En dehors des rangs

Le début de Gargantua présente « la généalogie & antiquité » du prince éponyme et semble dessiner sans surprise un modèle royal fondé sur la race. Mais Alcofribas Nasier – autant dire Rabelais – nuance la portée de la loi du sang : des gueux peuvent engendrer des rois, et vice versa. Le narrateur, tout roturier qu’il soit, descend peut-être « de quelque riche roi ou prince on temps jadis ». Les lignes de démarcation sociale, le haut et le bas, sont donc moins stables qu’on pourrait le croire. Non seulement des passages d’un groupe à l’autre sont possibles, mais les comportements individuels peuvent aussi être influencés par les pratiques d’autres catégories. Ainsi en va-t-il des rois rabelaisiens. On décèle en eux une certaine bonhommie aux accents bourgeois qui n’est sans doute pas à mettre au compte exclusif de la joyeuse fantaisie présidant aux chroniques rabelaisiennes.

Considérons nos princes au seuil de la guerre picrocholine. Gargantua est à Paris pour étudier. Il a certes ses propres précepteurs et ne fréquente pas un collège du quartier latin, mais les jeunes gens quittant ainsi leur famille pour se former sont en général issus de la bourgeoisie, plutôt que d’une famille royale. Pendant ce temps, Grandgousier nous est décrit comme un simple père de famille : ainsi, après souper, « le vieux bon homme […] se chauffe les couiles à un beau clair et grand feu » et fait griller des chataignes en « faisant à sa femme et famille de beaulx contes du temps jadis ». Nous voici à mille lieues de l’apparat princier et de l’image habituelle du monarque. Loin d’être « très chrétien », « très puissant » ou « très juste », comme François Ier, le roi est donc bonhomme. Il y a dans cette caractérisation, ici justifiée par la simplicité et l’âge du roi, une connotation plaisante et familière en harmonie avec l’univers bouffon des romans. Mais la réduire à cette valeur est sans doute trop simplificateur.

Qui, en dehors de Grandgousier et de Pantagruel, est bonhomme dans ces romans ? Ce sont d’abord des hommes modestes : l’un demande l’aumône à Panurge, l’autre plante des choux dans la bouche de Pantagruel, un dernier, Couillatris, est bûcheron. La bonhommie rabelaisienne n’est donc pas fonction du rang. C’est sans doute l’honnêteté, la droiture et le sens de la justice dont chacun fait preuve à sa place qui lient les rois à Couillatris – choisissant sa modeste cognée parmi d’autres plus précieuses – ou au voyageur – qui avoue ignorer si la fillette qu’il porte sur son dos est toujours vierge puisqu’il ne l’a pas constamment sous les yeux. Cette probité ne dépend pas d’une noblesse sociale. Mais on constate qu’elle est renforcée chez les personnages les mieux placés par une bonne instruction.

C’est sans doute la raison pour laquelle le plus bonhomme de tous les romans rabelaisiens, après Grandgousier, est Ulrich Gallet, le diplomate qui négocie avec Picrochole. De fait, il est le seul à faire réellement partie de l’ancienne catégorie des boni homines qui articule les critères moraux de vertu, sociaux de notabilité et juridiques d’exercice d’une fonction publique. Dans le même temps, il est un digne représentant des valeurs humanistes. Avec lui, la robe supplée au défaut du sang.

Rabelais nous propose donc des princes tout aussi bonhommes que Gallet, qui associent de façon plutôt harmonieuse les valeurs nouvelles à certains éléments de la tradition médiévale, comme le modèle du bonus hominum ou le rire carnavalesque par exemple. Que le prince devienne le représentant-type d’une catégorie sociale à laquelle se rattache davantage Rabelais (ou Alcofribas Nasier) que Grandgousier (ou François Ier) a certes de quoi destabiliser et faire rire, dans la tradition du carnaval. Mais au-delà de cette dimension, voir le roi suivre attentivement la scolarité de son fils, s’inquièter des progrès de l’enfant ou régler lui-même le détail de son trousseau – portrait, en somme, du prince en bon père de famille – c’est voir, autant et plus que le modèle d’un monarque idéal esquissé sur le mode plaisant, l’homme de la Renaissance en train de se faire. Cet homme, dans la droite ligne d’une médiocrité qui n’a rien ni de péjorative ni de fade, tient autant des gravures médiévales représentant la chaleur d’un foyer à la veillée que des portraits d’humanistes, un livre sous le bras. Comme ses sujets, le roi-bonhomme, reflétant une ouverture d’esprit d’origine bourgeoise, semble donc bien issu, par évolution plus que révolution, du Moyen Age.


Pour citer cet article :

Claire Sicard, « En dehors des rangs » (2011), article republié sur clairesicard.com le 17 juin 2017.

Références de la publication initiale :

Claire Sicard, « En dehors des rangs », Magazine littéraire, Dossier Rabelais, sept. 2011, p. 66-67.