En dehors des rangs

Le début de Gargantua présente « la généalogie & antiquité » du prince éponyme et semble dessiner sans surprise un modèle royal fondé sur la race. Mais Alcofribas Nasier – autant dire Rabelais – nuance la portée de la loi du sang : des gueux peuvent engendrer des rois, et vice versa. Le narrateur, tout roturier qu’il soit, descend peut-être « de quelque riche roi ou prince on temps jadis ». Les lignes de démarcation sociale, le haut et le bas, sont donc moins stables qu’on pourrait le croire. Non seulement des passages d’un groupe à l’autre sont possibles, mais les comportements individuels peuvent aussi être influencés par les pratiques d’autres catégories. Ainsi en va-t-il des rois rabelaisiens. On décèle en eux une certaine bonhommie aux accents bourgeois qui n’est sans doute pas à mettre au compte exclusif de la joyeuse fantaisie présidant aux chroniques rabelaisiennes. Considérons nos princes au seuil de la guerre picrocholine. Gargantua est à Paris pour étudier. Il a certes

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En ordres de bataille

Des guerres rabelaisiennes, chaque lecteur a en tête quelques images héroï-comiques : Frère Jean décimant de bon cœur ses adversaires, des contrées allègrement mises à sac ou un champ de bataille « tout couvert d’Andouilles mortes ou navrées[1] », dans une joyeuse et sanglante mêlée. Énumérations et hyperboles – qu’affectionne l’auteur du Gargantua et du Quart Livre – renforcent la confusion. Au cœur du carnage, au milieu des cervelles écrabouillées, des corps démembrés et éventrés, dans les torrents de sang, on se croirait en plein chaos. Les hommes au style très personnel de Gargantua ou de Pantagruel semblent confirmer cette impression. Que l’on pense à Jean : est-il vraiment à sa place dans les combats ? à Seuilly les moines-claustriers n’ont rien de Templiers, ils ont fait vœu de prier, non de combattre. Au moment de l’attaque picrocholine, Jean transgresse donc la règle de son ordre, et le moine-prieur le menace de sanctions. Mais, fauteur de troubles ne reculant apparemment devant aucun désordre, Jean fait

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Rabelais au plus juste (CR : Mireille Huchon, Rabelais, 2011)

Ne faut-il voir en Rabelais, avec Hugo, qu’un « Eschyle de la mangeaille », un « Homère bouffon » ? Comment envisager la biographie de ce panepistemon, homme qui sait tout, mais dont on ne sait à vrai dire pas grand-chose, à commencer par la date de naissance, vaguement située dans le large intervalle des années 1483 à 1502 ? Telles sont les questions que posent le nouvel ouvrage de Mireille Huchon. À ne considérer que la mince liasse de documents concernant Rabelais réunie à ce jour par les chercheurs, on resterait sur sa faim : seuls quelques actes officiels et une poignée de lettres personnelles nous sont parvenus. Ils donnent des repères ponctuels, notamment sur certains lieux de résidence de l’écrivain, qui est aussi un grand voyageur – du Chinonais de l’enfance à Montpellier, Rome, Lyon ou Paris en passant par Metz ou Meudon. Deux enfants parisiens, François et Junie, se profilent au détour d’une demande de légitimation adressée au pape en 1540 ; un troisième,

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Méthode de l’étude littéraire

Forme du sujet Le sujet d’une étude littéraire se présente sous la forme d’un texte long. Il s’agit d’analyser le passage proposé en gardant à l’esprit que ce travail est susceptible d’apporter un éclairage particulier sur l’œuvre dont le texte est extrait. Importance de la structure Au vu de la longueur du texte, l’analyse de ce qu’il est convenu d’appeler la structure du passage est primordiale. Les littéraires le savent, on peut exprimer des idées ou des émotions apparemment identiques de manières très différentes. L’attention accordée au style d’une part, et à l’ordre d’exposition adopté par l’auteur d’autre part, permet de déterminer la spécificité d’un texte particulier. Il faut en effet avoir à l’esprit que chaque texte est irréductible à tout autre. Lorsque plusieurs passages, dans une œuvre, semblent dire la même chose, c’est généralement sur des modes sensiblement différents. Or il s’agit bien, en étude littéraire, de rendre compte de la spécificité d’un texte précis. Ainsi, il convient d’abord

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