Correction des questions sur L’Insulte n’est pas inculte

Rappel des questions

  • Question 1. Justifiez le choix du titre de ce documentaire, « L’insulte n’est pas inculte ».
  • Question 2. L’insulte peut être d’une grande créativité linguistique – donnez quelques exemples de procédés (figures de style) fréquemment employés pour produire des insultes inattendues et « fleuries ».
  • Question 3 / Définissez l’effet Arletty, l’effet Bacri, l’effet Cyrano et l’effet Haddock.


Question 1

[Introduction]

Le documentaire s’ouvre sur une citation de Sigmund Freud, le père de la psychanalyse : « Le premier être humain à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation ». Même si l’insulte peut a priori nous paraître brutale, violente, et en ce sens peu civilisée, le passage du geste à la parole est tout de même la manifestation d’une culture. C’est ce que met en évidence le titre du documentaire, qui joue sur une paronomase (figure de style qui consiste à rapprocher des mots comportant des sonorités semblables mais qui ont des sens différents) : contrairement à ce que la proximité phonétique des termes « insulte » et « inculte » pourrait suggérer, l’objet du documentaire est donc d’examiner en quoi l’insulte est culturelle (vs. naturelle).

[1. Au niveau de l’individu]

On peut en voir l’indice, au niveau individuel, par l’influence de l’éducation sur le choix des insultes proférées : le chercheur en sciences humaines qui emploie le terme de « névropathe » indique que sa culture et ses références ne sont pas les mêmes que le chauffeur routier qui utilise « pétasse ». La génération à laquelle appartient l’insulteur entre également en ligne de compte. User, comme le personnage du retraité dans le documentaire, des termes désuets de « sacripan » ou de « freluquet », donne en l’occurrence un indice sur son âge. (NB. l’ensemble de ces exemples se trouve c. 20e minute du documentaire). De façon plus générale, le choix de l’insulte (recherchée ou non, sexuelle ou non, misogyne ou non, homophobe ou non etc.) est un témoignage instructif sur l’identité de celui qui la profère, et son système de valeurs. C’est en ce sens que l’on peut dire, comme le sociologue François Jost, que « l’insulte en dit beaucoup sur celui qui insulte, beaucoup plus que sur celui qui est insulté » (c. 21’40).

[2. Au niveau de la société]

Au-delà des distinctions individuelles, toutefois, l’insulte est également le « baromètre » de la société à laquelle appartient l’individu, comme en témoigne par exemple le remplacement, dans une planche de Tintin, de « fatma de prisunic » par une autre expression sans connotation raciste (c. 20’30) : dans un état donné de la société, certaines insultes paraissent plus choquantes que dans d’autres. Les accepter, les assumer ou non montre de façon plus large ce qu’une société juge acceptable ou non. Il arrive également qu’une même expression soit considérée comme insultante dans certains contextes sociaux et pas dans d’autres. La colère de l’homme politique Philippe de Villiers à qui la journaliste Émilie Aubry rappelle ses titres de noblesse (c. 17e minute) en offre un bon exemple : dans une société d’ancien régime, cette présentation, loin d’être insultante, aurait été élogieuse. Mais dans un contexte républicain et démocratique, Ph. de Villiers se juge insulté (sans d’ailleurs que cela ait forcément été l’intention de la journaliste), parce qu’il considère que cette présentation sous-entend qu’un vicomte appartient à un monde révolu et ne peut porter sur le monde présent qu’un regard décalé et inopérant. Lui rappeler ce dont ses ancêtres se sont sans doute enorgueillis – et dont ils auraient probablement jugé insultant qu’on ne le rappelle pas dans la présentation de leur identité sociale – lui paraît alors stigmatisant : la gloire passée semble s’être métamorphosée en tare, et pouvoir être employée dans un but insultant.

[Conclusion]

Ainsi, même s’il est évident que nombre d’insultes sont simplement grossières, le phénomène de l’insulte est bien le fruit d’une culture, d’un état donné de la société et en ce sens informe aussi l’analyste averti sur cette culture et cette société.

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Question 2

[1. »Tout mot peut devenir une insulte »]

Comme le rappelle la linguiste Laurence Rosier (c. 11’40 et 34’40), « tout mot peut devenir une insulte ». L’exemple en est donné dans le film par la courte scène où deux interlocuteurs sont placés face à face, un dictionnaire ouvert devant eux, et s’insultent en prenant, dans l’ordre alphabétique, des mots piochés au hasard dans les pages de leur ouvrage (c. 12e minute). Le procédé rappelle d’ailleurs certains dispositifs du groupe de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle, milieu du XXe siècle). Ce qui rend alors ces mots violents, alors même qu’ils sont a priori dépourvus d’un sens insultant, c’est bien sûr le ton agressif sur lequel ils sont proférés (ce qui souligne la dimension orale de l’insulte) mais aussi l’effet de liste : l’énumération de substantifs crée des métaphores pour désigner de façon décalée l’insulté et les transforme en insulte (cf. l’effet Haddock, c. 35e minute).

Pour invectiver un adversaire, point n’est donc besoin d’utiliser des mots spécifiquement grossiers – même si, notamment par la suffixation péjorative, la langue en crée depuis toujours (voir les rappels d’étymologie de certaines grossièretés en français, remontant au Moyen Age, c. 8’10). Un enfant du documentaire l’explique d’ailleurs fort bien : l’expression « être moche comme un pou » (c. 11’30) ne comporte aucun « gros mot ». Mais l’association d’une caractéristique péjorative (la laideur) et d’une comparaison avec un animal peu valorisant (le pou), crée bien une insulte.

[2. Un recours important aux images]

De fait, l’insulte joue beaucoup de l’image : comparaisons, mais aussi métaphores. Parmi ces dernières, le documentaire insiste sur un certain de nombre de champs lexicaux dans lesquels les insulteurs piochent volontiers, ceux des animaux (« buse », « moule », ou même « brute »), des fruits et légumes (« banane », « patate »…) ou de la sexualité (c. 10e minute). Dans les trois cas, on a affaire à des images qui visent à abaisser l’autre, à le déshonorer, puisque dans ce cas, prendre la parole, c’est chercher à prendre le pouvoir, dans le duel engagé contre l’autre. Mais les procédés à l’œuvre sont un peu différents. Dans les deux premiers (animaux, fruits et légumes), ce qui est à l’œuvre, c’est une animalisation ou une réification (transformation en animal ou en chose), c’est-à-dire le procédé exactement inverse de la personnification : dans cette dernière, on « élève » quelque chose au statut d’humain ; dans l’animalisation ou la réification au contraire, on abaisse un être humain à un rang inférieur, d’animal ou de chose. Dans le cas des métaphores sexuelles, nombreuses et plus toujours perçues comme telles (cf. « con » ou « bougre », par exemple), l’insulte vient de ce qu’on évoque brutalement, et de façon transgressive dans nos sociétés, quelque chose qui relève d’une intimité jugée basse, voire dégradante (à ce propos, il convient de se souvenir du quasi théorème posé par le linguiste Jean-Paul Colin à la 8e minute du documentaire, « Plus il y a d’interdits, plus il y a de transgression »). C’est au même mécanisme qu’il faut sans doute associer les images renvoyant à des groupes considérés dans certaines sociétés comme inférieurs : les femmes, les étrangers, ceux dont le corps ne correspond pas aux canons de la beauté – trop gros ou trop maigre, trop petit etc.

[3. Micro-récits rythmés par des jeux de sonorités]

L’insulte plus élaborée peut d’ailleurs passer par une brève narration dont la visée est de ridiculiser l’adversaire. C’est par exemple le cas dans le « duel d’insultes », ou « battle » (c. 25’10), dispositif encadré, régulé, ritualisé et ludique dont le documentaire nous signale qu’il s’inscrit dans la lignée de la culture hip hop (mais nous verrons, dans les textes poétiques que nous allons étudier, qu’on peut lui trouver des racines bien plus anciennes encore) : l’un des duelistes, en effet, évoque – avec humour mais de façon pourtant cinglante – la petite taille de son adversaire qui, dit-il, n’a pas le poing dressé en signe de ralliement au mouvement de défense des noirs américains, les « black panthers », mais tout simplement pour atteindre la porte du frigidaire (c. 27’40). La saynette ainsi esquissée dévalorise son protagoniste, mais l’insulteur met aussi les rieurs de son côté par un jeu de rimes incongru (et approximatif) entre « black panthers » et « frigidaire ». De fait, l’une des règles de ce type de duel est d’insulter en vers, et donc de jouer avec le rythme et la sonorité des mots. D’une façon plus élégante mais non moins perfide, c’est également en jouant sur ces sonorités que François Mitterrand rabaisse Valéry Giscard d’Estaing, lorsqu’il use de la paronomase entre « homme du passé » et « homme du passif » (c. 41’50).

[Conclusion]

Comme on le voit, l’insulte peut (même si ce n’est pas toujours le cas !) être subtile et pleine d’esprit. Elle joue en tout cas avec le langage, que ce soit :

  • au niveau même du mot (par la création de nouveau termes péjoratifs ou l’emploi renouvelé de certains termes déjà existants),
  • par le jeu sur les sonorités ou le rythme (voir les énumérations dans les « bordées d’injures », notamment),
  • par la composition incongrue d’expressions ou de « bons mots », filant une image inattendue (cf. la réplique prononcée par Jean Gabin dans Le Pacha (dialogues de Michel Audiard), c. 14e minute : « je pense que quand on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner », plus efficace et drôle quel’attaque directe « je pense que tu es con »),
  • voire par le bref récit satirique (i.e. qui se moque violemment de l’adversaire).

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Question 3

C’est la linguiste Laurence Rosier qui définit ces quatre effets, à partir de la 32e minute du documentaire.

Effet Arletty

Nommé d’après un célèbre échange du film Hôtel du Nord, de Marcel Carné : prendre comme insultant un terme que l’on ne comprend pas.
Dans le passage en question, le personnage de Mme Raymonde, joué par Arletty, croit que M. Edmond (joué par Louis Jouvet) l’insulte lorsqu’il dit qu’il veut « changer d’atmosphère ». Raymonde pense à tort que ce terme la désigne, ce qui provoque cette célèbre réplique, comique par son décalage et sa gouaille : « Atmosphère ! atmosphère ! est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »

Effet Bacri

Nommé d’après un échange du film d’Agnès Jaoui, Le Goût des autres : employer un terme insultant sans mesurer la façon dont il va être reçu par ses interlocuteurs.
Dans cette scène, les personnages se trouvent à un vernissage. Un peintre dont on expose les toiles déplore que des journalistes qui avaient promis d’assister à l’événement ne soient pas venus. Dans le but de manifester son empathie et sa solidarité, le personnage joué par Jean-Pierre Bacri, traite ces journalistes de « PD ». Peu sensible par sa culture à la charge homophobe d’une insulte qu’il juge courante et qu’il délexicalise, c’est-à-dire dont il efface le sens premier (les mœurs sexuelles des journalistes n’entrant pas en ligne de compte en l’occurrence…), il ne se rend pas compte à quel point elle est blessante pour le peintre et son compagnon, homosexuels, qui ne manquent pas de réinvestir le terme grossier de sa signification originelle. Ainsi, au lieu d’insulter les journalistes et de se placer dans le camp de ses interlocuteurs, le personnage a, sans le vouloir, insulté ces derniers. Cela marque aussi le décalage culturel entre des personnages qui ne partagent pas les mêmes références (ce qui est d’ailleurs l’un des sujets principaux du film).

Effet Cyrano

Nommé d’après un célèbre dialogue concernant le nez du personnage éponyme de la pièce d’Edmond Rostand Cyrano de Bergerac : transformer le moment d’insulte en spectacle, en un morceau de bravoure rhétorique, parce qu’il y a un public.

En effet, Cyrano s’en prend là à un adversaire qui l’a insulté très platement en lui disant qu’il avait un grand nez. Tout au contraire, dans sa réponse Cyrano fait preuve de virtuosité linguistique et en procédant à des variations rhétoriques sur le thème choisi par son interlocuteur. En quelque sorte, il s’empare de l’insulte et la retourne en faisant la preuve de son esprit auprès du public présent. De cette façon, il met en valeur la sottise de son adversaire en même temps qu’il donne la preuve de sa propre supériorité intellectuelle.

Effet Haddock

Nommé d’après les habitudes linguistiques du capitaine Haddock dans la bande-dessinée d’Hergé Tintin : c’est un effet de liste. Énumérer beaucoup de mots qui ne sont pas forcément grossiers par eux-mêmes les charge d’une intention agressive et les transforme en insultes.


Conclusion et ouverture

Quand on aborde l’analyse de l’insulte, se posent notamment deux questions importantes…

Celle de la situation de communication

  • l’insulte est-elle prononcée lorsqu’on est seul, sans témoin ?
  • est-elle seulement entendue par celui auquel elle est destinée, en tête à tête ?
  • y a-t-il un plus large public auquel l’insulteur s’adresse également dans un mécanisme proche de la double énonciation au théâtre (cf. effet Cyrano) qui vise alors non seulement à blesser le destinataire (au premier niveau), mais aussi (au second), à « mettre les rieurs de son côté » et à les rendre témoins de sa propre supériorité dans le duel insultant ?

Celle du pouvoir (ou plutôt des pouvoirs) de la parole

  • le pouvoir cathartique (dans la transgression de l’insulte, pulsions et passions se libèrent et en quelque sorte soulagent le locuteur de l’émotion violente qu’il ressent) : cela peut se faire aussi bien avec ou sans témoin (cf. l’automobiliste agacé qui en invective un autre dans l’espace hermétique de sa voiture, sans que l’injure atteigne sa cible). En ce cas, on est plutôt du côté de l’émotion (colère, énervement) que de la rationalité.
  • le pouvoir ludique : transgresser l’interdit de la parole blessante, c’est aussi avoir le plaisir de jouer avec les mots, de s’amuser à les manier alors même qu’on n’en a pas le droit (cf. les très jeunes enfants qui s’amusent d’expressions scatologiques – cf. c. 7’30). Là encore, ce pouvoir des mots existe que l’on ait ou non un public, même s’il est plus savoureux lorsqu’on le partage (que ce soit dans la connivence – tout le monde rit, y compris celui à qui l’on s’adresse, comme dans la battle du documentaire – ou au contraire en provoquant un choc chez son public, réaction outrée qui participe au plaisir que l’on a eu à transgresser l’interdit).
  • le pouvoir d’écraser et de meurtrir l’autre : il peut passer par l’émotion, mais s’appuie souvent aussi sur la raison, surtout lorsque le mécanisme de l’injure est subtil, détourné, qu’il joue de l’implicite et de la connivence culturelle dans ses sous-entendus. C’est bien là que le mot remplace la pierre et le coup, comme dans le bref dessin animé au début du documentaire. Les mots ont le pouvoir – métaphorisé mais efficace – de blesser en touchant aux failles de l’interlocuteur. Ce pouvoir ne peut s’exerce pleinement lorsqu’on est seul : il faut pouvoir assister à l’effet de l’injure sur son destinataire, ou sur des tiers qui prendront acte de la blessure infligée à l’adversaire, et compteront les points.
  • De façon corollaire, le pouvoir de montrer sa propre supériorité sur l’adversaire : être le plus habile, le plus perfide, le plus drôle et le plus spirituel dans l’insulte, c’est aussi une manière de se rehausser par rapport à autrui. Mais si ce pouvoir peut s’exprimer dans un tête à tête avec celui que l’on insulte (le but est alors que l’adversaire lui-même convienne que l’insulteur lui est supérieur), c’est surtout lorsqu’un public de tiers assiste à l’altercation que l’on va chercher à créer cette image puissante et valorisante de soi.

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© 2016 Claire Sicard. Tous droits réservés