Cynthia Rodrigues (CESR, Tours), « La cour comme lieu de savoir : l’exemple du Discours de la Court de Claude Chappuys (1543) ».

Lorsqu’il écrit le Discours de la Court en 1543[1], Claude Chappuys (v. 1500-1575) est à la tête de plusieurs charges. Le poète courtisan est en effet à cette date valet de chambre et libraire du roi François Ier, mais également chantre du chapitre de la cathédrale de Rouen depuis 1537. Cette fonction l’amène à séjourner de plus en plus dans cette ville et à s’éloigner progressivement de la cour. C’est dans ce contexte que paraît le Discours, long poème descriptif d’environ 1600 vers dédié à l’éloge du roi et de sa cour[2].

Dans ce récit à la première personne, le narrateur, véritable double de l’auteur, fait figure de guide et d’initiateur pour le lecteur. Il propose en effet à celui-ci de l’accompagner sur le chemin qui le mène à la cour, lieu de toutes les merveilles et objet d’une irrésistible attirance. Avant de commencer sa pérégrination, le poète justifie son choix de rejoindre le milieu aulique par son désir de s’extirper de sa « robbe d’ignorance[3] » et de l’« obscurité[4] » en « cherchant par tout la claire vérité[5] » qui lui apportera la « félicité[6] ». Pour cela, il doit s’imposer un choix : il doit soit envisager, à la manière de la clôture religieuse, une quête intérieure et se retirer du monde, soit trouver l’enseignement requis auprès ses semblables. Il préfère la seconde voie, jugeant « Que celuy là qui fuyt société / Semble approcher de la brutalité[7] ». La cour apparaît donc dès les premiers vers comme un lieu de connaissance et de civilité, voire, comme le sous-entend le terme de « brutalité » qui suggère aisément celui de bestialité, comme un instrument civilisateur. C’est donc la compagnie de personnes de hautes qualités qui constitue la condition nécessaire à cet apprentissage et à ce bonheur.

Ce cheminement initiatique se déroule en deux temps délimités dans le récit par le moment où le poète franchit le seuil de la cour. Avant cela, il a marché jusqu’à son but sous la conduite de plusieurs figures allégoriques, parmi lesquelles Dame Esperance, qui le prend par la main pour le guider. Mais le chemin est très fréquenté. Il y rencontre une foule d’individus parfois peu agréables et usant à certaines occasions de la moquerie, comme peuvent le faire Pasquin ou les pages. Ainsi se constitue un espace d’attente où se côtoient tous ceux qui désirent accéder à la cour. Ce lieu apparaît bruyant, agité et confus, les scènes s’y enchaînent et le poème prend parfois un caractère narratif appuyé. Les personnages interagissent et parlent entre eux, ce qui donne lieu à des épisodes assez vivants. Ainsi, lorsque Chappuys est confronté aux pages, la succession rapide d’actions et de fragments de discours direct nous donne l’impression qu’il ne parvient pas à se défaire de ce groupe d’individus peu recommandables :

L’ung pres de luy me voulut faire asseoir
Pour se gaudir de moy plus à son ayse :
L’autre me dict « monsieur, ne vous desplaise » :
L’ung m’a lavé des piedz jusqu’à la teste.
L’aultre me dict « ne vous faictes point beste,
Et gardez bien de trop vous eschaulfer » :
L’ung me voulut ma saincture chaulfer :
L’aultre qui n’est de moquer degousté
Faire me veult la barbe d’ung cousté
Puys tout soubdain ilz parlent de me tondre[8].

Ces procédés narratifs s’effaceront au profit d’une description plus ordonnée et statique lorsque le narrateur accèdera enfin à l’enceinte royale.

L’image de ce lieu d’attente en proie à l’agitation s’oppose à celle de la cour où règne la quiétude et l’harmonie. Les conditions d’accès au palais royal sont indiquées dès le passage de la porte. Quiconque veut accéder au « saint des saints » doit être loyal et vertueux, raison probable pour laquelle les personnages comme les pages, dont nous avons vu l’attitude irrévérencieuse, demeurent de l’autre côté de la muraille. Le narrateur décrit donc un lieu clos et sélectif. Mais la cour apparaît avant tout comme un milieu allégorique : ce n’est pas l’image d’un espace réel que brosse Chappuys mais celle d’un endroit imaginaire, idéal et magnifiquement orné. Une hiérarchie parfaitement respectée régit la vie de cour : le narrateur rencontre d’abord le glorieux roi, véritable figure dominante de l’univers aulique, puis la description suit consciencieusement l’ordre établi, de l’entourage proche du souverain aux officiers de moindre importance. La déambulation commence d’abord par la chapelle où le monarque exerce sa foi. Puis, après le passage devant la fontaine de civilité, toutes notions de temps et de lieu s’effacent, plongeant le récit dans un espace définitivement abstrait. En effet, dès ce moment-là, l’auteur gomme toutes références à des endroits et à des monuments précis ou identifiables qui permettraient au lecteur d’imaginer ce qu’on pourrait appeler la topographie de la cour. En outre, contrairement à ce qui se passe dans la première partie, le poète n’interagit pas avec les personnes dont il parle. La cour prend dès lors la forme d’un groupe d’individus dont Chappuys égraine longuement les noms et les titres, en s’efforçant de n’oublier personne dans son éloge.

Le caractère ordonné de ce système où prévaut la bienséance et le respect d’une conduite courtoise implique l’acquisition de savoir-faire et de savoir-être. Comme l’avait déjà souligné le poète au début du texte, la fréquentation des courtisans éloigne l’homme de la « brutalité ». Ce point de vue est réaffirmé lorsque, au sortir de la chapelle, il passe devant la fontaine de civilité. La cour est métaphoriquement une source à laquelle on vient s’abreuver

[…] pour aprendre à vivre
Parmy le monde, en grand civilité,
Puyser se peult parfaicte honnesteté,
Grace agreable, ung maintien asseuré,
Ung attraict doulx, discret et mesuré,
Et qui en boit il vomist bien soubdain
Rusticité, et devient tout mondain[9].

Nous retrouvons ici le motif qui avait poussé le narrateur à entreprendre son voyage : Chappuys peut enfin s’élever moralement, sortir de l’« obscurité », de la « brutalité » et de la « rusticité » afin d’être initié à la civilité, c’est-à-dire aux règles de la convenance et de la courtoisie qui constituent le ciment des relations entre courtisans.

D’autres vertus et qualités sont enseignées au sein de la cour. Celles-ci se donnent à voir de différentes manières. Tout d’abord, la décoration des bâtiments accueillant ce milieu idéal véhicule l’image idéale de l’homme. Les bas-reliefs et les peintures relatent d’un côté les hauts faits de chefs de guerre qui

[…] ont preferé les vertuz
A tous plaisirs et s’en sont revestuz,
Pour acquerir avecques main armee
L’eternel loz d’heureuse Renommee[10]

et, de l’autre, ils présentent une galerie des portraits de rois qui ont fait preuve d’un sens aigu de la justice et de l’équité, raison pour laquelle ils méritent les honneurs. Le courtisan est donc confronté à un ensemble d’images à visée didactique témoignant d’une volonté d’exalter un modèle d’homme vertueux vers lequel tout individu doit tendre. Le modèle qu’il doit suivre ne s’observe toutefois pas uniquement sur des supports matériels. Il s’incarne directement dans le monarque et dans l’aréopage de seigneurs qui appartiennent à son cercle proche ou qu’il a choisis pour l’accompagner dans l’exercice du pouvoir. Leurs qualités sont énumérées ; beaucoup sont dits « sçavants » et experts, chacun dans leur domaine. L’auteur n’hésite pas à les comparer à des autorités antiques, qu’elles soient littéraires, mythologiques ou encore militaires. Ce procédé d’identification est d’usage courant à l’époque moderne, aussi bien en littérature que dans les arts visuels, comme l’attestent les nombreux portraits mythologiques[11]. Des personnalités de la cour profitent ainsi de l’aura d’une figure tutélaire, et certains, par leurs qualités et leur expérience, font même revivre d’anciennes célébrités voire divinités : ainsi, alors que Philibert Babou, surintendant des bâtiments du roi, devient un nouveau Vitruve[12], figure emblématique pour tous ceux qui s’intéressent à l’architecture, l’Amiral se voit promu au rang de « second Neptune[13] » et Marguerite de Navarre, princesse d’une incomparable sagesse, revêt le costume de Pallas[14]. Tous sont très doctes en leur discipline. Nous rencontrons par exemple dans les lettres des poètes capables « d’inventions […] / En poésie et Françoise et Latine[15] » et d’autres dotés de compétences dans les langues anciennes voire rares comme le latin, le grec et l’hébreu.

Mais le roi, personnage exemplaire en tous points, est, selon Chappuys, le premier vecteur de savoirs et de connaissances. Dans ces temps secoués par les crises religieuses, ce monarque très chrétien « monstre à tous qu’il fault entretenir / La vérité, et sa foy maintenir[16] ». Dans cette image un peu figée de la cour, ce n’est pas un hasard, s’il apparaît comme la seule figure agissante : au cœur de la chapelle, il assiste à la messe, non d’une manière passive mais en étant acteur du rituel liturgique. Il fait « sacrifice » et

Au Roy des Roys accomplist son office
De treschrestien, et y va par raison
Luy presenter l’hostie d’oraison[17].

Nul doute que Chappuys insiste de la sorte pour mettre en exergue l’orthodoxie du roi, à l’heure où la transsubstantiation est remise en cause. De plus, l’idée d’une transmission directe du pouvoir entre Dieu et souverain renforce son caractère exemplaire. Dieu est source de toute justice[18] et autorité qu’il communique à François Ier pour le bien de ses sujets[19]. Par ailleurs, lorsque les circonstances l’exigent, le monarque, mû par sa grande sagesse, s’efforce à son tour de ressembler le plus au Père. C’est le cas lorsque

[…] le roy a l’imitation
De son seigneur, par grand compassion
Assez souvent aux delinquentz remet
Les cas commis : et pour eulx se permet
Aux dures Loix par doulceur commander[20].

Homme aux qualités presque divines, le roi est la figure vertueuse par excellence ; son pouvoir et son jugement deviennent incontestables, le plaçant en position d’intermédiaire entre la cour et Dieu. Lui seul est capable d’offrir la connaissance des choses divines. Il est la source principale des savoirs et fait rejaillir toute la lumière de son esprit sur sa cour, qui devient alors un cénacle empreint de vérité et dépouillé de tous vices.

Lieu utopique suscitant une attraction irrésistible, la cour apparaît à la fois comme un espace idéal à la magnificence sans égale, mais aussi, de façon plus abstraite, comme un groupe très hiérarchisé au-dessus duquel plane sans cesse l’éclatante image du roi. Elle convie en son sein la part la plus noble de la population, celle qui possède des qualités et des vertus qui justifient sa place dans ce lieu privilégié du royaume. Mais le monarque, véritable intermédiaire entre Dieu et ses sujets, jouit d’une sagesse incomparable et demeure le modèle à suivre. Le courtisan novice, lors de son immersion dans ce monde hors du commun, ne peut que s’imprégner de cette culture caractérisée par le savoir et la connaissance. Il y côtoie alors des individus raffinés et policés qui ont un souci appuyé de la bienséance et des codes qui régissent ce microcosme. La cour joue donc le rôle d’une école de civilité et de savoir-être. Elle devient un phare pour qui veut s’extirper de l’obscurité et de l’ignorance.

Cynthia RODRIGUES, C.E.S.R.
février 2020


BIBLIOGRAPHIE

CHAPPUYS Claude, Discours de la Court, presenté au roy, par M. Claude Chappuys son libraire, et Varlet de Chambre ordinaire, Paris, André Roffet, 1543.
PREISIG Florian, « Marot y fut », Renaissance and Reformation, vol. 36, n°3, 2013, p. 39-59.
SAULNIER Verdun-Léon, SIMONIN Michel, « Chappuys », Dictionnaire des lettres française, le XVIe siècle, SIMONIN Michel (dir.), Paris, Fayard, 1951, (2001), p. 253.
SICARD Claire, « Le Discours de la court (Chappuys, 1543) et l’Ample discours au Roy sur le faict de ses quatre estats (Du Bellay, 1560) : variations sur l’harmonie du corps politique » (2008), article publié sur clairesicard.com le 31 mars 2016.


NOTES

[1] Claude Chappuys, Discours de la Court, presenté au roy, par M. Claude Chappuys son libraire, et Varlet de Chambre ordinaire, Paris, André Roffet, 1543. L’ouvrage est conservé dans les réserves de la BNF (côte Ye-1334) et il est disponible en version numérique sur Gallica. Les références données dans les notes comporteront le foliotage (f.) mais également numéro de vue de la page (v.) de la version pdf (71 pages au total) téléchargeable sur ce site.
[2] Florian Preisig. « Marot y fut », Renaissance and Reformation, vol. 36, n°3, 2013, p. 35.
[3] Claude Chappuys, op. cit., f. Aiij v°, (v. 9).
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Ibid., f. Aiiij r° (v. 10).
[7] Ibid., f. Aiiij r° et v° (v. 10 et 11).
[8] Ibid., f. C v°-f. C ij r° (v. 21 et 22).
[9] Ibid., f. f. Dij v° (v. 31).
[10] Ibid., f. Ciij v° (v. 25).
[11] Voir, par exemple, le portrait intitulé François Ier en déité composite (attribué au Maître d’Henri II, v. 1545, parchemin collé sur panneau de bois, BNF, cab. des Estampes, Rés. Na 255) où la logique de l’identification est poussée à ses limites par la juxtaposition des attributs de plusieurs dieux antiques.
[12] Ibid., f. Fij v° (v. 47) : « Aussi Babou qui est industrieux / Ayant du Roy les joyaulx pretieux / Dessoubz sa charge, et en architecture / Est ung Vitruve, embellissant nature ».
[13] Ibid., f. Fij r° (v. 46).
[14] Ibid., f. Diiij r° (v. 34). Rappelons que l’association de la reine de Navarre et de la déesse Pallas est fréquente à l’époque.
[15] Ibid., f. Fiiij r° (v. 50).
[16] Ibid., f. Ciiij v° (v. 27).
[17] Ibid., f. Ciiij r° (v. 26).
[18] La justice « congnoit ung dieu, en luy s’arreste : / Et aultrement seroit ung corps sans teste / C’est l’origine et source des fontaines, / Des parlementz, et des courtz souveraines, / Ou le grand Roy adresse la colomne / De tous les droictz qui gardent sa couronne », ibid., f. E iij r° (v. 40).
[19] « Que quand le Roy en son trosne est monté / Pres de luy fict Royalle authorité / De dieu donnee, et du ciel descendue, / A qui desplaire est chose defendue », ibid., f. E r° (v. 36).
[20] Ibid., f. Eiij v° (v. 41).


Pour citer cet article : 

Cynthia Rodrigues, « La cour comme lieu de savoir : l’exemple du Discours de la Court de Claude Chappuys (1543) », article publié sur clairesicard.com le 18 mai  2020 : https://wp.me/p3kyvL-2Cu

Ce texte a été conçu et rédigé dans le cadre du module 5.3.a. du Master II Cultures et Patrimoines de la Renaissance du C.E.S.R. : Livres, auteurs, lecteurs / « Les réseaux et les lieux de savoir » .

Image à la Une : Jean de VAUZELLES, Imagines mortis, Cologne, A. Bisckmann, 1555, f. A7v Ill. 10 [Source : C.E.S.R.].