Trois querelles

Les querelles, plus ou moins étendues, plus ou moins durables, émaillent le paysage de la poésie de cour dans les années 1530-1560. Nous avons déjà vu la polémique que provoque la publication du premier ouvrage de Du Bellay, en 1549. Nous nous intéressons à présent à trois autres querelles qui ont marqué l’histoire littéraire à la Renaissane. L’une est antérieure à la polémique déclenchée par la Deffence, la deuxième est contemporaine et liée à cette polémique, la troisième lui est postérieure : elle est contemporaine de la première guerre civile que connaît la France dans la seconde moitié du XVIe siècle, dans les années 1560. Ces trois querelles sont particulièrement vives et leurs enjeux sont le reflet des préoccupations, non seulement esthétiques, mais aussi sociales, politiques et religieuses du temps.

Ordre chronologique et enjeux
  1. 1534-1537 : la querelle entre Marot et Sagon → une jalousie à l’égard du « Prince des poètes français » qui se pare d’enjeux religieux mais relève surtout d’enjeux sociaux ;
  2. 1550-1558 : la querelle entre Ronsard et Saint-Gelais → deux rivaux se disputant la primauté à la cour qui mettent en avant des différences esthétiques et générationnelles [en arrière-plan : la querelle de la Deffence et Illustration de la langue française, 1549-1551] ;
  3. 1563 : la querelle entre Ronsard et les Réformés → une querelle plus radicalement politique et religieuse, dans un contexte de guerre civile.

Plan du cours

[Cliquez sur le titre qui vous intéresse pour accéder au développement concerné]


A. 1534-1537 : la querelle entre Marot et Sagon

a. Source de la Querelle

L’affrontement en commence pas par livres ou poèmes interposés, mais la querelle se déclenche à l’occasion d’un face à face, dans un contexte curial. Le 16 août 1534 a lieu au château d’Alençon un mariage princier. La mariée est une parente par alliance du roi, la belle-sœur de la reine Marguerite de Navarre. Parmi les invités se trouvent :

  • Clément Marot : il est le protégé de Marguerite de Navarre et de son frère, le roi François Ier ; on le considère, dès cette période, comme le meilleur des poètes français – on lui donne même le titre de « Prince des poètes français » – ,
  • François Sagon : il s’agit également d’un poète au service du roi, mais moins doué et moins renommé que le grand Marot autour duquel se regroupe, en l’admirant et en l’imitant, la plupart des poètes du temps.

Le lendemain des noces, dans le parc du château, Sagon, sans doute jaloux que Marot ait fait lire l’un de ses poèmes lors de la fête (voir la pratique de la poésie de circonstance, déjà évoquée), attaque son confrère, non pas sur sa place sociale, ou ses qualités de poète, mais sur ses convictions religieuses : s’appuyant sur des propos imprudents tenus par Marot durant la fête, Sagon le traite d’hérétique. La dispute s’envenime, au point que Marot sort un poignard et en menace Sagon, qui est réduit à fuir.

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b. Une question de religion ?

Le contexte historique

Pour replacer les choses dans leur contexte, il faut d’abord évoquer le paysage politico-religieux du temps.

Depuis une quinzaine d’années se développe en France un mouvement religieux qui a pris racine en terre germanique : parmi les chrétiens, se font entendre des voix de contestation (Luther, Calvin…) qui seront à l’origine de ce que l’on appellera plus tard le protestantisme. Pour l’heure, en France, il n’y a pas de véritable rupture entre ces « protestants » et l’église catholique romaine. Mais des courants se forment et prennent de l’ampleur chez les penseurs humanistes comme chez certains puissants : ceux que l’on nomme alors « les évangéliques » envisagent une façon de vivre leur foi chrétienne d’une façon différente de celle pronée par l’institution papale. Une princesse comme Marguerite de Navarre, proche de Marot, défend vivement ces positions. Le royaume de Navarre, dont elle est la reine, voit s’implanter profondément les idées nouvelles. Dans le royaume de France, l’influence que Marguerite a sur le roi son frère empêche longtemps que ce courant soit toujours aussi fortement étouffé et réprimé que le souhaiteraient les « papistes ». Mais on voit alterner des phases de tolérance à l’égard des évangéliques, et des à-coups de répression plus vive.

Or, précisément, le roi est, au milieu des années 1530, dans une phase de particulière sévérité à l’égard des fauteurs de trouble. De fait, à la mi-octobre 1534 survient l’« affaire des placards ». Il s’agit d’un violent pamphlet contre la messe et la cour romaine, qui est placardé à Paris, à Amboise, et jusque sur la porte de l’appartement royal, ce qui est considéré par François Ier comme une audace insupportable. En réaction à cet acte, vingt luthériens sont brûlés. La rupture est consommée entre catholiques et réformateurs. Marguerite de Navarre est éloignée de son frère, les gens de lettres ne sont plus protégés par la faveur des Grands. La censure s’organise. Dans un premier temps, toute publication d’ouvrage nouveau est interdite. Puis la censure cible des livres particuliers. La répression et les persécutions commencent contre ceux qu’on commence à appeler les huguenots, pas encore les protestants, et qui sont présentés comme des ennemis de l’ordre public.

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→ Motifs et enjeux de la querelle pour Marot

Marot s’est montré assez prudent dans ses écrits sur ses positions religieuses, mais il est fortement soupçonné d’être séduit par les idées évangéliques. Il a déjà été emprisonné pour cela et c’est pour cette raison également qu’il connaîtra par deux fois la disgrâce royale et qu’il sera contraint à l’exil, en 1535-1536 d’abord (il se réfugie alors à Ferrare, en Italie), puis en 1543-1544 (il trouve asile en terre réformée, à Genève, où il mourra sans avoir été autorisé à revenir en France).

Or Sagon, tout au contraire, affirme avec force sa fidélité au pape. On pourrait donc croire que l’enjeu principal de leur querelle concerne cette divergence de croyance et qu’il s’agirait pour Marot de défendre ses convictions religieuses contre un adversaire rigoureusement papiste.

Mais c’est loin d’être aussi simple : la querelle entre les deux hommes débute précisément peu avant sa première période d’exil de Marot, en un temps où menaçaient déjà ses ennuis religieux. Il est bien sûr capital pour lui de ne pas se laisser accuser d’hérésie (il en va de sa liberté et même de sa vie) et d’imposer un rapport de force qui lui soit favorable, en un temps où ses affaires vont mal et où son statut de « Prince des poètes français » pourrait être contesté. Il s’agit ainsi de rétablir sa position fragilisée, fin 1534 puis perdue au début de l’année 1535 lorsque une liste de 63 luthériens est dressée, sur laquelle figure son nom, ce qui le contraint à son premier exil. Il est capital et stratégique pour lui de continuer à faire entendre sa voix malgré son éloignement forcé, en rappelant sans cesse sa loyauté à l’égard du Prince.

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→ Motifs et enjeux de la querelle pour Sagon

Pour Sagon, on peut considérer que la querelle participe également d’une stratégie qui dépasse la simple défense de convictions religieuses : ses attaques visent sans doute la disgrâce complète de celui qui jusqu’alors avait « régné » sur le paysage poétique français. La motivation du poète papiste est, sinon de prendre la place de Marot, tout au moins de conforter sa propre position, à la faveur d’un engagement religieux conservateur jugé conforme à la politique de François Ier.

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→ Derrière les convictions religieuses, des enjeux cachés

On le voit, il y a certes un arrière-plan religieux fort dans cette querelle, mais il ne faut pas que cet arbre exhibé nous cache la forêt d’une rivalité d’ordre plus matériel et social. Pour reprendre les analyses de Philippe Desan (L’Imaginaire économique de la Renaissance, p. 165-166) : 

il serait […] dangereux de donner trop de poids au contenu religieux de cette querelle. En effet, bien plus qu’à une dispute théologique, nous sommes principalement confrontés à une querelle professionnelle entre deux poètes qui rivalisent pour les mêmes enjeux matériels. On peut en effet avancer avec Georges Guiffrey que, « si l’on va un peu plus au fond du débat, on voit d’un côté les valets de chambre du roi et, de l’autre, ceux qui ne le sont pas mais voudraient bien le devenir. Cette bataille poétique est également une défense héroïque et raisonnée de ceux qui ont une place contre ceux qui s’efforcent de la leur prendre ».

Ces enjeux souterrains, pour l’un comme pour l’autre des adversaires, expliquent sans doute que l’on passe d’une altercation orale au sein du monde de la cour, à la rédaction de pamphlets en vers, diffusés auprès d’un plus large public, via le livre imprimé.

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c. Les enjeux de la diffusion imprimée

La dispute fait vendre. Les plaquettes qui sont publiées à ce moment-là par Marot, Sagon ainsi que par leurs amis respectifs sont imprimées, vendues, et pour certaines d’entre elles font même l’objet de nouveaux tirages, ce qui est le signe de leur succès commercial. Même si les droits d’auteur n’existent pas à l’époque (ils ne seront mis en place qu’au XVIIIe siècle sous l’impulsion de Beaumarchais), les imprimeurs et les poètes concernés en tirent un bénéfice non négligeable.

De plus cette publicité acquise hors de la cour a aussi une influence au sein même du petit monde curial. Sagon, par exemple, offre l’un de ses ouvrages au roi, qui, dit-il, l’en récompense.

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d. Constitution de « groupes » à la faveur de la querelle

Des partisans de part et d’autre

Même si la querelle concerne avant tout les deux hommes qui lui donnent son nom, ceux-ci ne sont pas seuls, dans une espèce du duel. À la façon d’une battle par équipe (voir le documentaire de Gaudry, L’Insulte n’est pas inculte), on observe que s’organise autour de chacun des protagonistes deux groupe d’amis poètes. On voit des « camps » se dessiner.

Autour de Sagon, on dénombre environ 6 auteurs, peu renommés, tandis qu’autour de Marot, il y en a une douzaine un peu plus reconnus pour certains, de ceux que l’on désigne comme appartenant à la « Génération Marot » et dont la fidélité ne s’est pas émoussée, malgré la disgrâce de leur chef de file.

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→ Des textes anonymes ou publiés sous pseudonyme : une pratique stratégique

Chacun d’entre eux va publier un ou plusieurs pamphlets (plus d’une vingtaine en 3 ans), mais tous ne sont pas signés par leurs auteurs :

  • Certains sont publiés sous couvert d’anonymat.
  • D’autres paraissent sous des identités fictives.
  • Certains des participants de la querelle adoptent selon les textes des identités multiples (ainsi en va-t-il par exemple de Marot lui-même, signant parfois de son nom, parfois de celui du valet qu’il s’invente pour l’occasion).

Ces procédés s’expliquent de plusieurs manières. On peut bien sûr voir dans l’anonymat ou l’identité cachée un procédé qui rappelle la lâche malveillance principe des « corbeaux » qui attaque sans s’identifier, dans des lettres anonymes.

Mais cela peut aussi être l’expression d’une forme de mépris. Ainsi, Marot prétend ne pas s’abaisser à répondre à Sagon, ce serait son valet Frippelipes qui s’en charge.  Faire ainsi semblant de déléguer la réponse à un subalterne, sans que personne ne soit dupe du fait que c’est bien Marot qui écrit, c’est imposer implicitement l’idée que Sagon n’est pas au même niveau que le Prince des poètes français, mais tout au plus au niveau d’un serviteur de celui-ci. C’est donc une façon de l’humilier.

Enfin, multiplier les signatures peut s’apparenter à une stratégie visant à imposer l’idée qu’il y a un nombre de participants à la querelle encore plus important que ce qu’il est en réalité. La pratique s’observe des deux côtés : les partisans de Marot sont réellement plus nombreux que ceux de Sagon, mais gonfler encore artificiellement leur nombre impose plus fortement encore l’idée de la suprématie du poète, malgré son exil. Dans l’autre camp, les partisans de Sagon cherchent, en signant de noms divers à rétablir l’impression d’un équilibre numérique entre les camps.

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e. Place de l’image dans les publications de la querelle

Jeu sur l’onomastique et recours à l’animalisation

Comme le rappelle Mathilde Bernard dans une fiche de synthèse qu’elle consacre à la querelle,

Les pages de titre [des opuscules de la Querelle] sont quasiment toutes ornées de gravures, qui sont souvent en rapport avec le titre, représentant ainsi un sagouin (singe) battu par un valet (Le Valet de Marot contre Sagon), une truie et un âne (Response à Charles Huet), un sagouin portant la patte sur un rat pelé (Le Rabais du caquet de Fripellipes), un rat pelé devant son morceau de lard et menacé par Mitouart le gris, un gros chat (Responce à Marot), ou encore deux sages discutant entre eux (De Marot et Sagon les treves) »

Voici quelques-unes de ces gravures et pages de titre.

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Sources
  • Gallica pour les images 1, 3, 4 et 5
  • Les Œuvres de Clément Marot tome I, éd. Geoffrey Guiffrey, Paris, 1911 – ouvrage numérisé ici : image 2 (p. 412), image 6 (p. 363), image 7 (p. 360), image 8 (p. 407), image 9 (p. 406), image 10 (p. 405).

Dans les parutions liées à cette querelle, les attaques ont été violentes, et souvent grossières dans une veine à la fois scatologique et satirique. Des images animales et dégradantes qui jouent sur l’onomastique sont notamment employées dans les textes comme dans les gravures.

Ainsi, Marot est par exemple représenté en rat pelé en arrêt devant un bout de lard. C’est une allusion à une arrestation intervenue une dizaine d’années auparavant, en 1526, dont la tradition, relayée par Marot lui-même pour mieux la combattre, voudrait qu’elle ait eu lieu parce qu’il aurait mangé du lard en carême – ce qui est peut-être simplement une façon imagée de dire qu’il aurait manqué aux prescriptions de la religion papiste, révélant ainsi des sympathies pour les évangéliques. À cette époque, c’était Marot lui-même qui avait utilisé cette image du rat pour se représenter, à la fois parce que son patronyme contenait toutes les lettres pour composer le nom de cet animal et parce que cela lui permettait de se mettre en scène avec son ami Lyon Jamet, intervenu pour le faire sortir de prison, dans un long poème de remerciements inspirée par la fable du Lion et du Rat. Durant la querelle contre Sagon, ce sont les adversaires de Marot qui s’emparent de l’image, et elle perd le côté plaisant et attendrissant qu’elle pouvait avoir sous la plume de Marot, pour devenir purement et simplement un instrument d’agression.

De l’autre côté, Sagon est surtout comparé à un sagouin, i.e. un singe, mais aussi à une truie ou encore à un âne, animaux qui n’ont pas de parenté phonétique avec le nom du poète attaqué, mais qui sont jugés dégradants :

  • la truie, parce qu’elle est vue comme sale et femelle (ce qui, dans les représentations, est considéré avilissant pour caractériser un homme) ;
  • l’âne, parce qu’il est réputé idiot.

Arrêtons-nous un instant pour observer quelques-unes de ces gravures, qui figure dans les documents complémentaires de votre descriptif de bac et que vous pourrez avoir à commenter à l’oral durant la phase de l’entretien.
→ Bois gravés de la querelle Marot /Sagon

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Exemple 1. Le sagouin battu

Cette gravure a été utilisé pour la page de titre de deux des plaquettes parues en 1537 qui s’en prenent à Sagon. On y voit un singe (ou sagouin) manifestement effrayé et soumis, battu par un homme qui le tient en laisse. Sagon se trouve ainsi doublement humilié et dégradé : d’abord parce qu’il est représenté sous les traits d’un animal dénudé alors que l’autre personnage est un humain correctement habillé, et ensuite parce que la gestuelle est sans équivoque : le dominateur, en position de force, est l’homme, il est totalement maître de la bête, qu’il peut maltraiter à son gré.

Dans la plaquette intitulée Le Valet de Marot contre Sagon,  une légende vient identifier l’homme : il s’agirait du fameux Frippelippes, ce personnage de valet qu’invente Marot pour lui attribuer sa propre réponse aux attaques de Sagon. L’humiliation s’en trouve renforcée, puique Sagon se trouve ici en position d’infériorité par rapport à un valet, c’est-à-dire un homme de basse condition.

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Exemple 2. Le rat maraud en mauvaise posture

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Sur la page de titre du Rabais du caquet de Fripelippes et de Marot dict Rat pelé, on observe une composition plus complexe, peut-être moins immédiatement lisible (et donc un peu moins efficace sur le plan de l’agression et de la dégradation de l’adversaire) mais non moins intéressante
L’image se lit sur deux plans horizontaux successifs. Dans la partie supérieure, l’image du sagouin est reprise pour représenter Sagon mais pour être revalorisée : le singe, qui a d’ailleurs figure humaine, combat et domine clairement le « rat pelé » représentant Marot. Il n’est d’ailleurs pas seul à le malmener : le zéphir, en haut à gauche, lui souffle dessus en même temps de l’autre côté. Cela suggère d’abord à l’observateur de la gravure que le rat est coincé mais aussi, et peut-être surtout, que les forces célestes sont du côté de Sagon et s’en prennent elles aussi à Marot. Cela légitime en quelque sorte le combat de Sagon.En bas de l’image, on trouve deux personnages humains, tous deux en guenilles. Une légende au dessus d’eux nous indique qu’il faut reconnaître en eux le valet Frippelippes et un dénommé Marault : dans ce nom, on entend bien sûr le nom du poète mais la graphie retenue, qui n’est pas habituelle, a une visée dégradante. Un maraud, en effet, est un terme péjoratif désignant un vagabond, un homme malhonnête et de basse condition. C’est encore une fois une façon d’utiliser l’onomastique pour dégrader son adversaire, en suggérant que son nom avilissant fait en quelque sorte office de programme pour son caractère et sa destinée.Ici, le « maraud » se trouve en outre en position d’infériorité devant Frippelippes :

  • il est agenouillé, sans siège, alors que Frippelippes dispose d’une sorte de tabouret,
  • ses vêtements semblent déchirés, en mauvais état, et il n’a pas de bonnet, alors que Frippelippes est plus correctement vêtu,
  • Frippelippes dispose à son côté d’une écuelle, qui suggère qu’il a pu manger à sa faim, alors que « Marault » n’a rien de tel près de lui.

Tous ces éléments suggèrent que Marot est inférieur au valet. C’est une façon, certes un peu maladroite, de retourner à l’expéditeur l’humiliation sociale qu’il a fait subir à Sagon en suggérant qu’il ne pouvait pas espérer une autre réponse que celle d’un valet, tant sa condition était inférieure à celle de Marot.

Entre les deux personnages se trouve enfin un objet difficile à identifier mais dont ils semblent tous les deux désireux de s’emparer. Il semblerait que ce soit un gros livre et, si tel est le cas, cela pourrait être un livre interdit pour raison religieuse, voire les saintes écritures, que les évangéliques souhaitaient voir traduites pour les fidèles alors que les chrétiens fidèles à la tradition papale considéraient au contraire comme une atteinte insupportable au sacré de rendre accessible, dans les langues vernaculaires, le texte sacré. Ce serait alors une allusion aux causes prétendument religieuses de la querelle.

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Exemple 3. Les amis de Sagouin piétinés par ceux de Marot

Cette dernière gravure a également fait l’objet de plusieurs utilisations, ce qui dénote sans doute un certain succès mais nous rappelle également que faire graver des bois était cher et qu’un recyclage des images dans des ouvrages différents était courant et bienvenu à l’époque.

Sur cette image, on voit un groupe d’auteurs au travail. On comprend, dans la première page de titre, qu’il s’agit sans doute des disciples et amis de Marot qui prennent la plume pour défendre le Prince des poètes français et attaquer Sagon ainsi que ses partisans.

Ces derniers sont d’ailleurs représentés sur l’image : il s’agit des animaux allongés aux pieds des écrivains et que ceux-ci piétinent sans avoir l’air d’y prendre garde. En arrière-plan, en position centrale, on reconnaît (notamment grâce à sa longue queue), le sagouin – donc Sagon. Au premier plan, on distingue un âne à droite (voir ses longues oreilles) et un veau à gauche. Or ces deux animaux sont associés à l’idée de sottise. C’est toujours le cas aujourd’hui pour l’âne, peut-être un peu moins pour le veau. Or à la Renaissance, c’est surtout l’image du veau qui est employée pour signifier la stupidité.

Toujours est-il que ces deux personnages ne laissent aucun doute sur ce qu’il faut penser de La Huéterie et des autres amis de Sagon : ce sont des idiots que l’on peut vaincre aisément en écrivant contre eux. Là encore, la supériorité des partisans de Marot est signifiée par plusieurs procédés :

  • des humains vs des animaux
  • des personnages richement vêtus vs des bêtes nues
  • des amis de Marot dignement installés vs des partisans de Sagon allongés pattes en l’air
  • des hommes placés au-dessus des bêtes non pas seulement sur le plan symbolique mais aussi dans la composition de l’image elle-même.

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f. Un appel à l’apaisement aux effets mitigés

Le rythme de la querelle entre Marot et Sagon est très soutenu jusqu’à ce que l’abbé de la Confrérie des Conards de Rouen intervienne dans le débat. Ce nom peut paraître choquant aujourd’hui, mais il s’agit d’un titre de fantaisie d’une confrérie de Rouen chargée, au XVIe siècle, d’organiser le carnaval (avec des mascarades, des processions burlesques etc.). La hiérarchie, elle aussi carnavalesque, de la confrérie reprend et détourne celle de l’église : des faux cardinaux et de faux abbés se réunissent par exemple en conclave. Chants, poèmes, banquets et jeux animent la fête et un prix est décerné au bourgeois de Rouen responsable de la plus sotte action de l’année. Les Conards de Rouen ont pour but de se moquer des ridicules de leurs contemporains. On pourrait rapprocher cette partie de leur activité de celle des organisateurs actuels du prix de l’humour politique, qui décernent des prix aux phrases les plus drôles (souvent involontairement) que des hommes politiques ont prononcées durant l’année. C’est une façon de les tourner en dérision.

Pour revenir à l’institution des Conards de Rouen, il faut savoir que Sagon est lui-même rouennais et il est donc impossible que la querelle ait pu échappé à la confrérie. Dans une plaquette intitulée L’Apologie sur les invectives, l’abbé de la Confrérie raille les ridicules des deux partis.

Cette intervention, qui renvoie dos à dos les deux camps, montre l’importance de la diffusion de la querelle : il n’y a pas seulement les individus concernés qui sont au courant, les lecteurs sont pris à témoin de l’affrontement. Et ils commencent à se lasser.

Outre cette réaction moqueuse, on note également la diffusion de pièces plus mesurées qui appellent à l’apaisement des deux camps. C’est en ce sens qu’intervient par exemple Mellin de Saint-Gelais.

La querelle se calme alors peu à peu, tout au moins en apparence. Sagon conserve toutefois une rancœur étouffée à l’égard de Marot. Lors du second exil de ce dernier en 1543, Sagon compose une Apologie en défense pour le roy (1544) qui comporte encore des insinuations négatives contre Marot. On sent qu’il a gardé une dent contre lui. Mais l’un et l’autre meurent en septembre 1544, et la querelle s’éteint faute de querelleurs. On remarque toutefois que, même après la mort de Sagon, certains partisans de Marot continuent à attaquer leur ennemi défunt. C’est ce que montre notamment une épigramme anonyme que l’on peut lire dans un manuscrit et qui est construite sur l’idée que le plus grand exploit qu’ait fait Sagon consiste à avoir tué « la plus grand’beste » qui ait jamais existé en mourant. [→ voir ici ce document complémentaire]

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Documents pour aller plus loin

Bilan sur les enjeux

  • –  Une querelle sur un arrière-plan religieux…
  • –  … entre des poètes de la même génération…
  • –  … dont la visée principale est sociale (rivalités entre concurrents).

Transition

Au moment où les poètes dits de la Pléiade entrent sur la scène poétique, une autre querelle éclate (Ronsard / Saint-Gelais). Il n’est pas là question de religion, mais les enjeux sociaux sont analogues. Le voile sous lequel ils se dissimulent n’est plus celui de l’orthodoxie religieuse mais celui de l’esthétique poétique. Toutefois, comme dans la querelle Marot / Sagon, on peut considérer que ce n’est guère plus qu’un prétexte.

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B. La querelle entre Ronsard et Saint-Gelais (1550-1558)

a. Présentation des protagonistes

Mellin de Saint-Gelais (c. 1491-1558) est un poète reconnu, considéré comme un des meilleurs de la cour sous le règne de François Ier et encore sous celui de Henri II. Il a par ailleurs une place enviée à la cour : il est, jusqu’à sa mort, grand aumônier du roi et côtoie de fort près les plus puissants. C’est un homme qui compte à la cour de France, il est non seulement un grand poète, un grand musicien, mais aussi un homme influent, susceptible de faire avancer la carrière de ses amis, mais aussi de mettre des batons dans les roues de ses ennemis. Pourtant, l’histoire littéraire n’a pas retenu son nom, parce qu’il a un rapport suprenant pour nous à la diffusion de son œuvre : il se refuse à faire imprimer ses textes sous son nom. Ses œuvres circulent surtout de façon manuscrite ou par le biais de la musique, souvent de façon anonyme. On n’est pas toujours sûr de savoir si tel ou tel poème est ou non de lui.

Pierre de Ronsard est plus jeune (1524-1584) et entre en poésie au début du règne de Henri II, de façon tonitruante. Contrairement à Saint-Gelais, qui s’inscrit dans une esthétique de l’effacement de sa figure d’auteur, Ronsard tient à ce que son nom devienne immortel, à ce qu’on sache précisément ce dont il est l’auteur (en cela il se rapproche de Marot). Cette différence d’ordre esthétique est notamment mise en avant dans la querelle qui oppose les deux hommes, mais nous allons voir que des enjeux plus profonds de primauté à la cour justifient aussi très largement l’animosité qu’ils nourrissent l’un envers l’autre.

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b. Le déclenchement de la querelle : la scène de la « Mellinisation »

Rappelons tout d’abord les origines de la querelle. Le récit détaillé nous en connu par une élégie latine de Michel de L’Hospital, restée inédite jusqu’en 1587. L’Elegia nomine P. Ronsardi a cependant dû être composée dès 1550.

L’Hospital y raconte une scène de médisance dont il a été témoin, dans les premiers jours du mois de juin de cette même année : Mellin de Saint-Gelais, rapporte-t-il, s’empare de quelques morceaux choisis parmi les Odes du poète débutant (le recueil est une nouveauté éditoriale, qui vient juste de paraître, en février ou en mars 1550). Il entreprend de lire ces vers devant le roi d’une façon si outrancière que Henri II se moque de Ronsard. Voici son œuvre « mellinisée1 », le voici lui-même « pincé par la tenaille2 » du redoutable Mellin. Il souhaitait retentissante et grandiose son entrée sur la scène poétique ; il passe pour un prétentieux au ton ampoulé. Dans son épître latine, L’Hospital ne cache pas qu’il condamne le procédé. Il se place sans hésitation du côté de la victime que figure dès lors le jeune Ronsard. La sœur même du roi, Marguerite de France, soutient discrètement le jeune homme. Dans son intervention, L’Hospital, qui est un homme de Lettres mais aussi chancelier du roi, fait donc l’éloge de Ronsard. Toutefois, il ménage également en diplomate les susceptibilités de chacun et veille à ne pas jeter d’huile sur le feu, déjà bien vif entre les deux rivaux.

Si Saint-Gelais lui-même n’a pas donné sa version des faits – nous n’en avons en tout cas nulle trace – Ronsard réagit violemment à l’insulte qui lui a été faite et contre laquelle il n’a pu immédiatement se défendre puisque la scène, publique (à rapprocher de l’effet Cyrano décrit dans le documentaire L’Insulte n’est pas inculte), s’est déroulée en son absence.

1. Ronsard, « A Madame Marguerite ».

2. Ronsard, « Hymne triumphal sur le trepas de Marguerite de Valois Royne de Navarre ». [Retour dans le corps du texte]

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c. Les modalités, directes ou détournées, de l’affrontement

TC. La querelle Ronsard / Saint-Gelais – Exemplier.

Le fort de la querelle : 1550-1553

À l’époque où a lieu la scène dite de la « mellinisation », on a demandé à Ronsard de participer au Tombeau de Marguerite de Navarre, tante du roi morte en 1549 (voir l’exemplier, extrait I. a.). Ronsard en profite, de bien étrange manière, pour commencer à régler ses comptes avec Mellin. Entre juin et octobre 1550, il compose rageusement l’« Hymne triomphal » qui paraît en avril 1551 dans la seconde édition du Tombeau de Marguerite. Il s’agit certes de célébrer la défunte reine de Navarre. Mais, comme souvent chez Ronsard, le propos est plus centré sur ses propres ennuis que sur Marguerite. Le lecteur a l’impression que cet éloge tardif – la reine est morte en 1549 – est aussi, et peut-être surtout, un prétexte à l’auto-célébration pour le jeune poète. La dernière strophe, en particulier, est pour le moins surprenante. Ronsard invoque Marguerite, que la mort a métamorphosée en une sorte de « bonne fée ». Dans sa prière, le poète sollicite la protection de cet esprit bienveillant contre la méchanceté de Mellin. C’est même sur le prénom de cet ennemi que se clôt la célébration de la défunte :

Je te salue, ô l’honneur
De mes Muses, et encore
L’ornement et le bon heur
De la France qui t’honore :
Ecarte loing de mon chef
Tout malheur, et tout mechef :
Preserve moy d’infamie,
De toute langue ennemie,
Et de tout acte malin :
Et fay que devant mon Prince
Desormais plus ne me pince
La tenaille de Melin.

Nicolas Denisot, qui supervise l’ouvrage et se place résolument dans le camp de son ami Ronsard, note en marge de ces vers : « Il entent Melin de Sainct-Gelais, qui trop envieusement blâma ses œuvres devant le Roy » (voir exemplier I. b.). La discrétion d’un Michel de L’Hospital n’est plus de mise. L’affaire est sortie de la cour. Elle s’étale sur la place publique par le biais de la publication imprimée à laquelle Mellin, lui, ne recourt jamais.

Ronsard ne se contente pas d’écrire un seul poème à ce sujet. Il multiplie les allusions plus ou moins directes à l’épisode de la « mellinisation » dans plusieurs poèmes. Parmi ces textes, on peut évoquer celui qu’il adresse à Marguerite de France, sœur de Henri II, et qui paraît en 1552 (voir exemplier I. c.). Ronsard entre dans le détail de l’attaque subie par ses odes. Parallèlement, il développe une triple stratégie de défense (et d’attaque !) :

  • D’une part, il met en évidence la faveur que lui accorde avec bienveillance la princesse, et insiste sur le soutien qu’elle a témoigné à son égard lorsqu’elle a assisté à la scène de la médisance – ce qui est une façon de montrer au lecteur qu’il a de puissants appuis au plus haut niveau de la cour, au moins aussi puissants que ceux dont bénéficie son adversaire.
  • D’autre part, il manifeste son violent mépris à l’égard de l’« Envieux miserable » qui s’en est pris à lui. Il le rabaisse, en le présentant ainsi :

[…] un blasmeur avec ses roles,
Pleins de mes plus braves parolles,
Et des vers qui sont les plus miens,
Grinçoit la dent envenimée,
Et aboyoit ma renommée,
Comme au soir la Lune est des chiens.
Se travaillant de faire croire
Au Roy ton frere, que la gloire
Me trahissoit villainement,
Et que par les vers de mon œuvre,
Aultre chose ne se decœuvre
Que mes louenges seulement.

  • Enfin, il en profite pour se rehausser : si Mellin n’est plus sous sa plume qu’un « chien » qui aboit et quelqu’un qui se comportement « villainement » (c’est-à-dire à la façon d’un « villain », un paysan), Ronsard se représente pour sa part sous les nobles traits d’un vaillant guerrier, armé d’un arc dont les flèches semblent tomber du ciel, comme un châtiment divin :

Ce n’est ainsi qu’on me depite,
Plustost courageux on m’incite
A lâcher mes traictz aguisez,
Tombans du ciel comme tempeste,
Pour venir fouldroyer la teste
De ces vieux masques deguisez.

Les amis de Ronsard s’empressent par ailleurs de venir à sa rescousse et de lui manifester leur soutien en cette circonstance certes malheureuse mais aussi au fort potentiel publicitaire. C’est l’occasion de faire penser à un conflit générationnel, même si cette analyse est très simplificatrice : les vieux poètes marotiques seraient envieux des jeunes talents avant-gardistes qui investissent la scène poétique sous Henri II.

Certains, comme Denisot ou Muret soutiennent directement Ronsard, en nommant Mellin (voir exemplier, Ib et Ie), d’autres se montrent plus allusifs ou retors. Ainsi, Du Bellay (qui, tout au long de sa carrière, entretient avec Mellin des relations plus passionnelles encore que Ronsard) a l’air de reconnaître l’importance de Saint-Gelais et de faire son éloge (c’est un grand poète, etc.) mais il se débrouille tout de même pour faire comprendre aux gens qui sont au courant de la querelle qu’il s’oppose à lui. Alors même qu’il fait mine de vouloir calmer le jeu, Du Bellay se débrouille souvent pour raviver l’hostilité de Saint-Gelais par des piques fourbes.

⇒ Ainsi, que ce soit de façon frontale ou de manière plus hypocrite (ou tout au moins insinuative), les amis de Ronsard imposent au public – de la cour et de la ville – le sentiment qu’existent entre eux une forte complicité et une grande solidarité, et qu’ils ne laisseront pas impuni l’affront subi par l’un des leurs. Comme dans la querelle précédente entre Marot et Sagon, il ne s’agit pas ici – ou pas seulement – d’une affaire d’hommes isolés. De la scène de « mellinisation » devant le roi en passant par les virulentes réactions de la victime et les prises de positions d’amis, l’affaire devient publique et dessine des camps.

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→  Tentatives d’apaisement

Pourtant, assez rapidement, les amis de Ronsard les moins belliqueux ainsi qu’un certain nombre de poètes qui se refusent à prendre parti pour l’un ou l’autre de ces groupes, tâchent d’apaiser les tensions.

Par exemple Pontus de Tyard, dans son « Chant en faveur de quelques excellens Poetes de ce temps » (1551), associe les poètes marotiques et les nouveaux venus. De cette façon, il s’emploie à imposer l’image d’une communauté poétique unie dans l’excellence.

On connaît surtout le rôle de Michel de L’Hospital dans ces négociations de paix. Il écrit le 1er décembre 1552 une lettre en latin adressée à Jean de Morel, ami de Ronsard, dans laquelle il fait un état de la situation et indique la conduite à tenir selon lui pour sortir du conflit (cf. exemplier II a.) :

Nos courtisans, qui mettent en branle éclairs et tonnerre et font ainsi trembler les hommes, redoutent étrangement les vers de notre Ronsard. D’après ce que je vois, ils cesseront un jour, moins par sympathie que par crainte, de médire de lui ou d’en parler sans retenue ; ils m’assurent même que dorénavant ils ne feront plus que chanter ses louanges. Vous veillerez donc avec le plus grand soin à ce qu’il ne subsiste de Ronsard aucun vers qui porte atteinte à leur considération, et vous lui conseillerez de faire l’ignorant sur tout ce qu’il sait, car il n’est pas avantageux à sa gloire naissante d’avoir tant de détracteurs et de rivaux puissants, surtout quand ils font les avances et recherchent spontanément ses bonnes grâces. Je demande plus encore : que dans les étrennes qu’il prépare depuis quelque temps, il insère à l’adresse de Carle, évêque de Riez, et de Saint-Gelais, des vers qui témoignent de sa bienveillance à leur égard, puisqu’ils me paraissent chanter la palinodie.
Si je ne pensais pas que ce fût l’intérêt de Ronsard, que j’ai de bonnes raisons de chérir, je ne vous aurais jamais parlé ainsi. J’allais oublier une recommandation importante : que dans ces vers il s’abstienne des nouveautés bizarres, s’il veut plaire ; du même coup il montrera qu’il le peut quand il le veut, et que s’il s’en passe, contrairement à ses habitudes, c’est de propos délibéré et non par défaut de réminiscences antiques. Vous comprenez mieux ma pensée que je ne puis l’expliquer. Enfin, vous ne me répondrez pas point par point, mais d’après le canevas suivant : vous direz qu’ayant parlé à Ronsard, vous avez appris de sa bouche qu’il n’a soupçonné personne, ni l’évêque de Riez, ni d’autres : – qu’il pense avoir leurs sympathies, n’ayant pas voulu les offenser ; – que, s’il a des envieux qui le desservent auprès du roi, il ne veut avoir d’autres patrons et défenseurs que les deux hommes, auxquels il est lié, sinon par le commerce d’intime amitié, du moins par la communauté des goûts littéraires. Répondez-moi dans ce sens-là, car je veux montrer votre lettre à l’évêque de Riez, pour améliorer en fin de compte des relations qui ont mal débuté. Et je pense pouvoir y réussir, car il y a en eux moins de méchanceté que d’ambition et d’amour de la gloire. Or, qu’y a-t-il de plus glorieux que d’être célébré par les vers d’un poète fameux ?

On voit que Michel de L’Hospital propose ici un véritable plan de bataille, dans lequel Lancelot de Carles, partisan de Saint-Gelais, a un rôle à jouer. C’est que Saint-Gelais n’est pas seul. Il est plus rare que ses partisans prennent le public à témoin du soutien qu’ils lui apportent. Mais à la cour, de vive voix, il est des hommes de poids pour se ranger dans son camp.

Jean de Morel relaie les sages conseils de Michel de L’Hospital auprès du fougueux Ronsard. Celui-ci accepte de faire un geste de bonne volonté pour s’engager sur la voie de la réconciliation. Mais cela lui coûte manifestement, comme semble l’indiquer le caractère elliptique de sa réponse à Morel, datée de l’hiver 1552 (exemplier II b et fac-simile) :

Monsieur, je vous suppli vouloir tant faire de bien à ce pauvre enroué et morfondu et lui despartir de vos nouvelles si avès rien apris de nouveau depuis que je ne vous vy. L’Ode de Sainct-Gelays est faiteet ne veux la lui faire tenir sans vous l’avoir premièrement communiquée.
Je me recommande humblement aux plus que divines Grâces et Charités de Melle de Morel et aux vostre pareillement.
Votre obeissant frère, serviteur et amy,
Ronsard

Parallèlement à ces négociations en sous-main, Guillaume Des Autels, dans une pièce publiée dans L’Amoureux repos, appelle de ses vœux « l’accord de messieurs de Saingelais, et de Ronsart » (cf. l’exemplier, II c.), la concluant par ses vers :

Comment pourroit ce mortel fiel
Abbrever ta gracieuse ame,
O Mellin, Mellin tout de miel,
Mellin tousjours loin de tel blame ?
Et toy, divin Ronsart, comment
Pourroit ton haut entendement
S’abaisser à ce vil courage ?
Le champ des Muses est bien grand :
Autre que vous encores prend
Son droit en si bel heritage :
Mais vous avez la meilleur part.
Si maintenant je l’avoys telle,
Je ferois la paix immortelle
DE SAINGELAIS, ET DE RONSARD.

Cette paix immortelle, pourtant, reste encore un horizon bien lointain.

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→ Des braises encore fumantes, 1553-1558

Certes, Ronsard a consenti à écrire les vers qui doivent mettre un terme à la querelle. Longtemps, les historiens de la littérature ont considéré que la publication de ce que l’on nomme communément « l’ode de réconciliation », en 1553, mettait un terme au conflit. Toutefois, loin d’être franche et complète, cette paix reste ambiguë et il faut beaucoup plus de temps pour que les relations de Saint-Gelais et de Ronsard s’apaisent réellement – si tant est qu’elles se soient un jour apaisées.

Quelles preuves peut-on en apporter ? Sans toutes les donner ici, on peut en retenir trois qui sont doublement intéressantes :

  1. Tout d’abord, parce les deux poètes emploient des moyens variés pour traduire une animosité qui n’est plus véritablement autorisée à éclater au grand jour, mais qui subsiste pourtant entre eux.
  2. Ensuite parce que les choix textuels et éditoriaux effectués par les deux poètes sont révélateurs de l’attitude différente des deux hommes (à rapprocher du documentaire L’Insulte n’est pas inculte, dans lequel on a vu que les modalités de l’insulte en disaient plus sur l’insulteur que sur l’insulté). On observe ainsi :
    • une attitude plus fougueuse, agressive et guerrière chez le jeune Ronsard.
    • une attitude plus retorse, subtile et incidieusement humiliante chez le courtisan expérimenté qu’est Saint-Gelais.

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℘ La fourberie insultante des « pièces recyclées »

[exemplier 3. a.]

En un effet de miroir, Ronsard et Saint-Gelais s’envoient mutuellement des pièces élogieuses dans lesquelles figurent le nom de l’autre (colonne de droite dans les textes de l’exemplier) :

* Texte de Ronsard

Dans Les Amours de 1553, recueil qui met en scène la pseudo-réconciliation, Ronsard intègre un sonnet dans lequel il dit que pour être à la hauteur de la célébration de la dame aimée, il lui faudrait avoir les qualités d’autres grands poètes :

  • v. 8, Pontus de Tyard (« Masconnois Pontus »),
  • v. 10-11 référence à Du Bellay,
  • v. 13-14 référence à Jean-Antoine de Baïf
  • et, v.12, Saint- Gelais.

On remarque que…

  • le nom de « l’ennemi » est enserré dans une liste d’amis (Tyard, Du Bellay et Baïf sont tous de sa « bande ») ;
  • la référence qui est consacrée à Saint-Gelais est moins détaillée que celle des autres : aucune qualité particulière n’est mise en évidence, alors que le poème souiigne
    • la « fureur » de Pontus (ce terme est positif ici : le poète est animé par un souffle et un élan divin lorsqu’il écrit),
    • évoque la dimension « divine » de la « chanson divine » de Du Bellay
    • ou mentionne les « vers dorez du biendisant Baïf » ;
  • mais surtout, cette pièce n’est pas nouvelle : elle a déjà été publiée dans la première édition des Amours, en 1552, et Ronsard s’est contenté de remplacer le nom de Des Autels, présent dans la version initiale, par celui de Saint-Gelais.

* Texte de Saint-Gelais

Toujours dans le même recueil de Ronsard, est publié un sonnet liminaire (c’est-à-dire placé avant le début du recueil lui-même) de Saint-Gelais qui commence « D’un seul malheur… » et dans lequel le poète paraît « rendre la politesse » à Ronsard. Il y dit que la dame qu’il aime ne peut se plaindre que d’une chose, c’est de ne pas avoir été aimée de Ronsard avant de l’être de Saint-Gelais, parce qu’il l’aurait si bien célébrée que son nom serait devenu immortel (paraphrase des quatrains). Dans les tercets, il suggère que Ronsard et lui pourraient se compléter pour bien louer la dame : si Ronsard éprouvait un amour aussi fort que celui que ressent Saint-Gelais, ou si Saint-Gelais était aussi intelligent que Ronsard, ils écriraient un éloge parfait. Mais parce que Ronsard n’est pas assez épris, et Saint-Gelais pas assez malin, ils manquent tous deux leur but.

On remarque ici que…

  • l’éloge est ambigu : un « entendement » plus fort est certes concédé à Ronsard, mais la force de l’amour reste à Saint-Gelais ;
  • surtout, le « ô Ronsard » du v. 3 remplace le « ô Clément » (i.e. Marot) d’une version vraisemblablement antérieure.

⇒ Ainsi, les deux poètes, par ce jeu de miroir, usent de l’implicite. Ils ont l’air de se faire des courbettes, mais en fait, en envoyant un poème mentionnant auparavant quelqu’un d’autre à celui qu’ils sont obligés de caresser dans le sens du poil alors qu’ils n’en ont pas envie, ils laissent entendre que la réconciliation n’est qu’apparente (c’est comme offrir à quelqu’un un cadeau qu’on avait prévu pour quelqu’un d’autre en lui faisant bien comprendre qu’au départ le cadeau n’était pas pour lui).
Certes l’hommage n’est pas négligeable. Ainsi, offrir à Ronsard, qui aspire à devenir le prince des poètes français, une pièce qui était destinée au précédent tenant du titre, Clément Marot, peut être considéré comme une forme de reconnaissance de la grandeur du jeune poète. On a toutefois l’impression que, par la substitution de nom, le gage de paix est donné et retiré dans le même mouvement.
Cet échange déjà crispé est accompagné d’autres pièces de Ronsard, notamment de la fameuse ode de réconciliation, réclamée par Michel de L’Hospital et Jean de Morel.

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℘ L’agressivité subtilement menaçante de Ronsard

[exemplier 3. b.]

De fait, une étonnante agressivité est décelable au sein même de la pièce de réconciliation.

Avant de s’intéresser à son contenu, il faut d’abord examiner sa place dans le recueil. Le poème est suivi par le célèbre poème des « Isles fortunées » (voir l’extrait reproduit dans la fiche « Non, les poètes de la Pléiade ne sont pas 7 ») qui établit une liste des membres de la « bande » de Ronsard, bande dans laquelle ne figure bien évidemment pas Saint-Gelais. On peut considérer que cette proximité dans le livre indique implicitement que Ronsard veut bien consentir à des efforts mais qu’une limite doit être clairement posée entre ceux qui font partie de son camp et ceux qui restent des adversaires. Saint-Gelais fait assurément partie de ces derniers.

Le texte adressé à Saint-Gelais lui-même montre aussi ce souci qu’a Ronsard de marquer clairement son territoire. Il adopte précisément le ton dont le poète de cour s’était moqué lors de sa cruelle lecture à voix haute devant le roi. Le souffle, d’emblée, est épique. Après des considérations générales qui établissent un parallèle entre la querelle des deux poètes et un véritable choc des Titans, la replaçant ainsi dans un contexte cosmique, Ronsard en appelle à la sagesse de Mellin, et à sa culture, puisque l’exemple homérique est censé lui servir de leçon :

Nous aussi, Melin, qui ne sommes
Immortels, mais fragiles hommes,
Suivant cet ordre, il ne fault pas
Que nôtre ire soit immortelle,
Balançant sagement contre elle
La raison pour juste compas.
N’as-tu point leu dedans Homere,
Lors que plus l’ardante colere
Achille enfloit contre son Roi,
Que Pallas la sage guerriere
Lui happant les cheveus derriere
Tout grommelant l’arresta coi ?

Le jeune poète déploie un imposant intertexte. Il fait référence ici à Homère, plus loin dans le poème à Horace, Virgile et Ovide. Le procédé a le double mérite…

  • de hisser l’épisode concernant Ronsard et Saint-Gelais au même rang que d’imposants combats mythologiques
  • et de signaler à l’interlocuteur, qui s’était moqué de cet étalage de culture antique, que les critiques reçues n’ont pourtant pas fait renoncer le jeune poète à cette veine hautaine.

De plus, en écrivant cela, Ronsard ne respecte pas tout à fait les conseils d’apaisement qu’avaient formulés Michel de L’Hospital : celui-ci, dans sa lettre de 1552 précédemment mentionnée (voir ici), demandait en effet que Ronsard « s’abstienne des nouveautés bizarres ». Or cette profusion élististe de références à l’Antiquité fait partie de ces « nouveautés » qui lui sont reprochées. En persistant dans cette voie, Ronsard montre ainsi qu’il ne renoncera pas à un désir de grandeur dont il n’accepte pas qu’il soit jugé ridicule.

Bien sûr, comme on l’attend de lui, le jeune poète présente des excuses. Mais il procède d’une façon qui le dédouane d’une possible faute.

  • D’abord, avance-t-il, ce n’est pas lui qui s’est mis en colère mais c’est l’ire (c’est-à-dire la colère), personnifiée qui se serait emparée de lui et l’aurait manipulé, comme un pantin, le « força[nt] » à agir comme elle le souhaiterait. L’argument est renforcé par la position du « monstre d’Ire » en sujet des deux premiers verbes, tandis que la première personne est parallèlement réduite à celle d’objet, dans l’extrait suivant :

Las ! ce monstre, ce monstre d’Ire
Contre toi me força d’écrire,
Et m’élança tout irrité,
Quand d’un vers enfielé d’Iämbes
Je vomissoi les aigres flambes
De mon courage dépité.

  • Ensuite, poursuit-il, les propos qu’on lui a rapportés justifiaient ces vomissements haineux :

Pource qu’à tort on me fit croire
Qu’en fraudant le pris de ma gloire
Tu avois mal parlé de moi,
Et que d’une longue risée
Mon œuvre par toi méprisée
Ne servit que de farce au Roi.

  • Enfin, les excuses à Mellin ne s’imposent que si c’est « à tort » qu’il a été accusé, et qu’on a « f[a]it croire » quelque chose de faux à Ronsard.

C’est une façon pour Ronsard d’affermir sa position, alors même que le fait de présenter des excuses aurait pu sembler l’affaiblir. Il verrouille les possibilités désormais offertes à Saint-Gelais :

Si le poète n’a effectivement pas dit du mal de Ronsard, alors la querelle n’est qu’un fâcheux malentendu et Mellin ne peut plus être soupçonné d’être un ennemi de Ronsard, mais se trouve au contraire nécessairement enrôlé dans le camp de ses amis – ou, tout au moins, de ceux qui n’ont jamais eu en tête de critiquer le jeune poète.
Dans ce scénario (1), Ronsard ne perd nullement la face :
— il n’aurait jamais été ridiculisé par un grand poète ;
— il n’est même pas responsable de sa propre réaction agressive puisqu’il aurait été victime de faux bruits :
— les seuls coupables de l’affaire seraient ceux qui ont fait circulé cette rumeur.

Si Saint-Gelais est bien l’auteur de cette coupable médisance, il se trouve, coincé par l’argumentaire de Ronsard et, quel que soit son choix, forcément en position de faiblesse par rapport à lui.
Soit il assume avoir « mal parlé de » Ronsard : dans ce scénario (2) Saint-Gelais n’aurait donc pas été accusé « à tort ». Les excuses conditionnées de Ronsard n’auraient alors plus lieu d’être. Mieux même : Saint-Gelais, désormais agresseur explicite, serait le seul responsable du fait que la querelle ne s’éteigne pas ;
Soit il n’assume pas avoir « mal parlé de » Ronsard et nie s’être moqué de Ronsard : dans ce scénario (3), les apparences extérieures donneraient la même impression que dans le scénario (1). Mais, pour tous ceux qui connaîtraient la vérité, Saint-Gelais aurait menti et manqué à l’honneur.
Cette dernière hypothèse est sans doute la plus vraisemblable pour Ronsard, puisqu’il  fait ici forcément semblant de croire qu’il a été trompé par de fausses rumeurs. De fait, il sait par des témoins sûrs – L’Hospital, Marguerite de France – , hautes et dignes personnalités de la cour dont on ne peut pas mettre la parole en doute, que la scène de médisance a bien eu lieu. On comprend donc que, dans le fond, Ronsard suppose que la parole de Mellin est de peu de foi. Il lui faut donc se prémunir contre une nouvelle perfidie et lui faire comprendre, derrière d’apparentes excuses, qu’en réalité il n’est pas dupe. C’est ce qui explique la menace implicite (en mauve) qui perce dans les vers suivants :

Car d’une amour dissimulée
Ma foi ne sera point voilée
(De faus visages artisan)
Croiant seurement que tu n’uses
Vers tes amis, des doubles ruses
Dont se deguise un courtizan.

Le jeune poète, tout en s’avançant vers Saint-Gelais, comme on l’y contraint, veille ainsi à se présenter sous les traits valorisants d’un homme franc, noble et digne, qui contraste  fortement avec l’hypocrisie courtisane dont le lexique sature l’extrait (voir les termes en gras) et dont l’accusation plane lourdement sur son destinataire. De fait, il faut lire le « Croiant seurement » du quatrième vers par antiphrase : Ronsard ne croit pas du tout que Saint-Gelais n’est pas « faux ». Mais, en le lui disant ainsi, il exprime tout d’abord tout le mépris qu’il a pour cette fausseté et, surtout, fait implicitement comprendre à Saint-Gelais qu’il continue à se méfier de lui : s’il s’avise de faire preuve de duplicité (par « des doubles ruses ») et de manquer à sa parole, il saura lui dicter sa loi.

⇒ Certes l’ode à Saint-Gelais est bien un gage de réconciliation mais on sent tout de même Ronsard sur la défensive, n’acceptant d’avouer ses torts qu’à la condition de garder la main sur la situation.

[exemplier 1. d et e]

Ajoutons enfin que, dans le recueil des Amours de 1553 figure encore le très agressif sonnet « De soingz mordentz » (voir exemplier 1. d.). Accompagné du commentaire de Muret (1. e.), il ne laisse aucun doute sur le fait que c’est Saint-Gelais, « principal capitaine » des détracteurs du jeune poète, qui est implicitement visé par cette violente provocation.

La réconciliation, forcée, n’est donc pas aussi sincère qu’on a bien voulu le dire – ou le croire. De façon très habile, Ronsard et Muret se répartissent ici les rôles. Ronsard attaque violemment mais ne nomme pas sa cible. Muret précise l’allusion pour qu’aucun doute ne subsiste, mais là encore le lecteur averti comprendra par lui-même que le poète visé est Saint-Gelais.

La stratégie, là encore, est collective. C’est une façon de montrer qu’une « bande » fait corps derrière Ronsard attaqué, même lorsque les circonstances imposent de ne plus combattre à découvert. On se tient alors sur une ligne de crête entre explicite et implicite, provocation maintenue mais suffisamment discrète pour rester en arrière-plan de l’apparente volonté réconciliatrice.

Or ce sonnet, et son commentaire sont encore présents dans l’édition des Œuvres complètes de Ronsard, en 1560, deux ans après la mort de Saint-Gelais et alors même que Ronsard n’hésite pas, dans des cas bien moins gênants, à retirer ou modifier certains de ses anciens poèmes à l’occasion de nouvelles éditions. Le fait que ce sonnet soit malgré tout maintenu laisse entendre que si la querelle s’est apparemment calmée, elle n’a en fait jamais cessé de couver sous la cendre, y compris après la mort de l’un des protagonistes.

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℘ L’habileté courtisane de Saint-Gelais qui insulte Ronsard en ayant l’air de faire son éloge

Les manifestations fielleuses de Mellin de Saint-Gelais lui-même renforcent l’impression que, si la querelle ne se poursuit plus au grand jour à partir de l’ode de réconciliation, elle n’est pas pour autant complètement réglée.

Saint-Gelais, contrairement à Ronsard et à ses amis, ne diffuse que peu de pièces concernant ce différend. Il est possible que certains poèmes, qui font allusion à un ennemi, fassent implicitement référence à cette affaire. Mais il est difficile de dater ces pièces et s’avancer sur ce terrain est donc périlleux. Il semble, au vu de ce que l’on peut reconstituer à partir des pièces publiées par Ronsard et ses défenseurs, que ce soit plutôt dans des conversations à la cour, sans laisser de traces écrites de ses perfidies, que Saint-Gelais s’en soit pris au jeune poète : verba volant, scripta manent (les paroles s’envolent, les écrits restent).

Dans les rares pièces que nous pouvons rattacher avec certitude à l’épisode de la querelle, le ton qu’il adopte est celui d’un courtisan habile. Il fait preuve d’une sorte de rondeur mordante : il ménage ses effets pour que ses attaques soient perceptibles sans qu’on puisse pour autant lui reprocher d’avoir eu une intention satirique. On peut d’ailleurs considérer que la scène originelle de la mellinisation procédait de la même démarche : Saint-Gelais n’a pas commenté le texte de Ronsard. Il s’est contenté d’en faire la lecture. Il pouvait se défendre, non sans une certaine insolence, en assurant qu’il avait eu l’intention de mettre en valeur le texte, et non de le ridiculiser. La responsabilité de l’interprétation moqueuse incombait alors aux seuls auditeurs, qui avaient jugé bon d’en rire.

[exemplier 3. c]

Or des traces de ce fiel se lisent dans une pièce au moins de Mellin, postérieure à la date de 1553 généralement retenue pour la réconciliation avec Ronsard. Il s’agit d’un sonnet, apparemment élogieux, qui semble avoir été destiné à figurer dans les liminaires du Bocage, recueil de Ronsard publié fin 1554. Pourtant ce poème n’a été publié dans aucune édition imprimée du XVIe siècle. Les manuscrits qui le reproduisent sont rares. Quand on la lit, pourtant, la pièce a d’abord l’air d’être très élogieuse. Saint-Gelais semble en effet faire l’éloge du recueil de Ronsard. Il nous dit ainsi que…

  • les poèmes de ses « sacrez bocaiges » (v.1) s’élèvent « jusques aux nues » (v.2), c’est-à-dire jusqu’au ciel ;
  • « les neuf seurs » (v.6), c’est-à-dire les Muses, sont perceptibles dans le chant de Ronsard
  • toute la nature est à l’écoute de Ronsard, qui est un nouvel Orphée (1er tercet), etc.

Mais, si l’on prend en considération le contexte et qu’on se souvient qu’il a été justement reproché à Ronsard d’avoir un caractère prétentieux et de faire preuve d’une totale absence d’humilité , la pointe finale du sonnet – ce que l’on nomme le concetto – incite à mettre cet éloge à distance et en retourner le sens :

Superbe au Ciel, humble entre les bergiers

En effet, le dernier hémistiche peut être lu par antiphrase car Ronsard n’a rien d’un humble berger, même dans ses Bocages. C’est précisement de sa « trompe clair sonnante », toute flamboyante d’orgueil et de « superbe » (terme de sens proche mais qui n’est pas forcément péjoratif à la Renaissance), que Saint-Gelais s’était moqué quatre ans plus tôt.

Ces indices nous incitent donc à ne rien prendre de ces apparents compliments au pied de la lettre. Mellin se montre en quelque sorte trop élogieux pour être honnête. Choisir précisément de louer ce qu’il avait auparavant moqué, c’est saper les fondations de la célébration. Et Mellin de Saint- Gelais, sous couvert d’honorer Ronsard, va bien plutôt remuer le couteau dans la plaie de son orgueil.

On peut s’interroger sur les conditions de composition de la pièce. Il est envisageable que Saint- Gelais ait été sollicité pour donner ce liminaire. Au lieu de refuser, ce qui aurait été une manière frontale de rappeler que le conflit entre les deux poètes n’était pas clos, il a pu faire mine de consentir – comme il l’avait sans doute déjà fait au moment de livrer sa pièce recyclée en vue d’une publication dans le recueil des Amours – mais en la rendant finalement impubliable par un Ronsard qui ne pouvait être dupe du stratagème et qui a forcément percé l’ironie de Saint-Gelais, puisqu’il ne l’a pas publiée. Saint-Gelais tire ainsi fort habilement son épingle du jeu.


⇒ On a vu que par le jeu des rééditions, Ronsard maintient dans ses recueils, même postérieurs à la mort de Saint-Gelais, des textes apparentées à la querelle, même si le côté le plus violent en est émoussé. On peut en déduire qu’il conserve vraisemblablement une dent contre son vieil adversaire, tout comme un certain nombre de ses amis (mais pas tous ! Jean-Antoine de Baïf, par exemple, qui est très ami avec Ronsard, l’est aussi avec Saint-Gelais). Il y a des raisons esthétiques à cela (notamment concernant les choix de diffusion et la façon d’envisager la figure d’auteur), des raisons liées aux caractères des protagonistes, mais aussi des raisons sociales, de place à la cour. Pour n’en apporter qu’une preuve, indiquons qu’en 1558, à la mort de Saint-Gelais, Ronsard est nommé pour lui succéder dans la fonction d’aumônier du roi.

La mort de son adversaire plus âgé lui a donc permis d’accéder à la place qu’il convoitait. Pour autant, par-delà la mort, on peut se demander si les poètes dits de la Pléiade ne conservent pas de l’antipathie (peut-être mêlée de jalousie) à l’égard de celui qui s’était tant moqués d’eux et qui les avaient nargués en occupant une place très proche du roi et des puissants qu’ils convoitaient eux-mêmes. Cette hypothèse peut notamment être faite à la lecture du Tombeau que Du Bellay est le seul à consacrer à Mellin au moment de sa mort (qui a lieu quelques mois à peine avant celle de Henri II).

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Annexe / Le tombeau de Saint-Gelais : un ultime coup de pied de l’âne sous couvert d’éloge ?

⇒ Annexe  : DC4 et TC corpus 6. L’étrange tombeau de Saint-Gelais par Du Bellay – un ultime coup de pied de l’âne sous couvert d’éloge ?
Lecture facultative sur le même sujet : « « J’irai cracher sur vos tombes » : l’étonnant hommage de Du Bellay à Saint-Gelais ».

sg-10-04-44.jpgD’une façon que Saint-Gelais lui-même n’aurait sans doute pas reniée, Du Bellay a l’air de faire l’éloge du poète disparu en vers latins, mais certaines bizarreries nous poussent à nous demander si cet éloge est à lire au pied de la lettre. C’est notamment le cas pour la dernière pièce du tombeau, qui est censée être la traduction latine de ce que Du Bellay présente comme l’un des derniers poèmes auquel Saint-Gelais aurait travaillé avant sa mort. Or on remarque :

  • que cette traduction en latin est plus violente que la version française que l’on connaît aussi, sans pouvoir affirmer à 100% qu’elle est de Saint-Gelais ;
  • qu’elle est d’une grossièreté qui contraste avec ce que l’on peut attendre dans un tombeau ;
  • que ceux dont on s’y moque violemment sont les roux – or l’on sait, par un portrait du temps, que Mellin de Saint-Gelais était roux.

Pour l’heure on ne peut avoir de complète certitude sur les intentions de Du Bellay, faute d’éléments totalement probants. Mais Du Bellay n’est pas un maladroit, et il a le sens de la satire. Dans cette mesure, on peut envisager, avec beaucoup de prudence toutefois, qu’il lui a réservé un dernier coup de pied de l’âne, par-delà la mort.


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C. La querelle entre Ronsard et les Réformés (c. 1563)

a. Le contexte religieux et politique en France : première guerre civile

Une fragilité politique qui explique l’aggravation des tensions

Henri II meurt accidentellement en juillet 1559. Son fils aîné, François II, lui succède. Mais il n’est âgé que de 15 ans. Il est bien jeune pour régner pleinement et il délègue le gouvernement du royaume à ses cousins catholiques, les Guise. Les Réformés sont insatisfaits de la tournure que prend la politique du pays. Les tensions montent d’un cran.

Dès mars 1560 a lieu la conjuration d’Amboise (également appélée « tumulte d’Amboise »). Certains nobles réformés prennent les armes dans l’intention d’enlever le roi pour le soustraire à l’influence des Guise et obtenir le procès de ces derniers. Cette conjuration mal préparée échoue. Ceux qui avaient fomenté l’attaque du château d’Amboise sont faits prisonniers. La répression est immédiate et violente. Elle laisse des traces très douloureuses dans la mémoire protestante.

Dans les mois qui suivent, pourtant, certains hommes influents dans le royaume essaient encore de contrôler la montée des tensions, de trouver des compromis qui permettent de dénouer le conflit qui est de plus en plus fort. C’est par exemple le cas de Michel de L’Hospital (dont on a déjà vu qu’il s’était également employé à apaiser la querelle entre Ronsard et Saint-Gelais).

Mais très vite, le royaume est de nouveau confronté à une situation délicate et périlleuse : François II, de santé fragile, meurt le 5 décembre 1560. C’est son frère, Charles IX, qui doit lui succéder. Mais il est encore plus jeune : il n’a que dix ans. Sa mère, Catherine de Médicis, est nommée gouvernante du royaume (régente).

Pendant les mois qui suivent, la situation est embrouillée, aussi bien sur le plan religieux que sur le plan politique. On note des hésitations entre une orientation fermement partisane en faveur des catholiques, et une autre tolérante à l’égard des idées nouvelles. Le spectre d’une guerre civile menace, chacun en prend conscience.

À ce moment, la première guerre civile menace mais ne s’est pas encore déclenchée. C’est le massacre de Wassy, en Champagne, le 1er mars 1562, qui va faire basculer la France dans le conflit ouvert. Rappelons-en brièvement les circonstances et les faits.

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→ Le déclenchement de la première guerre civile

François de Guise, chef de la maison de Lorraine, catholique intransigeant, rentrait d’un voyage diplomatique. Il était accompagné de deux cents cavaliers. En chemin, ils font une étape à Wassy. C’est un dimanche matin, ils ont décidé d’entendre la messe. Or ils constatent qu’a lieu, à l’intérieur de la ville un prèche calviniste réunissant 600 personnes, alors que la loi imposait que ce type de culte réformé ne puisse avoir lieu qu’à l’extérieur des villes.

Chargés de s’informer de la situation, les hommes du duc ne tardèrent pas à échanger des injures avec les réformés, qui répondirent à coups de pierres. L’assaut fut donné contre la grange où ces derniers se tenaient. L’affrontement fit, selon les estimations, vingt à cinquante morts, dont un enfant et cinq femmes, et plus d’une centaine de blessés. (Olivia Carpi, Les Guerres de religion, Ellipses, 2012, p. 150).

Certes, ce n’était pas la première fois qu’un tel drame survenait (à Cahors, le 19 novembre 1561, on avait déjà déploré une cinquantaine de morts en des circonstances analogues) et l’attaque n’avait sans doute pas été préméditée. Mais c’était la première fois en revanche qu’un personnage aussi important que le duc de Guise était mêlé à de telles exactions. C’est ce qui donne un particulier retentissement au massacre et met le feu aux poudres.

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b. La question de l’engagement de Ronsard

Ronsard, un catholique modéré tenant de l’ordre

Ronsard s’est constamment gardé, jusqu’à cette première guerre civile, de prendre position sur les questions religieuses pourtant centrales à cette époque. Certes, officiellement, il est détenteur de fonctions religieuses catholiques. Dès 1543 (à 19 ans), il reçoit la « petite tonsure », c’est-à-dire la marque des ordres mineurs qui lui garantissent des bénéfices ecclésiastique à vie. Depuis 1558, il est également grand aumônier du roi. Mais il ne dit pas la messe, par exemple. Ces titres sont plus des garanties sociales que le signe de convictions spirituelles profondes. D’ailleurs, dans le même temps, il écrit des poèmes plus inspirés de l’antiquité païenne que des évangiles, ainsi que des chants amoureux parfois très sensuels. Cela nous étonne aujourd’hui. Mais ce n’est pas inhabituel en son temps.

Sur le plan spirituel, on peut dire qu’il est catholique mais pas « intégriste ». Il écrit souvent que ce qui le lie d’abord à l’Église romaine c’est la tradition familiale : il ne voit pas l’intérêt de rompre la tradition de ses aïeux en changeant de confession religieuse.

Au-delà de la dimension strictement religieuse, sur un plan politique, il lui semble surtout capital de ne pas provoquer de désordres : puisque la monarchie française est catholique, il considère qu’il ne faut pas prendre le risque de déstabiliser le régime en changeant de religion. Pour autant, il n’est pas d’abord violemment hostile aux Réformés. Il compte même parmi eux quelques amis (par exemple, jusqu’en 1560, Jacques Grévin).

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Jusqu’en 1561, un prudent silence

Pendant longtemps, il évite donc de parler de ces sujets religieux particulièrement sensibles. Il ne s’engage dans aucun camp. Ainsi, il déplore en 1559 l’exil du protestant Théodore de Bèze à Genève et fréquente encore à cette date des humanistes de tous bords. Il offre aussi des pièces liminaires pour les œuvres de Jacques Grévin ou de Pierre Hamon, tous deux réformés. Et, surtout, en 1560-61, tandis que les tensions s’accroissent, il garde un complet silence sur ces questions.

Comment interpréter cette prudente réserve, à laquelle ne nous avait pas habitués l’impulsif Ronsard ?

  • Est-ce dû à son incapacité à écrire en cette période ? – il se dit en effet en panne d’inspiration, après avoir beaucoup publié pendant les premières années de sa carrière.
  • Est-ce une preuve de désintérêt pour la chose publique ?
  • Ronsard peine-t-il à déterminer son camp ?
  • Manifeste-t-il par ce retrait ses qualités d’homme de cour aguerri et prudent, évitant de prendre parti avant que la situation ne commence véritablement à s’éclaircir ?

Le critique littéraire Daniel Ménager, qui s’est intéressé à ce « “silence” de 1560-1561 dans l’œuvre de Ronsard », montre que :

  • le poète a eu le souci de maintenir une forme d’unité dans la « bande » dont il se veut le chef de file, et qui compte en ses rangs des hommes aux convictions religieuses variées.
  • Surtout, ce silence est en plein accord avec les prescriptions royales : on tente encore d’apaiser les tensions à cette période, et le poète, qui met sa plume au service du pouvoir royal se conforme à cette politique en ne jetant pas d’huile sur le feu. Il conçoit son rôle de poète à la cour comme celui d’un serviteur des puissants, mettant son talent d’écrivain et sa plume au service de la politique royale, comme d’autres leurs épées.

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Les Discours : une entrée progressive dans un engagement plus politique que religieux

Lorsque la première guerre civile commence, il est temps pour Ronsard de faire entendre sa voix. Il compose plusieurs discours, parus en plaquettes, dans lesquels il dit son attachement à l’ordre et à la politique royale. Les premiers textes sont encore modérés, puis se durcissent au fur et à mesure que la situation s’aggrave.

Pour ne donner qu’un exemple de cette transformation, observons la correction signifiante qu’il fait subir à l’un de ses Discours : dans la version parue en 1560, Ronsard préconise de s’attaquer à l’adversaire « par livres » –

Par livres l’assaillir, par livres luy respondre

Il place ainsi le combat sur le terrain des mots et des idées. Mais deux ans plus tard il corrige ce vers de la façon suivante :

Par armes l’assaillir, par armes luy respondre

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c. Les attaques des Réformés, pour la plupart anonymes

TC. La querelle Ronsard / Réformés – Exemplier

Ce soutien apporté au pouvoir par le poète considéré assez largement comme le meilleur de son temps est remarqué, dans son camp, comme dans le camp adverse. Les réformés ont tout intérêt à décrédibiliser ce « maître joueur de la poésie françoyse ». Plusieurs d’entre eux font paraître, fin 1562-1563, des poèmes satiriques et violents prenant Ronsard pour cible, la plupart du temps sous couvert d’anonymat.

Ce que l’on reproche à Ronsard…

  • C’est d’abord son manque de sincérité dans l’engagement.
  • On le traite de menteur, d’hypocrite.
  • Mais on le considère aussi comme un fou (voir exemplier 2).
  • On affirme qu’il ne prend le parti des catholiques que par intérêt personnel, sans réelle conviction (pour s’assurer des revenus).
  • On va jusqu’à l’accuser d’athéisme, voire de paganisme.
  • On critique aussi certains de ses traits de caractère peu valorisants, par exemple, son « outrecuidance » (i.e. sa prétention).
  • On fait courir le bruit qu’il cherche à être nommé évêque pour accumuler, plus qu’il n’en a déjà, des bénéfices ecclésiastiques.

Le ton de ces attaques est bien sûr très violent sur un plan métaphorique, mais pas seulement comme le fait comprendre la chute terrible du dernier extrait, certes resté à l’état manuscrit, mais symptomatique de la haine que focalise chez les réformés la personne de Ronsard :

[…] peu d’heure j’emploie [à]
Essayer de le guérir, ou faire tant qu’il creve.

L’alternative est sans appel : ou Ronsard se range aux idées réformés, ou il doit mourir. Nous ne sommes plus simplement là dans l’expression d’une détestation dont les motifs relèvent de l’ambition sociale, nous sommes bel et bien dans un contexte de guerre civile où, de part et d’autres, des gens meurent et où la haine est à son paroxysme.

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Documents pour aller plus loin



Synthèse de cette longue entrée en matière

Point A. Quelle(s) « Quête(s) du sens » ?

Quel sens à donner à l’expression « quête du sens », que l’on trouve dans l’objet d’étude à votre programme, « Poésie et quête du sens » ? À la lumière du travail que nous avons effectué jusqu’ici, nous pouvons avancer que cette recherche peut concerner…

  1. le sens des mots : par l’image, on peut créer un univers blessant et agressif pour s’imposer tout en rabaissant l’autre.
  2. sa propre place dans le monde (il s’agit alors de se définir ainsi que de se positionner socialement et idéologiquement) :
    Dans les groupes de poètes : prendre parti dans un camp ou un autre pour se faire des amis en s’opposant à ceux qui sont leurs ennemis ;
    Dans la société, et spécifiquement à la cour : se faire reconnaître par les puissants ;
    Dans les groupes religieux : à une époque où les conflits religieux enflent, prendre position, voire s’engager. Mais ces positions spirituelles, pour les poètes qui nous intéressent, sont aussi, la plupart du temps, articulées à des enjeux politiques.
  3. une forme de pouvoir : notamment en dominant (voire en humiliant) un adversaire et en faisant reconnaître sa propre grandeur.

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Point B. Agressivité poétique et/ou invective poétique : recentrage de la définition

Au cours de ces dernières séances, on a vu plusieurs façons de réagir à une agression ou de la provoquer. On peut considérer, par-delà l’éventail très ouvert des possibilités linguistiques et poétiques qui peuvent être mises en œuvre à cette occasion, que se dessinent deux grandes catégories :

  1. Il y a d’abord des textes qui expriment une violence contenue, maîtrisée, en jouant de la fourberie, de la dissimulation pour mieux blesser. C’est par exemple le cas d’Aneau dans le début du Quintil horatian ou encore  de Saint-Gelais dans la querelle contre Ronsard.
    La poésie sert là des intentions blessantes et injurieuses, mais se trouve-t-on pour autant dans le cadre de l’invective ? Pour le déterminer, il faut revenir plus précisément à la définition du terme (voir CNRTL / TLFi – Trésor de la Langue Française informatisé). L’invective y est définie comme un discours violent et injurieux contre quelqu’un ou quelque chose, une injure proférée avec emportement. Ce n’est manifestement pas le cas ici : il s’agit donc de textes certes blessants mais pas, au sens strict d’invectives. 
  2. C’est donc que les textes qui vont nous intéresser dans le cadre de la séquence ne seront pas seulement ceux qui sont agressifs, humiliants, désagréables, mais plus précisément ceux qui traduisent aussi, par leur énergie, la vivacité d’émotions passionnées qui s’y expriment, quelque chose de cet emportement, colérique et/ou haineux, qui est propre à l’invective.

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Point C. Présentation de notre corpus.

Ainsi, tous nos textes de bac auront en commun de manifester une forme d’emportement violent directement adressé à un adversaire. On observera toutefois des différences entre ces textes, qu’il nous faudra souligner dans nos lectures analytiques. Il s’agit notamment de différences de…

  1. Génération
    → Les textes 1 à 2 sont écrits par des poètes de la « Génération Marot » : Marot lui- même et Mellin de Saint-Gelais.
    → Les textes 3 et 4 sont composés par deux auteurs majeurs de ce que l’on désigne comme le groupe de la Pléiade : Du Bellay et Ronsard.
  2. Rapport du locuteur à son destinataire
    → Les trois premiers mettent en scène une réaction du poète à l’attitude ou aux propos supposés d’un adversaire qui n’est pas très clairement identifié (des hommes ou des femmes envieux et médisants mais qui ne sont pas nommés et qui ne sont peut-être que des personnages types).
    → Le dernier, en revanche, est composé alors que la première guerre civile fait rage, et désigne plus clairement un adversaire bien réel.

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© 2016 Claire Sicard. Tous droits réservés