Mathilde Bernard (ANR. Pouvoirs de l’art) – « Les écritures de l’histoire chez Agrippa d’Aubigné »

Agrippa d’Aubigné s’attelle à l’Histoire universelle[1], sa grande œuvre, à la fin des guerres civiles, alors qu’il est désillusionné de tout, que Henri IV a abjuré et bien des fidèles après leur roi, que l’édit de Nantes apporte selon lui une fausse paix, honteuse. Il est temps qu’une histoire universelle soit écrite par un zélé de la Cause, ainsi que le souhaitait Simon Goulart lorsqu’il rédigeait ses Mémoires de l’Estat de France[2] quelques années après la Saint-Barthélemy. Aubigné ne cessera de remanier son Histoire et de la continuer jusqu’à sa mort, en 1630. Pourtant Agrippa d’Aubigné a déjà écrit de l’histoire et n’a en quelque sorte jamais écrit que cela[3]. Les Tragiques n’existent que par l’histoire et pour l’histoire ; ils sont la réaction d’Agrippa d’Aubigné à la Saint-Barthélemy et contiennent toute la violence d’un auteur outragé, meurtri, choqué. Mais cela ne peut suffire ; il faut « attendre » pour pouvoir écrire l’« Histoire », « fidelle tesmoing et jamais juge[4] », attendre que sa passion se soit assagie sans doute, mais sans aucun doute, il faudra s’atteler à la tâche. De même, Agrippa d’Aubigné devra écrire l’histoire intime, privée, à destination des enfants[5] et l’histoire pamphlétaire, qui raconte les anecdotes les plus humiliantes sur les traîtres à la Cause[6]. Tant que la verve est au service de la révélation du bien et du mal, c’est bien en historien qu’on agit[7].
Pourquoi cependant Agrippa d’Aubigné, farouche partisan, fier de l’être, écrit-il inlassablement sur l’histoire, et cela alors même que toute écriture semble vaine, qu’il est trop tard, que le parti a perdu ? Comment parvient-il, à travers ses œuvres, à concilier les positions de témoin actif, d’historien et de juge ? Pour tenter d’éclaircir cette question, je vais revenir sur les conditions d’écriture et d’énonciation des Tragiques, de l’Histoire Universelle et de Sa vie à ses enfants[8], avant d’étudier le traitement de la Saint-Barthélemy dans chacune de ces œuvres, et plus particulièrement d’une scène bien précise de la Saint-Barthélemy, celle de l’exposition du corps de la femme du plumassier du roi, dans les Tragiques et dans l’Histoire universelle.


I. D’où et de quoi Agrippa d’Aubigné témoigne-t-il dans les Tragiques, l’Histoire universelle et Sa vie à ses enfants ?

Les Tragiques sont publiés de façon anonyme, en 1616, ce qui, si l’on envisage la question du statut du témoin dans l’œuvre, est particulièrement paradoxal. Le premier acte du témoin à la barre est en effet de décliner son identité ; celle de l’auteur des Tragiques n’est pas complètement voilé et « L.B.D.D.[9] » est d’une interprétation relativement facile pour les proches d’Aubigné, mais dans cette inscription, il se moque ostensiblement de l’autorité. Quel est le but d’Agrippa d’Aubigné ? Comment se présente-t-il dans l’œuvre et à quoi prétend-il ? En un mot, quel ethos dresse-t-il de lui-même ?
C’est dans l’Avis au lecteur et dans la Préface à son livre qu’il le construit. L’Avis s’ouvre sur cette phrase : « Voicy le larron Promethee qui au lieu de grace demande gré de son crime[10] » : l’énonciateur ne se présente pas d’emblée comme un historien, mais comme un démiurge, qui va pouvoir en quelque sorte recréer les hommes à partir de leurs restes. Sa référence, son modèle, c’est le vieux pasteur d’Angrogne : « Du milieu, des extremitez de la France, et mesme de plus loing, notamment d’un vieil pasteur d’Angrongne, plusieurs écrits secondoient les remonstrances de vive voix[11] ». Les Vaudois d’Angrogne ont résisté victorieusement à l’oppresseur en 1560 et font figure de nouveaux David ; néanmoins, à l’horizon du valdéisme pointe le souvenir du martyre[12]. Or chez Agrippa d’Aubigné, le martus est le témoin par excellent, fleurissant parce qu’il porte la vérité[13]. Celui qui porte la vérité est libre et peut témoigner sans compromission, ainsi que le souhaite l’énonciateur des Tragiques[14] et il peut rester libre justement parce qu’il est exilé. C’est de l’exil que la parole de témoignage et la parole de vérité peut naître[15] or l’expression de cette vérité est le but affiché d’Agrippa d’Aubigné[16], qui en cela, se comporte en historien. Il veut faire la lumière sur une histoire qui risque d’être engloutie dans les limbes de l’oubli pour les générations à venir et qui commence déjà à être oubliée, en ce début de XVIIe siècle où chacun semble avoir oublié ce pour quoi il s’était battu, où l’édit de paix stipule de ne plus rappeler les causes de dissension. C’est comme un fardeau que le devoir de mémoire s’impose[17] et c’est dans l’écriture de l’histoire que la violence doit reprendre forme ; c’est elle seule en effet qui semble pouvoir rappeler la réalité des temps passés. Le style doit accompagner l’entreprise de l’auteur, se faire rude et furieux. On ne peut en effet « reprendre / Toutes ces fureurs sans fureur[18] ». Cela ne suppose pas pour autant un ton uniforme. Le poème héroïque est un poème total, faisant se succéder le « bas et tragicque », le « moyen et satiricque », le « tragicque moyen », le « tragicque élevé », le « théologien et historial » et le « style élevé tragicque »[19].
La voix de la vérité historique passe donc par plusieurs canaux mais tous ont en commun d’avoir leur lit tapissé de pierres aiguisés, voire d’os[20] et si le poète parle d’un lieu précis, c’est d’un lieu symbolique aussi âpre que sa voix, le désert de l’exil et de la non-compromission, la montagne du prophète qui n’écrit que parce qu’il est contraint de le faire[21].
Ayant construit un ethos si farouche, l’énonciateur peut assumer une présence fracassante et c’est pourquoi le « je » est omniprésent dans les Tragiques. Cela crée un écart de plus entre l’auteur secret et l’énonciateur flamboyant, et nous amène à questionner la légitimité de cette parole subjective dans un projet historique. Dès la préface, l’énonciateur expose son projet, dans l’adresse à son livre. Il se présente en témoin[22] dans « Misères », en accusateur[23] dans « Princes », se drapant dans son « juste courroux[24] », en juré découvrant les assassins dans la « Chambre dorée », en scribe fidèle dans les « Feux[25] ». Il s’efface un peu dans « Fers », où il se fait commentateur des célestes tableaux où sont peintes les guerres – mais on verra que cet effacement est très partiel –, réapparaît dans « Vengeances », où s’exerce la métanoïa, la conversion de l’énonciateur en prophète[26]. Cette conversion lui permet d’acquérir une nouvelle voix, sainte, préparant l’énonciation de « Jugement », où les paroles de l’accusateur et du messager de Dieu s’unissent dans la voix terrible du prophète vengeur déclamant sa colère et assignant à chacun son lieu final[27]. C’est finalement Dieu lui-même qui prend la parole[28] pour résorber in fine l’histoire humaine dans l’histoire sainte.
En se faisant prophète de Dieu, c’est bien en témoin d’un temps révélé que s’exprime Aubigné. Mais tant que l’Apocalypse n’a pas eu lieu, remettant chacun en son lieu véritable (et l’énonciateur dans le giron de Dieu), Aubigné a bien conscience qu’il faut parler également d’une autre sorte aux hommes de ce temps détestable. C’est pour cela qu’il commence l’Histoire universelle. Les deux écritures sont absolument complémentaires, puisqu’il manque aux Tragiques l’objectivité qui fera – du moins Aubigné l’espère-t-il – entrer l’auteur dans le rang des historiens lus et influents.

Si Agrippa d’Aubigné, cependant, peut écrire l’histoire, c’est qu’il l’a vécue. Tel est l’ethos qu’il offre à voir à son lecteur, tel est son état d’esprit dans les années 1620, quand paraît l’Histoire universelle[29] et qu’il écrit au père Fulgence : « la mattiere de laquelle j’escris ne se recueille pas entre les pupitres et fault des ames ferrees pour escrire du fer[30] ». C’est parce qu’il est une âme ferrée, qui a éprouvé les fers, qui a même apprécié les batailles[31] qu’il peut écrire dessus. Nul n’écrit vrai s’il n’est témoin. Et cependant, écrire en témoin n’est pas écrire en juge, c’est tâcher de ne pas juger. Agrippa d’Aubigné annonce dans la préface des Tragiques son Histoire universelle, dans laquelle il ne s’est « monstré en aucun point partisan », ayant écrit « sous loüanges et blasmes, fidelle tesmoing et jamais juge, se contentant de satisfaire à la question du faict sans toucher à celle du droict[32] ». On sent ici une hésitation de l’énonciation : Aubigné écrit tout à la fois du cœur des batailles, avec la violence que cela suppose, et en historien, de derrière son pupitre, si bien qu’il ne sait plus très bien lui-même si son œuvre lui ressemble. Il l’avoue dans la Préface de l’Histoire universelle, son style est nouveau parce qu’il veut plaire, déclaration étonnante[33] qui s’accorde difficilement avec cette autre annonce, dans la même préface :

Et si quelqu’un reproche à mon Histoire qu’elle n’a pas le langage assez courtisan, elle respondra ce que fit la Sostrate [Cleostrate] de Plaute, à laquelle son mari alléguait pour vice, qu’elle n’etoit pas assez complaisante et cageoleuse ; Je suis, dit-elle, Matrone et femme de bien ; ce que vous demandez est le propre des filles de joye[34].

C’est en fait que les plus beaux habits de l’histoire, qui trouvent grâce aux yeux des rois, doivent être sobres, ainsi que le stipule la nouvelle conception de l’histoire qui se fait jour depuis la deuxième moitié du XVIe siècle. Quand ce qui fait la vertu de l’histoire est la tentative de neutralité, les beaux habits ne sont plus les fleurs de rhétorique, mais la masse de travail, de documents accumulés, la simplicité du style. Il faut au soldat entré dans la guerre à seize ans énormément de recul pour tenter une telle entreprise.
Cette dernière reste trouble. Aubigné veut certes rapporter les batailles, sans doute de la façon la plus objective possible, mais il veut également retracer l’histoire du parti protestant. Comme ce parti reste selon lui celui de Dieu sur terre, il essaie par conséquent « d’eslever les cœurs plus haut que la terre et mener les esprits dans le Sainct des Saincts[35] ». Agrippa d’Aubigné ne se départit pas de son ambigüité et, pour cette raison, en subit les conséquences. S’il publie les Tragiques de façon anonyme, il ne pense pas que son Histoire universelle sera censurée. Il y appose son nom d’auteur et recherche un privilège ; mais le tribunal du Châtelet, le 2 janvier 1620, condamne au feu les deux premiers tomes et ordonne la prise de corps de l’auteur. Ce dernier s’enfuit à Genève et y édite la seconde édition de l’Histoire universelle. Son entreprise serait donc un échec pour celui qui croyait avoir écrit dans un style radicalement différent et qui voulait par ce livre entrer au chevet des rois. Il la poursuit néanmoins, amer et désabusé, jusqu’à sa mort et il rédige également, à la toute fin de son existence, Sa Vie à ses enfants.

La Vie est un genre particulier d’histoire. Il s’agit de l’histoire intime, qu’on n’écrit cependant que si on a eu un rôle à jouer dans l’histoire de son pays[36]. Seul Montaigne, à cette époque, a l’audace de proposer « une vie basse et sans lustre » (Essais, livre III, chapitre 2, « Du repentir ») à son lecteur. Il faut se reporter à Plutarque et plus exactement à la traduction des Vies parallèles de Plutarque par Jacques Amyot (1542) pour comprendre la conception de la Vie :

L’une qui expose au long les faicts et adventures des hommes, et s’appelle du nom commun d’Histoire : l’autre qui declare leur nature, leurs dicts et leurs mœurs, qui proprement se nomme Vie. Et combien que leurs subjets soient fort conjoincts, si est-ce que l’une regarde plus les choses, l’autre les personnes : l’une est plus publique, l’autre plus domestique : l’une concerne plus ce qui est au-dehors de l’homme, l’autre ce qui procède du dedans : l’une les evenemens, et l’autre les conseils : entre lesquels il y a bien souvent grande difference[37].

La différence est grande entre l’histoire et la vie, mais surtout la complémentarité est remarquable.On ne concevrait pas aujourd’hui une histoire sans une vie, l’histoire des faits séparée de l’histoire des hommes. Au cours du XVIe siècle, les grands historiens vont écrire des Vies parallèlement à l’écriture des Histoires, comme si l’Histoire était incomplète sans la Vie[38]. Amyot de fait ne sépare pas complètement les deux, dont les « subjets sont fort conjoincts ». Même si la « vie » s’intéresse plus aux personnes qu’aux « choses », aux événements publics, la personne reste intéressante en tant qu’elle a une influence sur l’événement. S’« il y a souvent grande difference » entre les deux, c’est parce que l’histoire ne s’intéresse pas à l’existence intérieure, tandis que la « vie » analyse les motivations secrètes de l’action, nous livre une conscience.
Cette conscience profonde, c’est à ses enfants qu’Agrippa d’Aubigné, à la toute fin de sa vie, voudra la livrer. Gilbert Schrenck, qui a édité le texte en 1986, parle d’une « interaction foncière des deux textes qui s’articulent au long d’une trame chronologique commune[39] ». On a reproché à Agrippa d’Aubigné d’être trop présent dans l’Histoire universelle[40], mais c’est en tant que grand capitaine qu’il l’est, et ses émois privés, il les garde pour Sa Vie, ainsi qu’il l’écrit lui-même : « voicy le discours de ma vie, en la privauté paternelle, qui ne m’a point contrainct de cacher ce qui en l’Histoire Universelle eust esté de mauvais goust[41] ». Et pourtant, une fois de plus, on ressent une tension entre différentes figures d’auteur, dans Sa vie. En effet, les motivations intimes des hommes publics ne sont-elles pas de l’ordre de l’histoire ? L’histoire privée d’Agrippa d’Aubigné ne se confond-elle pas par ailleurs avec celle du parti ? Aussi, plus encore que les émois d’Agrippa, c’est la justification d’une vie entièrement dévouée à la Cause qui se lit dans Sa Vie. Sa vie, son histoire, est celle du parti protestant, et donc celle du combat pour Dieu.
Elle doit être exemplaire pour ses enfants, tout comme l’Histoire doit servir d’exemple – et de contre-exemple – à la postérité. Un même souci didactique et mémoriel est à l’œuvre. Agrippa d’Aubigné ouvre Sa Vie en ces termes :

Je desire que mes heureuses ou honorables actions vous donnent sans envie l’emulation pourveu que vous vous attachiés plus expres à mes fautes, que je vous descouvre toutes nues, comme le point qui vous porte le plus de butin[/42].

Sa Vie est donc vue comme un complément de l’Histoire dans lequel l’auteur peut plus décemment se mettre en avant puisqu’il n’a pas vocation à être publié. Les échos entre les deux œuvres sont constants, Aubigné faisant sans cesse référence à l’Histoire dans Sa vie.
Ces différences postures face au témoignage et face à l’écriture de l’histoire, fussent-elles parfois vacillantes, entraînent néanmoins des différences sensibles dans le style adopté. Prenons pour exemple la narration de l’épisode le plus sanglant des guerres de Religion, la Saint-Barthélemy, dont Agrippa d’Aubigné n’a pas été témoin à proprement parler.

II. Les différents traitements de l’événement : l’exemple de la Saint-Barthélemy

Voici ce qu’Agrippa d’Aubigné écrit de la Saint-Barthélemy dans Sa vie à ses enfants :

Les guerres de Mons en Hainaut commencerent pour lesquelles il dressoit une compagnie, et comme il estoit à Paris en la saison des nopces pour avoir sa commission, servant de second à un sien ami en un combat pres la place Maubert, il blessa un sergent qui le vouloit prendre, ce qui lui fit quitter Paris : et la sainct Barthelemy fut trois jours apres[43].

Une narration si succincte a de quoi surprendre quand on sait l’importance fondamentale du massacre du 24 août dans l’histoire des guerres de Religion. Mais Agrippa d’Aubigné ne se trouvait pas à Paris lors du massacre. Il s’était battu en duel le 21 août et se trouvait menacé de poursuites puisque toute querelle était interdite pendant les festivités des noces du roi de Navarre et de Marguerite de Valois. Le capitaine huguenot a dû par conséquent quitter immédiatement la capitale. Voici ce qu’il sait, voici ce qu’il rapporte, ni plus ni moins. L’énonciation de Sa Vie est résolument en focalisation externe sur le personnage-narrateur, qui ne parle que de ce qu’il a vu au premier degré : c’est le témoignage tel qu’on l’entend aujourd’hui. La Saint-Barthélemy apparaît de façon très lointaine dans la suite de la page :

Sur la nouvelle du massacre, Aubigné accompagné de quatre vingts des siens, entre lesquels on pouvoit trier une douzaine des plus hazardeux soldats de France, ceste troupe se pourmenant sans dessaing, à une voix qui cria sans raison et sans advis, Les voicy, tous fuirent comme une troupe de moutons.

Agrippa d’Aubigné n’a été touché par la Saint-Barthélemy, au moment même du massacre, que de façon très anecdotique, et c’est par conséquent la façon dont il la raconte dans Sa vie, alors que la narration du massacre occupe près de quarante pages de l’Histoire universelle et advient au milieu du livre des « Fers » dans les Tragiques, pour ne jamais vraiment s’achever, dans la mesure où le tableau de la Saint-Barthélemy de Paris suscite des tableaux en cascade jusqu’à la prosopopée de l’Océan qui annonce le Jugement de Dieu sur les bourreaux, jugement qui adviendra dans les livres suivants[44].

Devant la taille du récit consacré à ce massacre dans les Tragiques et dans l’Histoire universelle, j’ai opté pour une analyse ciblée et comparée de l’épisode contant la mort de la femme du plumassier et de ce dernier.
Voici le récit source, extrait des Mémoires de l’Estat de France de Simon Goulart :

La femme du plumassier du Roy, fille du sieur de Popincourt, demeurant sur le pont nostre Dame, se ietta à genoux devant les meurtriers entrez de force dans sa maison, sur les quatre heures du matin du Dimanche, les priant d’avoir esgard à sa grossesse. Mais eux respondans avec horribles blasphemes qu’il faloit tout exterminer, la daguerent, puis la ietterent par les fenestres en l’eau ? [sic] C’estoit une des belles & honnestes dames de Paris. Son poil luy couvroit tout le corps, & l’espace de trois iours elle demeura entortillee par le poil au pilier du pont. Son mary ayant esté caché quatre iours en une maison d’amis en fut chassé finalement, et s’estant retiré dans la sienne, y fut massacré par ses voisins, et son corps ietté sur celuy de sa femme, laquelle il emmena avec soy, et par ainsi se tindrent compagnie en leur sepulture[45].

Voici le récit qu’en fait Agrippa d’Aubigné dans les Tragiques

Mais qu’est-ce que je voy ? un chef qui s’entortille
Par les volans cheveux autour d’une cheville
Du pont tragicque, un mort qui semble beau,
Bien que pasle et transi demi-caché en l’eau,
Ses cheveux arrestans le premier precipice,
Levent le front en haut qui demande justice.
Non ce n’est pas ce poinct que le corps suspendu
Par un sort bien conduit, a deux jours attendu,
C’est un sein bien aimé, qui traine encor en vie
Ce qu’attend l’autre sein pour chere compagnie :
Aussy voy-je mener le mary condamné,
Percé de trois pongnards aussy tost qu’amené,
Et puis poussé en bas où sa moitié pendüe
Receut l’aide de luy qu’elle avoit attendüe :
Car ce corps en tombant des deux bras l’empongna,
Avec sa douce prise accouplé se baigna :
Trois cent precipitez droict en la mesme place
N’aiant peu recevoir, ni donner cette grace.
Apprend homme de sang, et ne t’efforce point
À des-unir les corps que le ciel a conjoint[46].

Et voici enfin le récit qu’il en fait dans l’Histoire universelle

L’on dit que là y eut [sur le Pont-aux-Meuniers, île de la Cité] plus de six cents personnes esgorgees, et les coulpables ont conté que le Vendredi ils avoyent poignardé et precipité une femme, de laquelle ils avoyent voulu voir les cheveux avant de la tuer, et que ses cheveux s’estoyent entortilles en une cheville, suspendans le corps en l’eau jusqu’aux mamelles : qui ne put tomber pour quelques pierres qu’ils lui jetterent, et autres corps precipitez en mesme lieu : mais que le Dimanche son mari amené et recogneu par aucuns d’eux, despeché en mesme place, tomba des deux bras sur le col de sa femme et l’emporta[47].

Commençons par les Tragiques, texte paru avant l’Histoire universelle. Avant d’entrer dans la lettre du texte, il faut revenir sur l’énonciation particulière de « Fers ». À la fin des « Feux », voyant le sort réservé à ses martyrs, Dieu se retire de la terre pour retourner au ciel[48]. C’est le début de la sombre période des « Fers ». La terre est livrée à elle-même et aux puissances du mal et Satan lance un défi à Dieu. Voici son raisonnement – c’était la conviction d’Agrippa d’Aubigné, ce en quoi l’histoire lui a donné raison – : il est facile d’être ferme quand on en a la gloire, mais au cœur d’une mêlée indistincte, s’il y a de plus quelque gloire à se convertir, les protestants se convertiront[49]. L’Eternel permet cela à Satan, lui répondant, selon la foi protestante de l’élection, que ceux qui l’abandonneront sont d’ores et déjà les réprouvés[50]. Ce sont les anges qui font la transmission entre la terre et Dieu, peignant au ciel des tableaux des guerres de Religion. L’énonciateur des Tragiques les dépeint, sous la forme d’ekphrasis, de vives descriptions[51]. C’est la vivacité même de cette représentation dans la mise à distance du procédé, qui est la garante de la véracité de la narration pour Agrippa d’Aubigné[52]. Mais à nouveau, l’énonciation ne cesse de se brouiller : le lecteur a accès à des tableaux réservés aux anges et à Dieu et la formule anaphorique de « voicy » ouvre de nombreuses descriptions (vers 335, 349, 401, 455…). Puis l’énonciateur apparaît lui-même ; il fait désormais partie de la troupe des anges[53]. L’énonciation se fait par la suite plus indistincte dans les formules « on void » (vers 545, 559), « se void » (vers 573), « on void » à nouveau (vers 611, 649), jusqu’à ce que le « je » réapparaisse (vers 671) : « Je laisse à part un pont rempli de condamnez ». Par la suite l’énonciateur fait mention de « l’œil », comme si Aubigné s’était souvenu que les anges avaient peint les tableaux pour Dieu[54]. À partir du vers 705, la parole, sous forme de prosopopée, passe à un mort, devenu ange, Jean Zisca, chef militaire des Hussites au XIVe siècle, qui annonce « Venez voir comme Dieu chastia son Eglise ». C’est donc d’un point de vue protestant[55] que la Saint-Barthélemy est contée. Le lecteur est ici face à une description subjective de tableaux présentés comme objectifs. L’épisode narrant la scène hautement pathétique de l’union des époux dans la mort est ponctuée par les marques d’une émotion poignante. La vue, assumée par un « je » est ici au cœur du témoignage : « Mais qu’est-ce que je voy ?[56] » D’emblée, Agrippa d’Aubigné donne un sens eschatologique à cet événement. La position de la femme est interprétée, elle demande justice à Dieu et une raison suprême explique pourquoi ce corps est resté deux jours suspendu : pour accomplir la parole du Christ[57]. C’est la preuve que les catholiques ont perdu, puisqu’ils ne peuvent aller contre la volonté du Christ. Tout se retourne donc et écrire l’histoire revient ici à en révéler un sens caché. L’écriture historique se fait ici selon une vision eschatologique : on ne cherche même plus une explication à l’horreur, c’est la volonté même de Dieu qui se dévoile au fur et à mesure que l’événement est conté.
Agrippa d’Aubigné revient sur cet épisode dans l’Histoire universelle, en se conformant cette fois à la narration de Simon Goulart qui avait lui-même fait office de compilateur et non de témoin direct. « L’on dit que là y eut » : le témoignage est vague ; la narration de l’Histoire universelle a beau être censément objective, elle est triplement mise à distance, dans le « on » qui ne se transforme pas en un « je », dans le « dit » – la chose entendue ayant une valeur de témoignage bien inférieure à la chose vue[58], même au second degré –, dans le fait enfin que l’énonciateur doute fortement de l’ethos de ceux dont la rumeur provient, ce qui jette un fort discrédit sur la nature même de ce qui est dit[59]. Pourquoi dès lors affirmer avec force la véracité de ce tableau dans les Tragiques et en douter – tout en le rapportant néanmoins – dans l’Histoire universelle ? Les Tragiques donnent un sens divin à l’horreur, mais l’Histoire universelle ne peut a priori se le permettre. C’est alors que la mise à distance devient nécessaire, pour supporter l’horreur de ce qui est narré, horreur qui, si elle n’est pas poétisé, ou investie d’un sens eschatologique, est juste horrible. C’est très régulièrement que dans les moments d’acmé du pathétique, on assiste ainsi à une forme de mise à distance dans l’écriture[60]. Mais si Agrippa d’Aubigné écrit de façons très différentes en apparence, il ne semble pourtant poursuivre qu’un seul et même but.

III. Des figures d’auteur irréconciliables ?

Agrippa d’Aubigné se conforme, avec tous les écarts que l’on décèlera par rapport à la norme, à un horizon d’attente du lecteur : à l’histoire privée correspond un lectorat privé auquel on expose ce qu’il ne pourra savoir par les histoires publiques et uniquement cela – même si les débordements sont nombreux – ; à la grande histoire, l’histoire universelle, la narration la plus neutre qui soit, la plus factuelle, conformément à ce qu’en dit Bodin, dans son Methodus[61] », à l’histoire épique, l’explication des causes, puisque c’est la grande histoire révélée.
Une partition des genres de l’histoire apparaît dans le traité de Jean Bodin, écrit en 1566. Il procède par étapes pour expliquer la manière dont il subdivise l’histoire, et en distingue tout d’abord trois grands types :

Il y a trois sortes d’histoire ou de récit véridique : l’histoire humaine, l’histoire naturelle et l’histoire sacrée. La première se rapporte à l’homme, la seconde à la nature et la troisième à son auteur. L’une expose les gestes de l’homme à travers ses sociétés ; l’autre étudie les causes opérant dans la nature et déduit leur marche progressive à partir d’un premier principe ; la dernière enfin revendique et considère l’action et les manifestations du Dieu Souverain et des esprits immortels. Ces trois disciplines conduisent donc à trois sortes d’assentiment qui s’accordent à la vraisemblance, à la nécessité logique, à la foi : et aux vertus correspondantes, la prudence, la science et la religion[62].

Il semble qu’on ne puisse exactement assigner ces fonctions à Sa Vie, à l’Histoire universelle et aux Tragiques, la question même de l’histoire naturelle étant complexe. Il est certain en tout cas que dans Sa vie, Aubigné narre l’histoire de l’homme intime, en tant qu’il a agi sur un parti et une nation, dans l’Histoire universelle, l’histoire d’un parti pris dans une logique internationale, et dans les Tragiques, il a dévoilé le sens divin de l’histoire. Mais plus encore qu’à Bodin, il faut sans doute se référer aux quatre niveaux de sens de la Bible pour comprendre la logique albinéenne. Le sens historique est le sens premier, le sens allégorique est issu d’un premier niveau interprétatif, le sens tropologique invite à comprendre en termes moraux chaque histoire, et enfin le sens anagogique, ou eschatologique, réinterprète chaque événement par rapport à la fin par excellence, le Jugement dernier. Aubigné semble développer ces différents types d’écriture : il expose un sens premier, historial dans l’Histoire universelle, mais les mêmes histoires peuvent se voir d’un autre angle pour mettre en avant l’aspect moral dans Sa Vie et tout peut être réinterprété de façon eschatologique dans les Tragiques.
En ce sens, les différentes œuvres d’Agrippa d’Aubigné sont absolument complémentaires. Certes l’auteur déploie différentes façons d’écrire l’histoire, mais il ne se renie jamais. C’est que pour lui la mise en fiction de l’histoire et l’écriture partisane (mot qui n’est pas péjoratif pour lui) permettent de dégager le sens anagogique. Il est le porte-parole du peuple élu, rameau persistant de l’Église invisible, qui peut révéler aux hommes un sens derrière les horreurs qui semblent n’en avoir aucun. C’est pourquoi le mouvement de Tragiques est positif, et que le sens final est celui de l’élection des justes, de l’énonciateur en premier lieu. Le mouvement de l’Histoire universelle, qui n’accède pas au ciel, est en revanche déceptif puisque, en effet, la fin de la vie d’Agrippa d’Aubigné coïncide très exactement avec la dure époque du constat définitif d’échec. Après la paix d’Alès du 28 juin 1629, qui suit la chute de La Rochelle, les protestants perdent leurs droit politiques, militaires et territoriaux. L’analyse historiale de l’histoire est en leur défaveur, et dans les derniers manuscrits qu’Agrippa d’Aubigné avait commencé à rédiger, l’amertume se fait puissamment sentir, tous les grands défenseurs de la Cause ayant déserté :

Voilà l’estat où estoient les Reformez, autrefois redoutez, et maintenant n’aians rien du passé que la haine redoublee ; desarmez, pauvres, trahis et vendus par les mains de leurs defenseurs[63].

Quelle différence avec ces vers qui closent les Tragiques :

Mes sens n’ont plus de sens, l’esprit de moi s’envolle
Le cœur ravi se taist, ma bouche est sans parolle :
Tout meurt, l’ame s’enfuit, et reprenant son lieu
Extaticque se pasme au giron de son Dieu[64].

La vérité finale est celle de la parousie et cette vérité ultime n’est accessible que par l’ordonnancement de l’histoire, sa mise en fiction[65] ; encore n’est-elle compréhensible que pour une poignée d’élus. Si l’on n’accède pas à ce stade, la vision du parti réformé sur terre est désespérante. Finalement, Agrippa d’Aubigné, à travers toutes ses œuvres, ne fait jamais que dévoiler aux hommes le jugement de Dieu, mais il ne se situe pas toujours au même lieu. Il écrit bien, dans la Préface de l’Histoire universelle : « Vous tirerez de ces narrations le vrai fruict de toute l’Histoire, qui est de connoistre en la folie et foiblesse des hommes, le jugement et la force de Dieu[66] », mais il n’accompagne pas le lecteur dans ce cheminement, restant sur terre pour avoir la reconnaissance des hommes au moment où il écrit. C’est que l’écriture d’Agrippa d’Aubigné est toute entière tournée vers l’action : action du père envers ses enfants dans Sa Vie, action du partisan envers son parti mais également du patriote envers sa patrie dans l’Histoire universelle et action du fidèle envers Dieu dans les Tragiques.


Dans « Le témoin et l’historien[67] », François Hartog s’intéresse à la place déterminante du témoignage dans l’écriture de l’histoire depuis la Shoah. Il semble cependant que la question du témoignage soit au cœur des réflexions sur l’écriture de l’histoire depuis longtemps, si ce n’est depuis toujours. Et c’est sans doute parce que l’auteur des Tragiques, de l’Histoire universelle et de Sa Vie rêve d’être le témoin parfait, le martyr sublimé, qu’il ne cesse d’écrire l’histoire. L’horizon du sacrifice pour Dieu ou pour la Cause est omniprésent ; non seulement Agrippa d’Aubigné dresse des tombeaux somptueux à ses martyrs, au sommet des Tragiques (livre IV) mais il se pense lui-même en martyr.
Un épisode narré dans Sa vie nous aiguille sur cette voie. Il se déroule en 1562, au début des guerres de Religion. Aubigné doit fuir avec son précepteur Béroalde et une petite troupe. Ils se font tous arrêter et interroger par Antoine de Mouchy, inquisiteur impitoyable, persécuteur de huguenots et le jeune Agrippa rapporte ainsi sa propre réaction à la menace de mort :

Les Capitaines […] luy firent voir que toute sa bande estoit condamnée au feu, et que il ne seroit pas temps de se desdire estant au supplice : il respondit que l’horreur de la Messe luy ostoit celle du feu[68].

Le jeune huguenot répond donc conformément à la parole du vrai martyr, cette parole qu’il a pu voir tant de fois reproduite dans le martyrologe huguenot qui est comme la seconde Bible des protestants depuis 1554[69]. Seulement il n’est pas martyr jusqu’au bout, puisque Béroalde et sa troupe parviennent finalement à s’enfuir. Ce souvenir du témoignage absolu avorté semble le poursuivre dans sa vocation d’historien, dont il fait un nouveau martyre. C’est dans l’écriture et par l’écriture qu’il mourra pour pouvoir témoigner et il ne faut pas prendre à la légère cette prière d’Agrippa d’Aubigné dans « Vengeances », « Rend moy mort en ce monde[70] », condition nécessaire pour voir la « lumière » de Dieu et pouvoir enfin être témoin légitime, historien parfait.


Notes

[1] Agrippa d’Aubigné, Histoire universelle du sieur d’Aubigné, Maillé, Iean Moussat, 1616-1620, 3 tomes in-2°, 365[-29]549[-15] p. ; éd. augmentée 1626 ; édition utilisée : édition critique d’André Thierry, Genève, Droz, 1981-2000, 11 vol.
[2] Simon Goulart, Mémoires de l’Estat de France sous Charles neufviesme, contenant les choses les plus notables, faictes et publiées tant par les Catholiques que par ceux de la Religion, depuis le troisième édit de pacification faict au mois d’Aoust 1570 jusques au règne de Henry troisième, & reduits en trois volumes, chacun desquels a un indice des principales matières y contenus, Meidelbourg, Ed. inconnu, tome I, 1576, tome II et III, 1577. Préface au tome 1, f. 4 de la 2e édition (1578).
[3] Sur l’importance fondamentale que prend l’histoire dans l’œuvre d’Agrippa d’Aubigné, se reporter à Olivier Pot (dir.), Entre Clio et Melpomène. Les fictions de l’histoire chez Agrippa d’Aubigné, Paris, Garnier, 2010.
[4] Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques donnez au dezert par le larcin de Prométhée, 1616, Au Dezert , par L. B. D. D, m.dc.xvi. Ed. originale, impr. à Genève par Pierre Aubert d’après Tchemerzine, peut-être impr. à Maillé par Jean Moussat d’après le « Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au XVIIe siècle » ; éd. utilisée : édition critique de Jean-Raymond Fanlo, Paris, Champion, 2003, t. 1, p. 230.
[5] Sa vie à ses enfants (édition utilisée : édition critique de Gilbert Schrenck, Paris, Nizet, 1986) sera écrite vers 1629, juste avant la mort de l’auteur, mais ne sera publiée qu’au XVIIIsiècle (voir introduction de Gilbert Schrenck, p. 16-17).
[6] Voir Agrippa d’Aubigné, La Confession catholique du sieur de Sancy et declaration des causes, tant d’estat que de religion, qui l’ont meu a se remettre au giron de l’Eglise Romaine, Recueil de diverses pièces servant à l’histoire d’Henri III, Cologne, Pierre Marteau, 1660 ; édition utilisée : La Confession catholique du sieur de Sancy, in Œuvres d’Agrippa d’Aubigné. Introduction, tableau chronologique et historique p.p. H. Weber, J. Bailbé et M. Soulié, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1969.
[7] Sur la valeur historique de l’anecdote, voir l’article de Gilbert Schrenck dans Entre Clio et Melpomène, op. cit., « Entre histoire et fiction. Les anecdotes sur les convertis dans le Sancy d’Agrippa d’Aubigné », p. 317-337.
[8] Agrippa d’Aubigné, Sa vie à ses enfants, édition de Gilbert Schrenck, Société des textes français modernes, 1986.
[9] Les lettres « L.B.D.D. » signifient « Le bouc du désert » et font référence d’une part au désert protestant, lieu d’exil d’où naît l’œuvre, d’autre part à la figure du bouc, figure farouche s’il en est, figure tragique également, la tragédie étant étymologiquement le chant du bouc.
[10] Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, op. cit., t. 1, p. 219.
[11] Id.
[12] Les Vaudois ont été persécutés, massacrés à Mérindol et Cabrières sous François Ier en 1545. Ils auraient en effet refusé de se convertir, et figurent à ce titre au rang des martyrs du martyrologe de Jean Crespin et Simon Goulart, Histoire des martyrs persecutez et mis à mort pour la vérité de l’Evangile, depuis le temps des Apostres jusques à l’an 1574. Comprinse en douze livres contenant les actes memorables du Seigneur en l’infirmité des siens… Reveuë et augmentée en ceste edition, des deux derniers livres, & de plusieurs choses remarquales, es precedens, Genève, Eustache Vignon, 1597, f. 133 r° – 146 r°. Cette histoire eut un retentissement considérable, et si Agrippa d’Aubigné est très exigeant pour accorder le nom de martyr à une victime protestante, il est certain que la référence aux Vaudois n’est pas anodine, et que l’auteur songe à la question du martyre. Ainsi qu’il l’écrit dans « Fers », « Point ne sont effacez […] / Les traits de Merindol, et Cabriere en feux » (Les Tragiques, op. cit., t. 1, p. 609).
[13] Nous reviendrons sur la centralité de la figure du martyr dans la construction de la persona d’auteur chez Agrippa d’Aubigné.
[14] Les Tragiques, op. cit., t. I, p. 233.
[15] Ainsi l’exprime l’auteur à son livre : « Va livre, tu n’es que trop beau . / Pour estre né dans le tombeau / Du quel mon exil te delivre » (Tragiques, op. cit., t. 1, p. 240).
[16] Voir À son livre, p. 257 : « Tu as pour support l’equité, / La verité pour entreprise ».
[17] Ibid, p. 222 : « Et où sont aujourd’huy ceux à qui les actions, les factions et les choses monstrueuses de ce temps là sont connües sinon à fort peu, et dans peu de jours à nul ? qui prendra après nous la peine de lire les rares histoires de nostre siecle opprimees, esteintes et estouffees par celles des charlatans gagez ? et qui sans l’histoire prendra goust aux violences de nostre autheur ? doncques avant le reste de la memoire, du zele et des sainctes passions esteintes, mon bon, mon violent desir se changea en courage : je desrobay de derriere les coffres et dessoubs les armoires les paperasses crottees et deschirees desquelles j’ay arraché ce que vous verrez ».
[18] Ibid., p. 255. Aubigné s’en excuse à plusieurs reprises ; ainsi, p. 222 « Vous trouverez en ce livre un style souvent trop concis, moins poly que les œuvres du siecle ». Mais l’excuse est toute rhétorique, puisque c’est une fierté largement assumée.
[19] C’est ainsi que, dans son Avis aux lecteurs, Agrippa d’Aubigné définit les différentes tonalités des livres des Tragiques (voir Tragiques, op. cit., vol I, p. 226-227).
[20] Je suis ici une métaphore employée par le poète lui-même, dans « Misères » (Tragiques, op. cit., p. 265) : « Ces ruisselets d’argent que les Grecs nous feignoient, / Où leurs poëtes vains beuvoient et se baignoient / Ne courent plus icy : mais les ondes si claires / Qui eurent les saphir et les perles contraires, / Sont rouges de noz morts : le doux bruit de leurs flots / Leur murmure plaisant hurte contre des os. »
[21] L’énonciateur est un nouveau Jonas qui rechigne tout d’abord à se faire le messager de Dieu, et déclare enfin (Tragiques, op. cit., vol. 2, p. 810 : « Le doigt de Dieu me leve, et l’ame encore vive / M’anime à guerroyer la puante Ninive »).
[22] Voir t. 1, p. 269 : « Quand esperdu je voy les honteuses pitiez / Et d’un corps divisé les funebres moitiez : / Quand je voy s’apprester la tragedie horrible / Du meurtrier de soy mesme […]  Je pense encore voir ung monstrueux geant […] ».
[23] Ibid., p. 348 : « Flatteurs, je vous en veux, je commence par vous ».
[24] Id.
[25] Ibid., p.500 : « Condui mon œuvre, ô Dieu, à ton nom : donne moy / qu’entre tant de martyrs, champions de la foy, / De chaque sexe, estat, ou aage, à ton sainct temple / Je puisse consacrer un tableau pour exemple. »
[26] Ibid., t. 2, p. 804-805 : « Rend moy mort en ce monde, oste la mauvaistié / qui possede à mon gré ma jeunesse premiere, / Lors je songeray songe, et verray ta lumiere ».
[27] Ibid., p. 874-877 : « Je vous en veux à vous apostats degeneres, / Qui lechez le sang frais tout fumant de vos peres / Sur les pieds des tueurs […] Vos peres sortiront des tombeaux effroyables […] Vos peres de ce temps alors seront voz juges ». Et plus loin p. 878: « Princes, qui vomissans la salutaire grace / Tournez au ciel le dos […] Vostre cheute fera hurler vos domesticques ».
[28] Ibid., p. 880 : « Il n’y a rien du mien ni de l’homme en ce lieu / Voicy les propres mots des organes de Dieu ».
[29] La première édition de l’Histoire s’étale entre 1618 et 1620. La deuxième nettement augmentée et transformée, paraît en 1626.
[30] « Lettre au père Fulgence », à Venise, 1623 ou 1624, Œuvres complètes de Théodore Agrippa d’Aubigné, éd. Réaume et Caussade, Paris, 1873, t. 1, p. 312.
[31] Voir la confession de l’énonciateur de « Vengeances » : « Je me suis pleu aux fers » (Tragiques, op. cit., vol. 2, p. 809).
[32] Tragiques, op. cit., t. 1, p. 230.
[33] Préface de l’Histoire universelle, tome 1, p. 15 : « Si quelqu’un sent ces discours à la vanterie, je le prie de considerer que mon livre veut aller au chevet des Rois, et je lui donne ses plus beaux habits, de peur que l’Huissier ne lui ferme la porte ». On retrouve ici l’énonciateur des Tragiques disant à son livre « Ta trenche n’a or ne couleur, / Ta couverture sans valeur […] Pauvre enfant, comment parois-tu / Paré de la seule vertu ? » (Préface à son livre, Tragiques, t. 1, vers 31-43, p. 240-241).
[34] Ibid., p. 2.
[35] Corolaire des Histoires du Sieur d’Aubigné, dans Histoire universelle, op. cit., t. ix, p. 394.
[36] L’auteur ne semble pas avoir voulu publier Sa Vie, mais il est malgré tout probable qu’il ait rédigé cet ouvrage en songeant à l’éventualité qu’il paraîtrait.
[37] Jacques Amyot, « Aux lecteurs », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, grecs et romains, comparées l’une avec l’autre ; édition utilisée : trad. J. Amyot, Paris, Michel Vasconsan, 1565, f. a vij r.
[38] Jacques-Auguste de Thou, modèle pour Agrippa d’Aubigné, a ainsi rédigé sa Vita pour servir de défense à son Histoire universelle.
[39] Gilbert Schrenck, introduction de Sa vie à ses enfants, op. cit., p. 13.
[40] Voir Histoire universelle, vol. I, p. 19, L’imprimeur au lecteur : « C’est d’autant que l’Autheur se trouve soi-mesme à tous les coups en son chemin, ils ont dit que l’Histoire est vrayement sienne, pource qu’elle est de lui principalement ».
[41] Préface à Constans, Marie et Louise d’Aubigné, dans Sa vie, op. cit., p. 48.
[42] Sa vie à ses enfants, op. cit., p. 49.
[43] Ibid., p. 76.
[44] Ainsi s’exprime l’Océan aux vers 1555 et suivants de « Fers » (Tragiques, op. cit., vol. 1, p. 662) : « Estourdis, qui pensez, que Dieu n’est rigoureux, / Qu’il ne sçait foudroyer que sur les langoureux, / Respirez d’une pause, en souspirant pour suivre / La rude catastrophe et la fin de ce livre. / Les Fers sont mis au vent, venez sçavoir comment / L’Eternel faict à poinct vengeance, et jugement ».
[45] Simon Goulart, Mémoires de l’Estat de France sous Charles IX : contenant les choses les plus notables, faictes et publiées tant par les catholiques que par ceux de la religion, depuis le troisième édit de pacification faict au mois d’Aoust 1570 jusques au règne de Henry troisieme, & reduits en trois volumes, chacuns desquels a un indice des principales matières y contenus [1576] ; édition utilisée : seconde édition, Genève, Eustache Vignon, 1578, f. 308 r°.
[46] Agrippa d’Aubigné, Tragiques, op. cit., t. 1, livre 5, p. 621-622.
[47] Agrippa d’Aubigné, Histoire universelle, op. cit., t. 3, livre 6, p. 350.
[48] Agrippa d’Aubigné, Tragiques, op. cit., t. 1, livre  4, p. 572 : « La terre se noircit d’espais aveuglement, / Et le ciel rayonna d’heureux contentement ».
[49] Ibid., p. 578-579 :« Oste-les des couteaux, des cordeaux, et des flammes, / Laisse l’aize venir, change l’adversité / Au favorable temps de la prosperité, […] Le vent de la faveur passe sur ces courages […] Ils ne connoistront plus, ni la foy, ni la grace, / Ains te blasphemeront, Eternel, en ta face ».
[50] Ibid., p. 582 : « Ton filet n’enclorra que les abandonnez / Qui furent nez pour toy premier que feussent nez : / Mes champions vainqueurs, vaisseaux de ma victoire / Feront servir ta ruse, et ta peine à ma gloire ».
[51] Ibid., p. 587 : « Chacun des esprits saincts ayant fourni sa tasche / Et retourné au ciel comme à prendre relache / Representoit au vif d’un compas mesuré / Dans le large parvis du haut ciel azuré / Aux yeux de l’Eternel d’une science exquise / Les hontes de Satan, les combats de l’Eglise. »
[52] Ibid., p. 589-590 : « Les yeux des bien-heureux aux peintures advisent / Plus qu’un pinceau ne peut, et en l’histoire lisent / Les premiers fers tirez, et les emotions / Qui brusloient d’un subject diverses nations. »
[53] Ainsi lorsque, pour décrire les troupes catholiques de Terride assiégeant Navarrenx, dans le Béarn, il écrit : « Mais je voy Navarrin » (vers 499), puis pour décrire la victoire de Montbrun (1575) : « Ainsy voy-je un combat de plus de dix contre un […] » (vers 513).
[54] Ibid., p. 609 : « L’œil suivant les desirs aux montagnes s’elogne / Qu’il voyoit tapisser des beaux combats d’Angrogne ».
[55] Les protestants se considèrent comme les successeurs des premiers chrétiens, Jean Huss faisant partie de la généalogie du Peuple élu.
[56] Elle est également sollicitée dans le vers « Aussy voy-je mener le mary condamné […] ».
[57] Marc, x, 9 : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ».
[58] Voir François Hartog, « Le témoin et l’historien », Gradhiva, n°27, 2000, p. 5 : « Le grec ancien a lié voir et savoir, posant comme évidence que pour savoir il faut voir, plutôt qu’entendre ». Les hommes du XVIe siècle pensaient selon ce paradigme, comme l’atteste l’affirmation de Lancelot Voisin de La Popelinière, L’Histoire des histoires, avec l’Idée de l’histoire accomplie, plus le Dessein de l’histoire nouvelle des François : Et pour avant-jeu, La Refutation de la Descente des fugitifs de Troye, aux Palus Meotides, Italie, Germanie, Gaulles & autres pays : pour y dresser les plus beaux Estats qui soient en l’Europe : & entres autres le Royaume des François, Paris, Marc Orry, 1599, p. 40-41 : « les yeux & les mains, asseurent plus de ce qu’ils ont veu & manié, que les aureilles & l’entendement, de ce qu’ils ont ouy & congnu ».
[59] Agrippa d’Aubigné, Histoire universelle, op. cit., t. 3, livre 6, p.  349 : « Voici encores un acte qui ne peut estre garenti, qu’autant que la bouche des tueurs vaut » et p. 350 : « les coulpables ont conté […] ».
[60] Simon Goulart procède lui-même d’une manière similaire dans une prétérition des Mémoires de l’Estat de France : « Le papier pleureroit si ie recitois les blasphemes horribles qui furent prononcez par ces monstres & diables encharnez, pendant la fureur de tant de massacres » (op. cit., vol. 1, p. 415).
[61] Jean Bodin, La Méthode de l’histoire (pour faciliter la connaissance de), traduite pour la première fois et présentée par Pierre Mesnard, Paris, Les Belles Lettres, 1941, p. 37 : « Je suis terriblement perplexe sur le point de savoir si l’historien a qualité pour louer, blâmer ou juger les faits qu’il rapporte, ou s’il doit laisser aux lecteurs toute liberté d’appréciation. Si en effet l’histoire ne doit être que l’image de la vérité, et comme un tableau des actions passées proposées au grand jour du jugement public, toute appréciation anticipée de l’historien semble bien porter préjudice aux faits rapportés, en imposant des préjugés divers aux esprits peu avertis, et en rendant le récit fort suspect aux lecteurs plus circonspects qui craignent de se tromper en se rangeant à un avis qu’ils n’ont pas sollicité. Ce défaut est encore accru du fait que la plupart des historiens se comportent dans ce cas en rhéteurs ou en philosophes, et interrompent le fil de leur récit pour en détourner l’attention et la mémoire du lecteur ».
[62] Ibid., p. 1.
[63] Histoire universelle, op. cit., tome x, p. 40.
[64] Tragiques, op. cit., t. 2, livre 7, vers 1215 sq., p. 941.
[65] Sur ce point, je rejoins Olivier Pot, dans son introduction au collectif sur les fictions de l’histoire chez Agrippa d’Aubigné : « Dans un temps d’horreur, c’est l’invraisemblable qui devient éthiquement le vrai – comme par ailleurs, sur le plan esthétique, c’est l’horrible qui nous fait accéder au sublime. » (Introduction d’Olivier Pot à Olivier Pot (dir.), Entre Clio et Melpomène…, op. cit.,p. 27).
[66] Histoire universelle, op. cit., vol. 1, p. 11.
[67] Art.cit.
[68] Sa vie, op. cit., p. 55.
[69] Jean Crespin et Simon Goulart, Le Livre des martyrs protestants depuis Jean Hus jusqu’en 1554, [Genève], de l’imprimerie de Jean Crespin, 1554.
[70] Agrippa d’Aubigné, Tragiques, op. cit., t. 2, p. 804.


Pour citer cet article : 

Mathilde Bernard, « Les écritures de l’histoire chez Agrippa d’Aubigné », article republié sur clairesicard.com le 15 septembre 2017 : https://wp.me/p3kyvL-FO

Cette conférence a été prononcée le 23 avril 2014 dans le cadre du cours de L3 « Une écriture à vif : témoigner des guerres de religion » donné par Claire Sicard à l’Université Paris-Sorbonne nouvelle. Le texte en a initialement été publié (juin 2014) dans le carnet d’accompagnement de ce cours, aujourd’hui fermé.

Image à la Une : La Muse Clio, Fonds Mirimonde. Collection de documents iconographiques. Boîte 4, Sujets antiques. Apollon, les Muses, le Parnasse (source : Gallica). (source : Web Gallery of Arts).