Rabelais au plus juste (CR : Mireille Huchon, Rabelais, 2011)

Ne faut-il voir en Rabelais, avec Hugo, qu’un « Eschyle de la mangeaille », un « Homère bouffon » ? Comment envisager la biographie de ce panepistemon, homme qui sait tout, mais dont on ne sait à vrai dire pas grand-chose, à commencer par la date de naissance, vaguement située dans le large intervalle des années 1483 à 1502 ? Telles sont les questions que posent le nouvel ouvrage de Mireille Huchon.

À ne considérer que la mince liasse de documents concernant Rabelais réunie à ce jour par les chercheurs, on resterait sur sa faim : seuls quelques actes officiels et une poignée de lettres personnelles nous sont parvenus. Ils donnent des repères ponctuels, notamment sur certains lieux de résidence de l’écrivain, qui est aussi un grand voyageur – du Chinonais de l’enfance à Montpellier, Rome, Lyon ou Paris en passant par Metz ou Meudon. Deux enfants parisiens, François et Junie, se profilent au détour d’une demande de légitimation adressée au pape en 1540 ; un troisième, Théodule, né à Lyon et peut-être mort à Rome en bas âge au milieu des années 1530, est évoqué dans des vers de Boyssonné. Mais cela ne saurait suffire à faire émerger la figure de l’homme qu’a pu être Rabelais.

Grande est la tentation, héritée du romantisme, de traquer cet homme dans les replis d’une œuvre dès lors envisagée comme un texte à clés dont l’herméneute moderne s’emploierait à retrouver les serrures. Or, nous rappelle Mireille Huchon, Rabelais est précisément l’homme qui fait bouillir les clés. L’anecdote – sans doute controuvée, mais peu importe – est en soi savoureuse. Elle prend aussi, appliquée à l’enquête et littéraire et biographique, valeur de mise en garde.

Béroalde de Verville raconte que Rabelais se trouvait avec d’autres médecins au chevet de son protecteur Jean Du Bellay qui souffrait d’une indisposition à mettre probablement au compte de son hypocondrie. Tandis que les hommes de l’art prescrivaient des potions variées pour ouvrir l’appétit du malade, Rabelais rassembla toutes les clés qu’il put trouver et les mit à cuire en un chaudron : nul remède n’était en l’occurrence plus adapté que ce placebo symbolique qui mettait au jour la part de l’imaginaire dans le mal comme dans son traitement.

Que l’on envisage un instant ce récit comme un apologue riche d’enseignements pour le chercheur, que nous apprend-il ? Certes des clés existent, que l’on aurait grand tort d’exclure du champ d’une enquête biographique. Mais il convient aussi de se montrer prudent quant à leur sens et à leur valeur. La clé est un moyen d’accéder au vrai par le détour de l’image, et de la fantaisie. Il est possible de s’en servir d’une façon pertinente, à condition toutefois de ne pas confondre l’ordre de l’imagination avec celui du réel. Ainsi, débusquer l’homme derrière ses personnages – voir en Panurge une figure de son auteur, par exemple – n’est pas en soi une erreur. Mais le critique doit veiller à ne pas se laisser entraîner trop loin dans cette voie qui pourrait l’enfermer dans le systématisme d’une lecture myope et lui faire perdre de vue les risques de dérives propres à la démarche analogique.

S’employant à éviter ce piège, Mireille Huchon taille large la cotte de Rabelais. Elle mène bien évidemment son enquête en s’appuyant sur les documents historiques et sur des œuvres certes révélatrices des préoccupations de leur auteur mais surtout, montre-t-elle, en prise directe avec l’actualité. Elle dessine alors les contours de l’époque, en un panorama foisonnant. Entraîné sur les traces du premier XVIe siècle, de la politique religieuse du royaume de France, des voyages de Cartier aux Amériques, des innovations des architectes ou des imprimeurs, voici que le lecteur retrouve Rabelais, plus clairement que s’il avait considéré sa vie par le petit bout de la lorgnette. Sa figure s’impose comme celle d’un représentant exceptionnel et pourtant typique de ce temps où les savants désiraient que rien de ce qui est humain ne leur soit étranger et se montraient encore confiants quant aux effets bénéfiques de la science sur le monde.

Moine aux accents évangéliques, romancier, médecin, philologue accompli étudiant le grec ou l’hébreu, innovant en matière d’orthographe et de ponctuation, créateur d’un français singulier combinant érudition et facétie populaire, éditeur, alchimiste, peut-être même espion – toutes ces facettes de Rabelais, au miroir du siècle, prennent une épaisseur nouvelle. Et si l’individu reste insaisissable – il est des mystères dont il convient d’accepter que nous n’avons et n’aurons pas les clés –, l’homme en son temps, lui, s’esquisse plus nettement.


Pour citer cet article :

Claire Sicard, « Rabelais au plus juste (CR : Mireille Huchon, Rabelais, 2011) » (2011), article republié sur clairesicard.com le 17 juin 2017.

Références de la publication initiale :

Claire Sicard, « Rabelais au plus juste », Magazine littéraire, « Critique Non-fiction », mars 2011, p. 42 (Compte-rendu de l’ouvrage de Mireille Huchon, Rabelais, Paris, Gallimard, Biographies Nrf, 2011).