Focus sur le sonnet

Forme moderne de la poésie courtoise, le sonnet apparaît à la cour de Sicile, au début du XIIIe siècle.

« Sonnet », texte d’Henry Somm et dessin d’Émille Goudeau, 1880. Source : Gallica.

Souvent associé à l’expression de la lyrique amoureuse, ce genre poétique se développe en Toscane notamment grâce à Dante puis à Pétrarque. C’est un recueil de ce dernier, le Canzoniere célébrant l’amour du poète pour Laure, qui est surtout à l’origine de la fortune européenne du genre. Ronsard ou Shakespeare, pour ne citer qu’eux, l’adoptent et l’adaptent aux règles métriques de leur langue et de leur temps. On se concentrera ici sur le sonnet français, seul susceptible d’être proposé à l’étude dans le cadre de l’EAF. Le sonnet est un genre poétique bref très codifié. Il est composé de quatorze vers isométriques, c’est‐ à‐dire d’un même nombre de syllabes, en général des décasyllabes ou des alexandrins. Le poème est organisé en deux quatrains à rimes embrassées identiques (ABBA//ABBA) et deux tercets à la disposition plus souple. Parmi les schémas de rimes possibles dans ces strophes, on trouve des modèles directement issus de l’héritage italien qui évitent les rimes plates. Le plus fréquent, sur deux rimes, est CDC//DCD mais des schémas sur trois rimes, par exemple CDE//CDE, peuvent également être adoptés. En France s’impose surtout la disposition de Marot (CCD//EED) et celle de Peletier du Mans (CCD//EDE), c’est‐à‐dire des modèles qui combinent un distique à rime plate et un quatrain à rimes embrassées (Marot) ou croisées (Peletier), sur trois rimes. Plus qu’à des tercets, on a parfois l’impression d’avoir affaire à une strophe unique, un sizain. De fait, le sens du sonnet joue souvent du contraste entre les huit premiers vers et les six derniers. En ce cas, le neuvième vers constitue un pivot dans la structure du poème. Le sonnet s’achève par un concetto – en français une pointe – ultime vers qui clôt brillamment le poème, donnant l’impression, selon les termes de Boileau, qu’« Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème ». Ces règles strictes peuvent être plus contraignantes encore, par exemple dans le cas du sonnet rapporté qu’on peut lire aussi bien horizontalement que verticalement. On ne sait qui, de Clément Marot ou de Mellin de Saint‐Gelais, poètes à la cour de François Ier, fut le premier à composer un sonnet en français dans les années 1530. La culture italienne est un modèle important à la Renaissance, et la mode est bientôt de « pétrarquiser », notamment en adoptant ce genre. De fait, le XVIe siècle est l’une des périodes où il est le plus en vogue, en particulier grâce aux poètes de la Pléiade. Toutefois ce succès ne va pas sans dérives. Du Bellay, qui a lui‐même composé des sonnets tout au long de sa carrière – dans son premier recueil, L’Olive (1549), comme dans le dernier, ses célèbres Regrets (1558) –, constate cette tendance et la critique : écrire un sonnet tend à devenir une pratique de courtisan et, parfois, une pure démonstration de virtuosité. On n’applique plus alors qu’une recette. Pourtant de la contrainte formelle peuvent surgir renouvellement et inspiration poétique véritables. Mais il y faut de l’art, une véritable innutrition – c’est‐à‐dire une appropriation fine du modèle pétrarquiste initial – et non pas seulement une technique.

C’est sans doute cette tension entre forte exigence de la règle et possible invention poétique qui, au XIXe siècle, a séduit les Romantiques et les Symbolistes. Ceux‐ci remettent en effet le genre au goût du jour. Baudelaire joue un rôle important dans cette résurgence. Le poète met en avant cette qualité du genre : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ». Nerval, Verlaine, Rimbaud ou encore Mallarmé s’emparent également du sonnet. Mais tous ces poètes du XIXe siècle en retravaillent la forme pour l’adapter à leur propre esthétique, jouant du contraste entre ancienneté du cadre générique et modernité de leur expression comme de leurs sujets. Ils prennent notamment des libertés avec la disposition des rimes, par exemple dans des quatrains à rimes croisées (ABAB//ABAB). À la suite de Victor Hugo, ils s’emploient en outre à « disloqu[er] ce grand niais d’alexandrin ». Ils jouent, davantage que leurs devanciers, des enjambements et plus largement des ruptures rythmiques. Ils réenvisagent par là‐même la concordance traditionnelle entre sens et structure strophique. Au XXe siècle ce travail se poursuit, mais plus ponctuellement. Le sonnet, qui a le charme suranné d’une poésie rigoureusement versifiée, séduit encore Aragon ou Jaccottet par exemple, mais pour mieux révéler, sans doute, une façon nouvelle de faire sonner et résonner le chant poétique.


© 2012 Claire Sicard. Tous droits réservés