La rhétorique : toucher, plaire et persuader

Le mot « rhétorique » vient du grec : un rhéteur est un orateur, c’est-à-dire quelqu’un qui prend la parole en public.

On distingue trois sens du mot « rhétorique ». Les deux premiers nous intéresseront tout particulièrement.

  1. Il désigne d’abord une pratique, l’art de persuader (Rhétorique d’Aristote ; discours, gestuelle, ton …).
  1. On peut aussi y voir un ornement du discours, une technique qui favorise la séduction (Poétique d’Aristote ; figures de style).
  1. Enfin, dans l’histoire, jusqu’au milieu du XXe siècle, il a pu désigner un enseignement des règles devant permettre de composer un excellent discours.
Gustave Doré, Orateurs des clubs, 1848 [Source : Gallica].

Préalable : rhétorique et civilisation

Il faut avoir conscience du fait que la rhétorique est indissociable du contexte social, moral et culturel dans lequel l’orateur et ses auditeurs se trouvent : certes, les contenus des discours visant à persuader à l’époque d’Aristote (Grec du IVe siècle avant J.C.), à celle de Cicéron (Romain du Ier siècle avant J.C.) ou encore à la nôtre présentent des points communs mais, également, des différences marquées.

En effet, on touche son interlocuteur en renvoyant à une réalité commune, à une vision du monde que l’on partage. Or ces éléments ne sont pas universels : ils varient, plus ou moins, selon les lieux et les temps.[1]

Il n’en demeure pas moins que, partout, il existe des moyens de plaire et de convaincre : si le contenu varie, les techniques mises en œuvre dans ce but se ressemblent. C’est pour cela que l’on peut toujours, au XXIe siècle, s’appuyer sur ce que des penseurs de l’Antiquité ont dit à ce sujet.

I. Aristote, la rhétorique pour persuader

Pour Aristote, « la rhétorique est la faculté de découvrir par l’intelligence ce qui, dans chaque cas, peut être propre à persuader ». En effet, le contenu seul ne suffit pas à convaincre un auditoire de la vérité des idées soutenues. Aristote précise que « même si nous possédions la science totale, il y a des gens que nous n’arriverions pas à persuader, car le discours scientifique[2] n’emporte pas, de soi, l’adhésion ».

C’est pour cela que la rhétorique est nécessaire. De même que l’on peut être dans son bon droit et pourtant perdre un combat qui vous oppose à un adversaire meilleur lutteur, de même on peut raisonner très justement et ne pas savoir présenter sa pensée d’une manière suffisamment séduisante pour convaincre ceux à qui on s’adresse.

Aussi doit-on savoir défendre ses idées, ses convictions par une rhétorique efficace. Celle-ci passe bien sûr par la qualité du discours, son organisation interne, les figures de style employées, mais aussi la manière de se tenir, d’utiliser ses mains, son regard ou encore le ton de sa voix. Tout doit tendre à emporter l’adhésion des auditeurs.

II. Quintilien, la rhétorique, « science de bien parler »

Quintilien est un rhéteur latin, né en Espagne au Ier siècle de notre ère. Pour lui, la rhétorique ne vise pas seulement à convaincre, elle vise surtout à plaire.

Il insiste sur la simplicité apparente des discours et sur l’énergie qui doit s’en dégager. Il faut que les paroles aient la force des éclairs et de la foudre, qu’elles transportent les auditeurs. Chaque mot doit porter. L’émotion, les passions sont utilisées afin de donner le sentiment du beau.

La rhétorique n’est plus, alors, seulement utile pour convaincre. Elle sert aussi la beauté, l’émotion purement esthétique. C’est pour cela que la narration, aussi bien que l’argumentation, recourent à ses procédés.

III. La rhétorique est-elle immorale ?

La rhétorique se constitue à partir de ce qui, dans les domaines social, moral et culturel est vraisemblable, c’est-à-dire qui a l’apparence de la vérité, mais n’est pas forcément vrai. On peut donc, à juste titre, s’interroger sur la portée morale de la rhétorique : ne sert-elle pas à tromper les auditeurs, à présenter sous un jour séduisant ce qui est faux, voire mauvais ?

Les sophistes, dans l’Antiquité, montrent bien les dérives possibles de la rhétorique mal employée. Pour montrer leur habileté technique, ces orateurs soutenaient successivement des opinions absolument contraires, avec la même fougue et la même puissance de persuasion, si bien qu’ils mettaient en question l’existence même de la vérité : tout se vaut, puisque tout et son contraire peut être soutenu (l’homme, mesure de toute chose).

Selon Quintilien il est permis de tromper les ignorants grâce à la rhétorique pour les empêcher de commettre des erreurs : on leur fait ainsi faire de bons choix pour des mauvaises raisons. Il ne doute pas, cependant, que la portée de cette tromperie soit limitée, parce que, selon lui, un discours ne peut être vraiment séduisant et convaincant que si c’est un homme honnête, vertueux et convaincu lui-même de ce qu’il dit qui le compose et prononce.

Aristote, quant à lui, opère une distinction entre deux éléments :

  • la compétence du rhéteur, qui est hors du jugement moral (ni une vertu, ni un vice) ;
  • et l’intention du rhéteur, qui, elle, peut être bonne ou mauvaise.

Si, comme chez les sophistes, l’intention est seulement de montrer son habileté à discourir, donc si on fait de la rhétorique un pur jeu, alors elle peut être contraire à la morale. Un auditeur attentif doit être conscient de ce qui relève de la compétence rhétorique et de ce qui relève des intentions du rhéteur. Il ne doit pas être passif, mais lucide, conscient des procédés que l’on met en œuvre pour lui plaire et le persuader.

Conclusion

Aujourd’hui, la rhétorique n’est pas moins vivace que pendant l’Antiquité. Si Périclès, homme d’Etat athénien du Ve siècle avant JC, était connu pour ses qualités d’orateur, certains des hommes politiques de ce siècle s’illustrent aussi dans ce domaine.

Mais on retrouve la rhétorique dans de nombreux domaines de la vie quotidienne : la défense et l’accusation dans un procès, les discours de chefs religieux, la publicité et les méthodes de vente. Elle n’est évidemment pas absente non plus des rapports privés (que l’on pense par exemple aux adolescents cherchant à convaincre leurs parents de les laisser participer à une fête).


[1] Remarquons cependant que la culture européenne est, pour une part importante, issue de Rome et d’Athènes : la distance induite par les siècles écoulés n’est donc pas aussi grande que l’on pourrait l’imaginer. Nous partageons encore beaucoup avec les auteurs de ces époques reculées, plus sans aucun doute, qu’avec les Japonais du XIXe siècle, par exemple, avec lesquels les Européens n’avaient presque aucun contact.
[2] C’est-à-dire, ici, celui qui exprime la vérité.

© 2016 Claire Sicard. Tous droits réservés