Thèse

2013 : Thèse de doctorat sous la direction de Jean Vignes (U. Paris-Diderot), « Poésie et rapports sociaux autour de la Cour de France (1538-1560) », mention très honorable, félicitations à l’unanimité du jury.

Jury :

  • Nathalie Dauvois, U. Paris-Sorbonne nouvelle (présidente),
  • Michèle Clément, U. Lumière Lyon 2 (pré-rapporteur),
  • Bruno Petey-Girard, U. Paris-Est Créteil – UMR 4395 LIS (pré-rapporteur),
  • Jean-Charles Monferran, U. Paris-Sorbonne
  • Jean Vignes, U. Paris-Diderot (directeur).

2014 : Thèse lauréate du Prix de l’Université du Conseil général du Val de Marne 2014 (second prix ex aequo).

2017 : Thèse en cours de publication aux éditions Droz.


Résumé

En 1538, Marot publie ses Œuvres. En 1560, c’est au tour de Ronsard de donner une édition collective. Entre ces deux dates, se succèdent sur le trône François Ier, Henri II et François II. Sous ces trois règnes, la cour change, de même que la relation entre les puissants et les nombreux auteurs de vers. Les transformations sociales et anthropologiques qui s’opèrent ont une incidence sur l’esthétique et les modes de diffusion adoptés par les poètes. L’objet de ce travail est de voir, dans une véritable comédie humaine liée par l’usage du vers et les rapports à la cour, comment se constituent des réseaux, comment les poètes s’en servent pour prendre leur place dans la société, comment cette sociabilité se manifeste dans leurs œuvres et quelles transformations esthétiques induisent des modifications d’ordre social.

La réflexion est d’abord centrée sur la cour et sur le rapport que les poètes peuvent avoir avec le prince et son entourage, selon qu’ils en sont proches ou, tout au contraire, sont ou se sentent éloignés malgré eux de ce milieu. Est ensuite envisagée la question du don et de contre-don, qui est au cœur des relations sociales engagées par les auteurs, avec leurs protecteurs comme avec leurs pairs. Enfin est analysée la manière dont les relations avec les pairs, amicales ou conflictuelles, témoignent de la place des auteurs dans le paysage curial et poétique mais aussi contribuent à l’élaboration de projets esthétiques contrastés, permettant à certains, comme Ronsard, d’imposer leur figure d’auteur, tandis que d’autres, comme Mellin de Saint-Gelais, s’emploient à en effacer les contours.

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1538, Marot publishes his Œuvres.In 1560, it’s time for Ronsard to have a complete edition published. Between those two dates François 1st, Henri II and François II will follow each other on the throne. Under those three reigns, there are changes at the court and in the way the powerful relate to the numerous verse writers. The social and anthropological  changes which take place have an influence on the aesthetic, the means of publication adopted by the poets. The purpose of this work is to show , within a real human comedy combining the use of verses and court relastionship, how networks are elaborated, how poets use them to take their own position in the society, how these social relations appear in their written work  and what aesthetic transformations are implied by the schanges in the society.

The study is first based on the court and on the relationships that poets can have with the prince and the people around him, depending on how close or on the contrary how left aside from this milieu they are or have the feeling they are. Then we will tackle the question of the gift and the counter-gift, which is at the core of the social relations initiated by the authors with their protectors as well as with their pears. Eventually we will analyse the way the relationships with the pears, friendly or conflictual, account for the position of authors in  the curial and poetic environment as well as they contribute to the elaboration of contrasted aesthetic projects, enabling some, such as Ronsard, to impose their image as authors while others like Saint Gelais try their best to blur it.


Présentation détaillée

En 1538, Marot publie ses Œuvres. En 1560, c’est au tour de Ronsard de donner une première édition collective de son travail. Entre ces deux dates, qui constituent les seuils de cette thèse, se succèdent trois Valois sur le trône de France : François Ier, Henri II et François II. Sous ces princes successifs la cour change, de même que la relation entre les puissants et les nombreux auteurs de vers. Les transformations sociales et anthropologiques qui s’opèrent alors ont une incidence sur l’esthétique et les modes de diffusion adoptés par les poètes. Dans la véritable comédie humaine qu’ils tissent à la cour par l’usage du vers, il a paru utile de voir comment se constituent des réseaux, comment les poètes s’en servent pour prendre leur place dans la société, comment cette sociabilité se manifeste dans leurs œuvres et, in fine, quelles transformations esthétiques induisent les modifications d’ordre social observées.

Une « révolution poétique » du règne de Henri II ?

Pour aborder ces questions il a fallu s’appuyer à la fois sur une étude poétique des œuvres diffusées par le biais de l’imprimé, de la musique ou du manuscrit durant cette période, mais aussi sur les apports de disciplines connexes telles que l’Histoire, l’anthropologie, la sociologie et l’histoire du livre. Cette perspective permet en effet de réévaluer la portée de ce que Sainte-Beuve, au XIXe siècle, a décrit comme la « révolution poétique » du règne de Henri II. La métaphore doit être comprise dans son sens le plus violent, le plus radical, le plus politique, aussi. Aux temps nouveaux inaugurés par le règne de Henri II correspondrait, selon le critique, un renouvellement esthétique profond qui balaierait les vieilles lunes et imposerait avec vigueur et énergie une nouvelle génération de poètes, animée d’intentions radicalement différentes et pratiquant un art envisagé de tout autre manière. Pourtant, lorsqu’on examine attentivement le moment supposé de cette rupture esthétique, au milieu du siècle, on se rend compte que cette partition séduisante est une simplification et que d’autres enjeux se dessinent, liés notamment à la manière dont les poètes perçoivent leur degré de réussite dans le monde aulique.

Certains d’entre eux, tels Marot ou Dolet, sont victimes d’une véritable disgrâce, contraints à un éloignement géographique, comme Du Bellay qui séjourne à Rome entre 1553 et 1557, ou plus simplement en proie au sentiment qu’il leur est difficile d’obtenir la situation curiale qu’ils estiment mériter : c’est par exemple le cas de Ronsard. À tort ou au raison, ces auteurs se sentent exclus d’un milieu où ils aimeraient avoir une meilleure place. Ils ont alors tendance à compenser ce rejet par une stratégie esthétique et éditoriale qui vise à mettre en valeur leur œuvre et leur nom auprès de la cour comme d’un public plus large. Ils cherchent à s’imposer plus fermement dans l’univers du livre imprimé et s’emploient à mettre en avant, orgueilleusement parfois, une figure d’auteur qu’ils forgent certes pour leurs contemporains mais aussi pour la postérité. De fait, l’histoire littéraire les a retenus au détriment d’autres auteurs qui ne leur sont pas nécessairement inférieurs sur le plan poétique mais ne se sont pas employés avec autant d’acharnement à mettre en avant leur individualité.

La plupart de ces derniers semblent plus satisfaits de la place qui leur est faite à la cour. Leurs voix se fondent dans le chœur de pratiques poétiques collectives et ils ne semblent pas chercher à se mettre en avant, tout au moins pour les lecteurs extérieurs au monde aulique. Leur réussite curiale paraît liée sinon à un dédain pour la postérité, ou à une indifférence, en tout cas à une autre manière d’envisager leur œuvre. Les poèmes qu’ils écrivent, partie émergée d’un plus vaste iceberg, s’inscrivent plutôt dans le cadre d’échanges qui excèdent à n’en pas douter la diffusion écrite. Ils ne revendiquent pas âprement l’immortalité mais s’inscrivent dans le présent voire dans la circonstance. L’échange de vers est sans doute pour nombre d’entre eux une modalité parmi d’autres de l’expression des rapports qu’ils entretiennent avec leurs protecteurs comme avec leurs pairs. Il est probable que certains en restent à une pratique purement sociale, dépourvue d’enjeux esthétiques élaborés. Pour d’autres en revanche, comme Mellin de Saint-Gelais, cette perspective semble devenir un véritable programme poétique, fondé sur l’effacement de soi. Le poète, plus qu’une figure aux contours fermement dessinés, devient alors un évanescent truchement, un prête-voix. Il met toute son énergie non pas à bâtir le monument de son œuvre et de son nom, mais à participer à la sociabilité vivante du monde dans lequel il évolue, à s’effacer devant les puissants pour lesquels il écrit. Il s’agit certes là d’un véritable projet, cohérent et assumé, mais qui paraît au lecteur du XXIe siècle – habitué depuis l’époque romantique au moins à rattacher une œuvre à un auteur – vertigineux, fascinant et, surtout, étonnant. Il met en question nos propres pratiques éditoriales, dans la mesure où le souci d’identifier les auteurs de pièces restées anonymes, celui d’offrir au lecteur le recueil d’un auteur spécifique a eu pour effet de plonger dans l’oubli des pans entiers de cette poésie qui se dérobe dès lors que l’on veut l’aborder au travers du prisme du recueil-monument.

Constitution d’une base de données des pièces publiées entre 1538 et 1560 et de leurs auteurs

Pour éviter cet écueil et tenir aussi bien compte des œuvres des poètes les plus connus de la période que de ceux qui sont tombés dans l’oubli, il a paru nécessaire de partir des textes conservés et de mener une enquête minutieuse, en recensant d’abord les pièces poétiques produites ou diffusées en France entre 1538 et 1560, aussi bien en français qu’en néo-latin. La consultation de catalogues de bibliothèques, de monographies, d’éditions critiques modernes, puis des œuvres elles-mêmes et de leurs fréquents liminaires et post-liminaires, a rendu possible la constitution d’une liste, non exhaustive mais déjà conséquente, de 700 auteurs identifiés – ne fût-ce, pour certains, que par un nom incomplet ou une devise – et de 3482 entrées consacrées aux contributions, signées ou non, des écrivains du temps. Ce recensement a permis d’établir une typologie des auteurs d’abord, de la nature des textes ensuite.

En effet, ces centaines d’auteurs n’ont pas le même rapport à l’écriture. Certains sont des écrivains à part entière tandis que d’autres ne le sont que par occasion, troussant par exemple un quatrain pour saluer la publication de l’œuvre d’un ami. Certains n’écrivent que de la poésie, tandis que d’autres ont une pratique – parfois plus conséquente – de la prose. Certains s’expriment en français, d’autres préfèrent composer en néo-latin, néo-grec ou dans d’autres langues vernaculaires, telles que l’italien. Certains composent des œuvres ou des pièces isolées originales, tandis que d’autres sont surtout des traducteurs. Les auteurs qui sont également imprimeurs – comme Étienne Dolet ou Gilles Corrozet par exemple – entretiennent avec le monde de la cour et le public un rapport sensiblement différents de celui des écrivains qui cherchent la protection d’un puissant pour exercer leur art. Enfin, le degré de proximité – réelle ou souhaitée – des poètes avec le monde de la cour est également sujet à variations. Quelques-uns, par choix ou par incapacité à trouver leur place dans un réseau susceptible de leur donner accès au monde aulique, se limitent à une sociabilité municipale et n’entretiennent que ponctuellement et incidemment des liens avec les puissants du royaume. D’autres s’adressent modestement à des protecteurs de second rang voire à des poètes mieux établis qu’eux dont ils attendent qu’ils jouent le rôle de protecteurs intermédiaires, leur permettant de grimper progressivement les échelons de la faveur. Un petit nombre d’entre eux, toutefois, a l’oreille du Prince – ou s’emploie à l’avoir – et lui dédie directement des œuvres. Enfin, durant le règne de François Ier en particulier, il est des princes de haut rang – tels le cardinal de Tournon, Marguerite de Navarre ou le roi lui-même – qui pratiquent également la poésie. Ils incitent par là-même certains des membres de la cour, comme Jean de Luxembourg, par exemple, à être à la fois poètes et mécènes, ce qui a une influence non négligeable sur la relation que les poètes de rang plus modestes peuvent avoir avec ces protecteurs amateurs des Lettres et personnellement initiés aux beautés de la poésie. Il semble bien en effet que lorsque les protecteurs se montrent réellement intéressés par la poésie – ou qu’ils sont perçus comme tels par les poètes du temps –, les auteurs qui sollicitent leur protection ont tendance à se présenter à eux avec humilité. Lorsque, au contraire, la distance se creuse entre les poètes et des puissants moins réceptifs aux Lettres, les poètes tendent à se faire remarquer par l’adoption d’une posture plus orgueilleuse. C’est en particulier le cas sous le règne de Henri II, plus intéressé, comme le dit Ronsard, par « la truelle » – c’est-à-dire l’architecture – que par les vers.

La typologie des textes composés par les auteurs du temps est également instructive. En effet, la démarche qui consiste à publier un recueil signé, voire un recueil collectif qui réunit les œuvres d’un seul poète, sur le modèle de Marot ou de Ronsard, est toute différente de celle qui pousse un auteur à participer à un recueil polygraphique imprimé ou manuscrit dans lequel figurent des pièces de plusieurs auteurs sans que ceux-ci soient toujours clairement identifiés. Il convient par ailleurs de distinguer la publication d’œuvres complètes de celles qui se présentent comme l’échantillon d’un ensemble plus vaste promis au mécène si celui-ci accepte de jouer son rôle libéral dans l’échange de dons et de contre-dons initié par l’écrivain qui lui dédie une œuvre. Enfin, la pratique très courante de l’insertion de pièces de poètes amis en guise de liminaires, de post-liminaires ou au cœur même de l’ouvrage de l’auteur principal mérite également un examen spécifique. Son analyse est riche d’enseignements sur les stratégies d’ascension aulique et les pratiques de sociabilité par le vers dans lesquels s’insèrent les auteurs du temps.

Ce travail préparatoire a permis de constituer une vaste base de données dont les annexes de la thèse, présentant une bibliographie des pièces insérées (p. 429-626) et un répertoire des devises, initiales et surnoms (p. 627-632), constituent un premier mode de publication et d’exploitation. Elle pourra se révéler utile aux chercheurs s’intéressant aux textes de cette période lorsqu’elle sera mise à la disposition du public par le biais d’un hébergement Internet, comme m’y ont incité les membres de mon jury de thèse. Cette base de données, qui sera à terme mise en ligne sous le titre Scripta manent XVI (voir onglet « Activités de diffusion » / « Sites Internet »), a d’ores et déjà fourni le soubassement du mémoire lui-même qui est organisé selon un double principe méthodologique, tenant compte de l’éclairage disciplinaire adopté en même temps que d’une approche différenciée du vaste corpus de l’étude.

Plan adopté

La réflexion est d’abord centrée sur la cour et sur le rapport que les poètes peuvent avoir avec le prince et son entourage, selon qu’ils en sont proches ou, tout au contraire, qu’ils sont ou se sentent éloignés malgré eux de ce milieu. L’approche historique est alors favorisée, notamment dans les deux premiers chapitres qui examinent les mutations du rapport à la poésie sous les premiers Valois (p. 17-74) et la manière dont certains poètes, sous Henri II, se présentent comme nobles de sang aussi bien que de plume, au prix souvent d’arrangements avec la réalité de leur condition sociale ou, tout au contraire, adoptent une posture plus bourgeoise qui témoigne de l’émergence du premier capitalisme (p. 75-108). Le dernier chapitre de cette partie est consacré à la comparaison d’œuvres du début et de la fin du corpus autour de la question de l’attraction ou au contraire de la répulsion qu’exerce la cour sur les poètes (p. 109-140). Ainsi, cette première partie alterne des phases dans lesquelles une vision d’ensemble de la production poétique du temps est favorisée, et d’autres qui se focalisent sur des analyses textuelles plus restreintes.

Cette base de la réflexion permet dans un deuxième temps d’aborder la question anthropologique du don et du contre-don, encore capitale dans les relations sociales des poètes à leurs mécènes, mais aussi à leurs pairs, en ce temps où le capitalisme est à peine en train d’émerger. Une typologie préside à l’organisation des quatre chapitres qui constitue cette partie. Le premier est consacré à l’objet du don (p. 145-167) que celui-ci soit concret – on donne évidemment d’abord son livre – ou non. De fait, les poètes se présentent souvent sous les traits de donateurs de plaisir, d’affection, ou de félicité, et vont parfois jusqu’à s’offrir eux-mêmes. Un deuxième chapitre (p. 167-200) s’attarde plus longuement sur le don d’immortalité et montre l’évolution de ce motif et ses implications sur la posture, humble ou tout au contraire orgueilleuse, des poètes qui l’adoptent. Est alors abordée la question de la façon de donner (p. 201-236), qui permet d’approfondir l’analyse de ces postures opposées d’humilité et d’orgueil et de les articuler aux évolutions curiales de la période. Enfin la nature des relations qui se nouent autour du geste du don est examinée (p. 237-272). Ce quatrième chapitre montre en particulier que le cycle du don et du contre-don innerve aussi bien les relations amoureuses et amicales, que la relation de service entretenue par un poète avec son mécène voire celle du croyant avec son Dieu. Cette analogie favorise une forme de brouillage dans la représentation de la relation de l’auteur à son protecteur. La figure du mécène peut ainsi se trouver investie d’une étonnante charge affective ou spirituelle. Cette partie plus anthropologique aborde le corpus de façon panoramique, examinant aussi bien la production d’auteurs peu connus que de grands noms de la poésie du temps. Elle s’emploie également à comparer les pratiques différenciées des auteurs de prose et des auteurs de vers, des poètes composant une œuvre originale ou tout au contraire proposant des traductions.

La dernière partie adopte en revanche une démarche plus resserrée sur le plan textuel puisque les premières œuvres de Ronsard (chapitre 1, p. 277-332) et la figure de Saint-Gelais (chapitres 2 et 3, p. 333-390 et 391-420) sont étudiées sur le mode de la monographie. Ces deux auteurs constituent en effet un instructif laboratoire d’analyse dans la mesure où ils adoptent deux façons très différentes d’aborder la poésie et la carrière à la cour. Tous deux sont considérés par leurs contemporains comme des figures capitales du paysage poétique de leur temps et il est intéressant d’examiner la façon dont leurs relations avec leurs pairs –qu’elles soient amicales ou conflictuelles – témoignent de la place qui leur est faite dans le monde curial et poétique du milieu du XVIe siècle mais aussi contribuent à l’élaboration de projets esthétiques contrastés, permettant à Ronsard d’imposer sa figure d’auteur, tandis que Mellin de Saint-Gelais s’emploie tout au contraire à en effacer les contours. L’approche est ici prioritairement poétique mais s’appuie également sur l’analyse des modes de sociabilité qui trouvent à s’exprimer dans les textes ainsi que sur le rapport à la diffusion des œuvres – imprimée, manuscrite ou musicale – dont témoignent les postures opposées de ces deux poètes dont la rivalité est manifeste.