergé (en France, il faut mettre une partie de ce rejet au compte de la perception de la dîme qui suscite des mécontentements dans la première moitié du XVIe siècle : un des effets de la propagation des idées réformées sera de provoquer un important mouvement de grève des dîme),
    • le dogme de la présence réelle dans l’eucharistie,
    • la croyance au purgatoire et, de ce fait, les prières pour les morts,
    • le culte des images,
    • le culte des saints et de la Vierge (pas de pouvoir d’intercession entre le fidèle et Dieu),
    • la vénération des reliques,
    • les pèlerinages,
    • la licence des mœurs, etc.

L’année 1543 est une date décisive : la Faculté de théologie de Paris élabore des « Articles de foi » qui sont, sur l’ordre du roi, enregistrés par le Parlement de Paris comme « lois du royaume ».

A la fin de sa vie, l’obsession de l’unité religieuse du royaume conduit François Ier à autoriser la répression des Vaudois du Lubéron, c’est-à-dire leur extermination sans jugement en avril 1545. L’indignation de l’Europe protestante est immense. Sur le plan européen, l’année 1545 est aussi celle de l’ouverture du concile de Trente, qui s’interrompra en 1549 pour reprendre en 1551-1552. L’Église catholique choisit l’affrontement avec ce que l’on peut nommer les protestantismes.

La rapide expansion du calvinisme en France raidit encore l’attitude des autorités. Même si, à son avènement, en 1547, Henri II semble brièvement vouloir revenir à une politique moins dure (ainsi, le procès des responsables du massacre du Lubéron est organisé. Mais ils sont acquittés), il montre très rapidement sa volonté d’extirper l’hérésie, ce qui restera une constante de son règne.

En octobre 1547 est érigée au Parlement de Paris une Chambre spéciale, chargée des questions religieuses (c’est la « Chambre ardente »). De décembre 1547 à janvier 1550, période où il est actif, ce tribunal prononce 450 condamnations, dont une quarantaine de peines de morts (Voir Nathanaël Weiss, 1889, cité par Arlette Jouanna, La France du XVIe siècle, 1483 – 1598, PUF, Collection Premier Cycle, Paris, 1996, 3e édition corrigée 2002).

Une crise gallicane secoue la France en 1551 : le nouveau pape Jules III, élu en 1550, s’emporte contre Henri II et menace de l’excommunier. Un temps, les choses peuvent basculer : les relations sont coupées avec la papauté, les liens avec les princes allemands sont réactivés. Le pape sera conduit à céder et les relations sont rétablies rapidement.

À partir de 1555, les communautés réformées françaises passent outre la recommandation de Calvin de ne pas installer de structures d’Églises réformées en France. En 1561, quand Catherine de Médicis demande à Coligny combien il y a en France d’Églises réformées et de fidèles, il lui répond qu’il y a 1210 Églises et 3 millions de fidèles. On peut penser que Coligny a un peu exagéré ces chiffres, mais il n’en reste pas moins que l’éclosion de l’Église réformée en France a été très rapide. De plus ses structures paraissent d’emblée très organisées. Cela donne le sentiment que se met en place un état dans l’État, ce qui est inconcevable car cela ouvre la porte à de possibles séditions en un moment, précisément, où la monarchie est affaiblie (mort accidentelle d’Henri II, avènement du très jeune François II, de santé fragile, qui ne règne que peu de temps et laisse à son tour le pouvoir à son cadet Charles IX, trop jeune pour pouvoir l’exercer).

Nous remercions Jean Vignes (U. Paris-Diderot) pour l’aide qu’il nous a apportée dans l’élaboration de cette fiche.