En ordres de bataille

Des guerres rabelaisiennes, chaque lecteur a en tête quelques images héroï-comiques : Frère Jean décimant de bon cœur ses adversaires, des contrées allègrement mises à sac ou un champ de bataille « tout couvert d’Andouilles mortes ou navrées[1] », dans une joyeuse et sanglante mêlée. Énumérations et hyperboles – qu’affectionne l’auteur du Gargantua et du Quart Livre – renforcent la confusion. Au cœur du carnage, au milieu des cervelles écrabouillées, des corps démembrés et éventrés, dans les torrents de sang, on se croirait en plein chaos. Les hommes au style très personnel de Gargantua ou de Pantagruel semblent confirmer cette impression. Que l’on pense à Jean : est-il vraiment à sa place dans les combats ? à Seuilly les moines-claustriers n’ont rien de Templiers, ils ont fait vœu de prier, non de combattre. Au moment de l’attaque picrocholine, Jean transgresse donc la règle de son ordre, et le moine-prieur le menace de sanctions. Mais, fauteur de troubles ne reculant apparemment devant aucun désordre, Jean fait fi de l’autorité et entraîne ses compagnons sur la voie de la désobéissance.

Pourtant ce Turpin[2] chinonnais est loin d’être une figure du chaos. Même dans sa tactique rudimentaire, qui semble se résumer à foncer dans le tas, il se montre rigoureux, organisant par exemple les tâches, entre massacres et derniers sacrements, à la fin de la bataille de Seuilly. Mais, plus fondamentalement encore, l’ordre auquel Jean obéit est celui des mots. Qu’il s’agisse d’attaquer des andouilles et il constitue une armée de cuisiniers. Pendant la guerre picrocholine, alors qu’un archer l’implore en lui donnant du « monsieur le priour », il se souvient des comparatifs latins prior et posterior[3], et en décline les sens. S’il est « prieur », ce n’est pas, comme le souhaiterait son malheureux adversaire, parce qu’il se consacre à la prière mais parce que, redoutable guerrier, il prend les devants et se montre le meilleur. Dans cette logique, l’ennemi est quant à lui « postérieur » : il faut donc lui asséner des coups sur les « posteres », c’est-à-dire le derrière, avant que de lui ouvrir « les deux posterieurs ventricules du cerveau » avec tant d’adresse que « demour[e] le craine pendent sus les espaules à la peau du péricarane, par derrière[4] ». Pareille boucherie, comme tous les massacres dont Jean est le joyeux auteur, répond aussi à une nécessité onomastique : des Entommeures est littéralement celui qui fait du hachis de ses ennemis.

De fait, le nom est, comme souvent au XVIe siècle, un programme et un présage. Dans le Quart Livre, Epistémon décèle ainsi une promesse de victoire dans les patronymes de ceux qui vont affronter les andouilles et autres saucissons belliqueux : Riflandouille et Tailleboudin[5], comme Entommeures, ont sinon la tête tout au moins le nom de l’emploi. Du côté des ennemis – moins versés toutefois dans le décodage onomastique – caractères et noms s’accordent tout aussi fréquemment. Picrochole ne peut décolérer, Quaresmeprenant est une vraie face de Carême. Rabelais sait placer en bon ordre, sous d’opportunes étiquettes, ses pions et ses armées.

Pourtant, plus discrètement peut-être, se dit autre chose des raisons de la victoire des uns et de la défaite des autres. Il n’a en effet pas échappé à Rabelais, qui introduit le mot « stratège » dans la langue française, qu’une guerre se gagne en bon ordre. De fait, si les très modernes légions de Gargantua ressemblent davantage à « une harmonie d’orgues, et concordante d’horologe q’[à] une armée, ou gensdarmerie[6] », les ennemis en revanche se caractérisent constamment par leur confusion : vendangent-ils le clos de Seuilly ? c’est « sans ordre ne enseigne, ne trompette, ne tabourin[7] ». Croisent-ils Gymnaste ? ils sont « tous espars et mal en ordre[8] ». En somme, c’est « un desordre incomparable[9] », et il n’y a rien d’étonnant à ce que celui-ci se poursuive jusque dans leur fuite, « sans ordre ny maintien[10] ».

Que tirer de ce constat ? En bon humaniste, Rabelais, comme Frère Jean, articule plusieurs niveaux de signification. D’abord, il oppose deux manières de faire la guerre au XVIe siècle : celle des pillards mercenaires – comme ceux qu’emploient encore Charles Quint, ou Picrochole – et une autre, plus moderne, dont témoignent Grandgousier et Gargantua. Princes prudents et prévoyants, ils entretiennent des légions[11] qui transposent en quelque sorte le principe de la copia et de la varietas dans l’art de la guerre. Cette abondance est rationnellement organisée, ce qui contribue à son efficacité. Surtout, Rabelais y insiste, chaque homme sait quel est son poste et à qui il doit obéir. En somme cette armée est bien celle d’un État dans lequel tous les membres obéissent à une tête, qui dirige et coordonne l’action. Le corps – humain, militaire, politique – ne peut fonctionner que si son chef sait quelle direction prendre. Grandgousier, Gargantua, Pantagruel sont de ces princes mesurés et sages. Frère Jean ou Gymnaste, même s’ils ont l’air de faire ce qu’ils veulent, voient leurs faits de guerre s’inscrire dans la marche générale déterminée par leurs souverains. Le bilieux Picrochole, avec ses fantasmes de conquête pleins d’hybris, figure au contraire une sorte de Perrette dont le pot au lait bientôt brisé[12] répandra sur le sol des rêves de grandeur voués à la déception et au châtiment d’une errance sans fin.

Mais ces épisodes doivent aussi se lire dans une perspective religieuse : l’ordre est divin, et le désordre diabolique. Or, même en temps de paix, il n’est pas toujours facile de savoir de quel côté l’on se trouve – Thélème nous apprend ainsi, contre toute attente, que « Fais ce que voudras » est bien une règle et non une invitation à l’anarchie. En temps de guerre, la confusion entre divin et diabolique est à son paroxysme. Gymnaste vainc par exemple des ennemis superstitieux en feignant d’être un diable. Pour cela, il virevolte follement sur ses arçons dans un désordre qui n’est que de façade. Mais de quelle maîtrise témoigne en fait ce corps qui jamais ne chute, jamais ne manque son coup ! Sans doute faut-il être crédule pour se laisser prendre à cette ruse. À l’inverse, les andouilles se déploient en bon ordre sur le champ de bataille[13] et Frère Jean se trompe d’abord en arguant que c’est « desordre […] en nature, faire guerre contre les femmes[14] ». Pourtant, sont-elles vraiment ce qu’elle paraissent ? L’andouille – cela ne saurait échapper à tout bon pantagrueliste – est phallique, et « le serpens qui tenta Eve estoit andouillicque[15] ». Cette nation charcutière paraît donc contrenature, trompeuse, diabolique. Mais il est plus délicat de s’en assurer.

En fait, il semble bien qu’à l’époque du Quart Livre, les lignes de partage ne soient plus aussi claires qu’à celle de Gargantua : on peut fort bien, dans le désordre de la guerre être pris entre « l’enclume et les marteaulx[16] », et avoir du mal à savoir où sont l’ordre divin et le camp de la justice. Que peut alors un prince sage ? Peut-être s’en remettre à la loi évangélique. À la devise de Charles Quint, constamment rappelée par Picrochole, – « Plus oultre » – préférer le choix du « souhait médiocre », défendu par le Quart Livre. Et à l’hybris politique, opposer ce conseil spirituel : « Humiliez vous davant [la] sacrée face [de Dieu] et recongnoissez vos imperfections[17] ». Et que peut un écrivain, comme Rabelais ? peut-être viser sinon l’ordre singulier – asséchant, réducteur – tout au moins un éventail d’ordres, qui fait aussi, allègrement, place au désordre.


[1] Quart Livre, p. 1091 (éd. Livre de Poche, La Pochothèque, Paris, 2009).

[2] Turpin est l’évêque-guerrier de La Chanson de Roland.

[3] Termes toujours associés dans les grammaires latines, comme le rappelle G. Demerson. Cet épisode se trouve au chapitre 44 de Gargantua, p. 310-312 (éd. Points Seuil, Paris, 1996).

[4] Ibid. Nous soulignons.

[5] QL., p. 1071.

[6] G., p. 328.

[7] G., p. 224.

[8] G., p. 262.

[9] G., p. 220.

[10] G., p. 334.

[11] G., p. 328.

[12] Lorsqu’il écrira sa fable – et notamment ces vers de la moralité :

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous.

La Fontaine se souviendra du mot du prudent Echephron commentant les rêves de son roi : « J’ai grand peur que toute ceste entreprinse sera semblable à la farce du pot au laict » (G., p. 258).

[13] QL., p. 1067.

[14] QL., p. 1039. Le juron de Jean « Je donne au Diable […] si je ne suys pour elles » nous signale plaisamment cette erreur de jugement.

[15] QL., p. 1077.

[16] QL, p. 1039.

[17] QL., p. 907.


Pour citer cet article :

Claire Sicard, « En ordres de bataille » (2011), article republié sur clairesicard.com le 17 juin 2017.

Références de la publication initiale :

Claire Sicard, « En ordres de bataille », Dossier Rabelais, n°511, sept. 2011, p. 85-86.