Focus sur le roman épistolaire

L’adjectif « épistolaire » vient du latin epistola qui signifie « lettre » (au sens de « courrier »).

J. Vermeer, « La liseuse à la fenêtre », 1657-9, Staatliche Kunstsammlungen, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresden [Source : Wikipédia].

I. Critères de définition

On peut ainsi définir le roman épistolaire, avec Robert-Adam Hay, comme « Tout récit en prose, long ou court, largement ou intégralement imaginaire dans lequel des lettres, partiellement ou intégralement fictives, sont utilisées en quelque sorte comme véhicule de la narration ou bien jouent un rôle important dans le déroulement de l’histoire ».

Il faut donc analyser quatre critères pour voir si on a bien affaire à un roman épistolaire. Les deux premiers sont impératifs et exclusifs, les deux derniers sont plus souples :

  1. Le critère impératif de la prose : cela exclut donc les lettres en vers, que l’on connaît sous le nom d’épîtres. Les Héroïdes d’Ovide qui sont écrites en vers, par exemple, ne constituent pas un roman épistolaire aux termes de cette définition.
  2. Le critère impératif de la fiction : une correspondance réellement échangée entre deux personnes bien réelles, comme celle que Flaubert a entretenue avec sa maîtresse Louise Colet, par exemple ne peut être qualifié de roman épistolaire. Pour qu’il y ait roman épitolaire, il faut donc obligatoirement que les lettres soient fictives, qu’elles sortent, pour tout ou partie, de l’imagination du romancier.
  3. Quelle forme pour le roman ? deux cas de figures sont possibles :
    • soit les lettres sont mêlées à un récit classique (à condition bien sûr qu’elles soient très importantes dans la narration et que, sans elle, le roman ne tiennent plus),
    • soit – et c’est tout de même le cas le plus fréquent – le roman n’est composé que de lettres, à l’exclusion de toute autre forme de récit, comme dans Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau (1761), par exemple, Les Liaisons dangereuses de Laclos (1782) ou encore Les Lettres persanes de Montesquieu (1721) [voir la fiche consacrée à cette œuvre].
  4. Quelle longueur ? R.-A. Hay évacue ici un des critères qui, dans les œuvres narratives en prose, oppose la nouvelle au roman. Un roman épistolaire peut être très court (quelques lettres à peine).

Le roman épistolaire ne doit donc pas être confondu avec trois pratiques qui lui préexistent et dont il s’inspire :

  • le recueil de modèles de lettres (pour une correspondance personnelle et véritable)
  • les lettres en vers dans lesquelles des héros de la mythologie se lamentent au sujet d’un amour non partagé (les héroïdes)
  • les lettres qui figurent de façon ponctuelle dans le roman depuis l’Antiquité.

II. Le genre dans l’histoire littéraire

Pendant longtemps, en particulier à l’âge classique, la littérature est conçue comme imitation (mimesis) et l’on a le souci de la vraisemblance. Les auteurs recherchent sinon l’authenticité tout au moins ses apparences. On rejette le genre romanesque, considéré comme bâtard, parce qu’on trouve qu’il est invraisemblable avec ses multiples rebondissements, ses pirates, ses enlèvements, ses retrouvailles improbables, épisodes si fréquents dans le romans classiques. En revanche, le roman épistolaire connaît un grand succès, en particulier aux XVIIe et XVIIIe siècle. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte pour expliquer l’exception dont il bénéficie.

  • D’abord, il est vraisemblable car le lecteur a l’impression de surprendre une vraie correspondance.
  • Il donne par ailleurs le sentiment de prolonger la conversation, élément si important dans les salons de l’époque qui cultivent l’honnêteté (au sens de « l’honnête homme ») et la sociabilité. De ce fait, le genre paraît lui-même plus raffiné et aristocratique qu’une narration conduite par d’autres moyens.
  • Enfin, il touche particulièrement le lecteur parce qu’une première personne s’y exprime la plupart du temps au présent (même si l’épistolier peut bien sûr revenir sur un événement antérieur pour son destinataire). Ainsi, le lecteur n’est pas coupé de la situation de communication. Plus que dans un récit en troisième personne et au passé, il est en prise avec les émotions et les sentiments qu’exprime le narrateur.
© 2016 Claire Sicard. Tous droits réservés