Focus sur la nouvelle

Cette fiche sur la nouvelle est élaborée à partir de notes de lecture sur l’ouvrage de René Godenne, La Nouvelle, Paris, Champion, 1995.

La confusion est fréquente entre les genres proches que sont la nouvelle, le conte, l’histoire, voire le court roman. Dans la littérature contemporaine, c’est parfois la frontière avec le poème en prose qui est peu marquée.

Boccace, Cent nouvelles, Paris, A. Vérard, 1504, vignette du f. 75, sur un dessin de Raphaël,
représentant Philotrace, dame Emilie, Dyonée, dame Neyphile et Pamphile [Source : Gallica].

La nouvelle aux XVe et XVIe siècles

Le premier recueil français de nouvelles est publié entre 1456 et 1467. Il s’intitule Les cent nouvelles nouvelles et son auteur est anonyme. Il s’inspire du Décaméron de l’Italien Boccace (1350-1355). Le terme même de « nouvelle » est une transposition de l’italien « novella ».
À propos de ce recueil, on peut parler de « nouvelles-fabliaux » : ce sont des récits divertissants, mettant en scène des personnages typés. Les sujets sont très proches les uns des autres, l’argument de chaque aventure est simple, le récit est bref. On note une structure sur un même schéma : courte introduction, développement consistant dans le récit chronologique de l’aventure, rapide conclusion. Le tour oral de ces nouvelles est très marqué.
Selon René Godenne, « La synonymie qui s’établit entre « nouvelle » et « conte » au sens premier du mot (récit de quelque anecdote, de quelque aventure) est […] la meilleure preuve du caractère oral de la nouvelle au XVe siècle. »

En 1558-1559, est publié (posthume), l’Heptaméron de Marguerite de Navarre. Comme dans le Décaméron, le contexte narratif (ce que l’on qualifie de cadre) est avoué : les personnages-narrateurs sont contraints par le mauvais temps à rester à la campagne. On sent à la fois l’inspiration des « nouvelles-fabliaux », mais aussi une tendance à se démarquer de ce premier modèle :

Points communs avec la nouvelle-fabliau

  • des sujets proches
  • un sujet unique pour chaque nouvelle
  • l’adoption de l’ordre chronologique dans le récit
  • forte oralité du style

Points de divergences

  • l’esprit de sérieux (présence de récits dramatiques ; discussions/ commentaires des narrateurs sur les récits proposés)
  • les personnages ne sont plus aussi stéréotypés
  • on relève des notations psychologiques, la peinture des sentiments
  • les histoires sont plus développées (plus de détails)

Les auteurs français mettent en évidence deux caractéristiques pour ce nouveau genre : la nouveauté d’abord, l’authenticité du sujet ensuite (c’est le principe posé par le « cadre » dans l’Heptaméron : « n’escrire nulle nouvelle qui ne soit véritable histoire » – en cela, l’Heptaméron s’oppose nettement et explicitement au Décaméron).

La nouvelle aux XVIIe et XVIIIe siècles

Au début de l’époque classique, les nouvellistes français découvrent l’exemple des recueils espagnols (ainsi, les Nouvelles exemplaires de Cervantès – 1613). Ces œuvres sont traduites, adaptées, imitées (Sorel, Scarron, par exemple). Elles se distinguent de ce que l’on appelait jusque-là « nouvelles » en ce qu’elles ne sont ni plaisantes (contrairement aux « nouvelles-fabliaux ») ni courtes.
C’est surtout durant la seconde moitié du XVIIe siècle que la nouvelle prend son essor en France, au point même de chasser de la scène littéraire le roman. A partir de 1700, le mouvement s’inverse et la nouvelle subit la concurrence du roman et du récit merveilleux (conte). La fin du siècle voit un regain de vitalité de la nouvelle, avec des auteurs tels que Marmontel, Cazotte, Florian ou Sade, par exemple.
Si l’on note une telle liaison entre la nouvelle et le roman, c’est que la frontière entre les deux genres est devenue floue. Godenne qualifie de « nouvelles petits-romans » ces œuvres.

  • Ce sont des histoires sentimentales de caractère sérieux.
  • Ce sont, explicitement, de pures fictions.
  • Contrairement à ce qu’avait introduit Marguerite de Navarre dans ses nouvelles, on ne relève pas dans celles-ci d’intentions d’ordre psychologique, mais une narration à caractère romanesque très marqué (on y trouve le même type d’épisodes que dans les romans du temps : enlèvements, tempêtes, reconnaissances…) : l’action extraordinaire, le rôle excessif du hasard sont très présents. En fait, les nouvellistes respectent les règles de la vraisemblance posées par les romanciers contemporains et qui se limitent au respect de l’historicité du sujet (i.e. un cadre spatio-temporel authentique) et de la bienséance.
  • Elles illustrent l’esprit galant de l’aristocratie.
  • Ce sont des récits très écrits : les auteurs de ce type de nouvelle n’en font pas un synonyme de « conte » mais, en revanche, conservent cette synonymie pour parler des nouvelles des siècles précédents.
  • Ces nouvelles sont plus longues que les précédentes, elles peuvent former à elles-seules un volume, ou bien, si elles sont réunies en recueil, 4 ou 5 suffisent.
  • Structure : Les récits sont détaillés, compliqués, diffus ; l’ordre chronologique n’est plus respecté. L’ordre le plus souvent adopté consiste en un début in medias res, puis un retour en arrière pour introduire le récit avant de se lancer dans la narration proprement dite. Le centre d’intérêt de la narration n’est plus une unique anecdote (par exemple : succession des aventures d’un même héros).

Pour ce type de nouvelles, la question est finalement de savoir ce qui les distingue du roman. Les auteurs mêmes entretiennent la confusion en employant indifféremment « nouvelle » ou « petit/ court roman ». Les critiques reprennent cette assimilation des deux genres. Ainsi Sorel écrit-il que « les nouvelles qui sont un peu longues et qui rapportent des aventures de plusieurs personnes ensemble sont prises pour des petits romans » (La Bibliothèque françoise, 1664-1667). D’autres critiques – Lenglet, Fresnois – vont jusqu’à considérer qu’une nouvelle est un « morceau » de roman. Seule la longueur paraît distinguer les deux genres.
Cependant, c’est paradoxalement à cette époque que Segrais donne la première définition de la nouvelle en France, en la distinguant justement du roman – et pas seulement pour des critères de longueur : « le roman écrit des choses comme la bienséance le veut et à la manière du poète […] la nouvelle doit un peu davantage tenir de l’histoire et s’attache plustôt à donner les images des choses comme d’ordinaire nous les voyons arriver, que comme notre imagination se les figure », Les nouvelles françoises, 1657 : contre l’exemple même du temps, Segrais rattache donc plutôt le roman du côté de la fiction (« notre imagination ») et la nouvelle du côté de la réalité (« comme d’ordinaire nous les voyons arriver »).

La seconde moitié du XVIIIe siècle voit l’avènement de la « nouvelle-anecdote ». Le modèle espagnol et romanesque est abandonné. Les nouveaux auteurs (Cazotte, Florian, Sade, par exemple) retrouvent l’unité anecdotique de la nouvelle, adoptent l’ordre chronologique, choisissent un seul centre d’intérêt et limitent la narration à peu de faits (on distingue l’essentiel de l’accessoire et on s’en tient au premier). Ils retrouvent en cela la forme originelle de la nouvelle (même s’ils ne reprennent pas nécessairement le ton plaisant des « nouvelles-fabliaux »).
L’évolution se fait dans le sens du dépouillement, de la rapidité, du resserrement : tout tend vers une situation qui sera le point culminant de l’intrigue et qui, dans le même temps, y mettra un terme. Sade s’adresse ainsi au nouvelliste : « Je n’exige essentiellement de toi qu’une chose, c’est de soutenir l’intérêt jusqu’à la dernière page, tu manques ton but si tu coupes ton récit par des incidents ou trop répétés ou qui ne tiennent pas au sujet […]. Le dénouement doit être tel que les évènements le préparent ».

La nouvelle au XIXe siècle

La nouvelle est un genre très fréquemment adopté au XIXe siècle et dont on doit constater la grande diversité : on retrouve, sous cette appellation, des nouvelles inspirées des « nouvelles petits-romans » du XVIIe siècle, mais aussi des « nouvelles anecdotes », qu’elles soient romantiques, réalistes / naturalistes etc… Pour achever de rendre floue la terminologie, la quasi-synonymie avec « conte » est reprise (parallèlement à la réintroduction des caractéristiques orales du genre) alors qu’au XVIIIe siècle les deux termes renvoyaient à des types clairement distincts de narration :

  • dans les contes de fées, orientaux, allégoriques, les incidents racontés étaient d’une autre nature que ceux rencontrés dans la nouvelle ;
  • les contes qualifiés de philosophique de moral ou d’aventure reposaient sur un propos d’un autre ordre que ceux exprimés dans la nouvelle.

Que ce soit dans des récits à la 1e ou à la 3e personne, le caractère conté est en effet de plus en plus marqué, puisque le narrateur intervient régulièrement (présence d’un « cadre »). Chez Maupassant, par exemple, le cadre peut être :

  • Le récit à un auditoire d’un événement vécu par le narrateur.
  • Le récit au lecteur d’un souvenir personnel du narrateur.
  • Une lettre.
  • Le récit d’une aventure rapportée par ouïe-dire.

L’avantage du caractère oral de ces textes, c’est leur pouvoir d’émotion immédiat

Typologie des nouvelles au XIXe siècle

On distingue :

  • La nouvelle fantastique se développe au XIXe siècle, alors qu’auparavant la nouvelle mettait en place un pacte de lecture fondé sur la vraisemblance : les faits rapportés étaient prétendus réels. Cependant, ce modèle n’est pas prédominant dans la production du siècle.
  • La nouvelle plaisante est également rare, même si elle est illustrée par des auteurs importants tels que Balzac – imitation des « nouvelles-fabliaux », jusque dans la langue adoptée – ou Maupassant. Son effet réside toujours dans l’inattendu du dénouement.
  • La nouvelle sérieuse est la plus fréquente.

Question de la longueur

On trouve aussi bien des nouvelles courtes que des nouvelles longues au XIXe siècle.

Dans le premier cas, l’action se cristallise autour d’un seul événement (en général survenu en peu de temps). Baudelaire écrit à propos de Poe, dont il a traduit les nouvelles : « Toutes les idées, comme des flèches obéissantes, volent au même but. » La nouvelle ainsi resserrée, rigoureusement construite, a un caractère fermé : la fin du récit satisfait la curiosité du lecteur. L’ensemble forme une unité, indépendante de tout autre texte, dont l’issue s’impose obligatoirement au lecteur.

Selon Godenne, la problématique portant sur les nouvelles longues de cette époque est la suivante : « la longue nouvelle (Maupassant parle pour sa part de « grosse nouvelle ») ou comment céder ou résister à l’influence du roman ». De fait, les deux cas se présentent. Certaines nouvelles longues – comme Un cœur simple, de Flaubert, ou bien des nouvelles étendues de Mérimée – sont clairement des romans en puissance. Rien dans la technique narrative ne distingue alors les deux genres.
En revanche d’autres auteurs – dont Maupassant est le modèle – utilisent dans leurs longues nouvelles des procédés qu’ils n’emploient pas dans leurs romans (cf. Une vie, par exemple) : par rapport à une nouvelle plus brève, on remarque que l’introduction et la conclusion sont plus développées dans le roman (l’histoire est prise de plus loin). Des changements de point de vue viennent enrichir ce qui aurait à peine été esquissé dans un texte plus bref. Le nombre de personnage est augmenté. Mais, le cadre reste généralement présent. De plus, l’histoire, qui peut malgré tout être qualifiée de brève (anecdotique), n’est pas subdivisée en chapitres. L’ensemble progresse vers une scène décisive qui sera le temps fort de l’action et la dénouera.

La nouvelle au XXe siècle

L’originalité des nouvellistes du XXe siècle est qu’ils imposent un autre rythme de lecture qui est, à bien des égards, celui du recueil de poèmes. C’est pourquoi certains critiques opèrent des rapprochements entre nouvelle et poème en prose. Le lien est d’autant plus aisé à établir que la nouvelle n’est plus forcément le lieu d’une narration pure. Godenne parle de « nouvelles-instants » qui se distinguent des « nouvelles anecdotes » en ce que l’essentiel, pour le lecteur n’est plus de savoir comment cela va finir, mais comment cela va se passer. Dans la « nouvelle-instant », le finale n’est pas fermé : l’histoire reste en suspens, le lecteur est invité à imaginer la suite.
Les « nouvelles nouvelles » appelées ainsi par un double clin d’œil d’abord à l’origine du genre, ensuite au nouveau roman, sont constituées de textes purement descriptifs ou réflexifs (en particulier sur l’acte même d’écrire) et s’inscrivent clairement dans le refus du romanesque manifesté au milieu du siècle. Là encore, le lien avec le poème en prose peut être aisément établi. Les frontières deviennent floues.

Cependant, le rapport privilégié des genres narratifs que sont la nouvelle et le roman reste visible dans de nombreux recueils. C’est même une originalité du XXe siècle qui vient renforcer l’association traditionnelle : alors qu’au XIXe siècle la nouvelle était souvent publiée d’abord isolément, dans le cadre de journaux ou de revues, puis associée à d’autres textes dans le cadre du volume (sans forcément qu’il y ait de liens explicites entre les textes), il n’est pas rare que les nouvellistes du XXe siècle conçoivent la nouvelle comme un élément d’un ensemble plus vaste, le recueil. L’architecture du volume devient alors une donnée importante pour la compréhension de chacun des éléments qui le composent. Ce procédé tend à faire de chaque texte un « morceau » d’une unité supérieure, et peut évoquer la division en chapitres d’un roman – mais aussi la composition concertée de certains recueils poétiques.

Il est à noter que la définition de la nouvelle est toujours « aux frontières » : le conte, le roman, et plus récemment le poème en prose sont des références essentielles dont le lecteur soucieux de définir ce genre ne peut se passer. Le souhait, formulé par Godenne, de pouvoir un jour faire l’histoire du genre sans se référer au roman, est sans doute un vœu pieux, notamment parce que les nouvellistes – qui sont souvent aussi romanciers – ont joué de ces références.

© 2016 Claire Sicard. Tous droits réservés